Bri­gitte Gi­raud : chro­nique des an­nées de braise et de si­lence

Le Figaro - - LITTERAIRE - MO­HAM­MED AÏSSAOUI mais­saoui@le­fi­ga­ro.fr

ÇA COM­MENCE par un heu­reux évé­ne­ment : Li­la est en­ceinte. Mais ce­la se pour­suit par d’autres « évé­ne­ments », moins heu­reux : son ma­ri An­toine est ap­pe­lé pour l’Al­gé­rie. Nous sommes en mars 1960. C’est cette pé­riode dont s’est em­pa­rée Bri­gitte Gi­raud, née à Si­di Bel Ab­bès, dans ce ro­man coif­fé d’un titre élo­quent, Un loup pour l’homme. L’en­tre­prise était pé­rilleuse tant sont grands les risques de pa­thos, de ma­ni­chéisme ou de naï­ve­té sur un su­jet qui mé­rite un peu de pro­fon­deur et d’in­tel­li­gence. La ro­man­cière a re­le­vé le dé­fi avec une im­mense dé­li­ca­tesse et une te­nue de ré­cit qui force le res­pect. Elle ne com­mente ni n’ana­lyse: elle ra­conte sim­ple­ment, de ma­nière fac­tuelle, la guerre à tra­vers les yeux d’un jeune ap­pe­lé. À hau­teur d’homme. L’éton­nant est que ce livre ne manque pas de sen­si­bi­li­té mais évite la sen­si­ble­rie. C’est très fort.

Du ro­man­tisme au choc

Se sa­chant ap­pe­lé et ne vou­lant pas re­fu­ser son de­voir, An­toine, pas fran­che­ment d’un tem­pé­ra­ment guer­rier, avait de­man­dé à ne pas te­nir une arme. Il pré­fé­re­rait soi­gner. Il est tout éton­né quand il ob­tient de ser­vir en tant qu’in­fir­mier à l’hô­pi­tal mi­li­taire de Si­di Bel Ab­bès. Il se rend vite compte que ce poste n’est pas vrai­ment une planque et que les mé­de­cins sont des mi­li­taires comme les autres. « Il ac­cepte de voir ce que per­sonne ne veut voir, il n’avait pas com­pris, en de­man­dant une for­ma­tion d’in­fir­mier, qu’il se­rait au plus près de la guerre, il pen­sait au contraire y échap­per », écrit Bri­gitte Gi­raud. C’est jus­te­ment le re­gard – frais — du jeune homme qui donne du sens et du réa­lisme. On passe du ro­man­tisme au choc, de l’illu­sion à la dés­illu­sion. Ain­si, au dé­but, on peut sou­rire quand on lit « An­toine es­père que Si­di Bel Ab­bès n’est pas très loin de la mer, il en est en­core à avoir des dé­si­rs de va­can­cier, il n’a pas vrai­ment ad­mis qu’il ser­vi­rait l’ar­mée, et que la mer il ne la ver­ra plus de la même fa­çon.» De nom­breux ap­pe­lés sont par­tis la fleur au fu­sil. Pour d’autres, sou­ligne l’écri­vain, l’Al­gé­rie pou­vait être consi­dé­rée comme un signe de leur éman­ci­pa­tion, de leur es­prit d’aven­ture, voire d’une vi­ri­li­té qu’ils cher­chaient à prou­ver. Elle ajoute : « On leur avait dit “main­te­nir l’ordre”, per­sonne ne leur avait par­lé de com­bats. »

Li­la veut sou­te­nir An­toine : elle se rend en Al­gé­rie pour être au plus près de son homme. Mais la jeune et jolie blonde, avec sa moue fa­çon Bri­gitte Bar­dot, ne réus­sit pas à lui faire ou­blier les images et les cris d’une guerre qui ne dit pas son nom. Il y a un autre per­son­nage, sym­bo­li­que­ment fort, Os­car. Ce n’est pas une gueule cas­sée, c’est un am­pu­té de la jambe. Mais sur­tout de la pa­role. An­toine veut le soi­gner, mais pas un mot ne sort de sa bouche. « Il a pré­fé­ré taire ce qui le bou­le­verse. » Et on com­prend tout.

ASTRID DI CROLLALANZA/FLAM­MA­RION

Bri­gitte Gi­raud ra­conte la guerre d’Al­gé­rie à tra­vers les yeux d’un jeune ap­pe­lé.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.