Un pas­sé aux mille nuances de gris

Une belle re­cons­ti­tu­tion de la France d’après-guerre et du Pa­ris lit­té­raire.

Le Figaro - - LITTERAIRE - PAR BE­NOÎT DUTEURTRE

LES AN­NÉES 1950 sont un trou noir dans l’his­toire fran­çaise. Sur fond de crises de ré­gime et de conflits co­lo­niaux, elles semblent pro­lon­ger la so­cié­té d’avant-guerre, mais dans une ver­sion af­fai­blie, sur le point de dis­pa­raître. Elles re­prennent au­jourd’hui une vie ro­ma­nesque sous la plume de Ni­co­las d’Estienne d’Orves, qu’on n’est guère éton­né de re­trou­ver ici. D’abord parce qu’il aime ce Pa­ris si proche et si loin­tain, qui af­fleure dans tous ses livres; en­suite parce qu’il pos­sède le sens du ta­bleau so­cial né­ces­saire pour dé­ve­lop­per une grande fresque: en­fin parce qu’il pos­sède, en vrai ro­man­cier, le goût de la com­plexi­té des choses et des pa­ra­doxes qui gou­vernent le monde, plus que la simple loi du bien et du mal. Son pré­cé­dent ro­man, Les Fi­dé­li­tés suc­ces­sives, sou­li­gnait la com­plexi­té de l’Oc­cu­pa­tion et de sa mo­rale à géo­mé­trie va­riable. Dans La Gloire des mau­dits, nous voi­ci dans cette France d’après­guerre où les uns et les autres se sont re­con­ver­tis, mais où ce jeu de masques ne par­vient pas à éli­mi­ner la ques­tion lan­ci­nante qui plane sur cer­tains : qu’a-t-il fait exac­te­ment du­rant les an­nées sombres ? Quand est-il de­ve­nu ré­sis­tant ? Com­ment a-t-il échap­pé à l’épu­ra­tion ?

Ga­brielle, l’hé­roïne du ro­man, est la fille d’un dan­dy un peu trop dé­sin­volte sous l’Oc­cu­pa­tion, qui l’a payé de sa vie à la Li­bé­ra­tion. Elle a fait une croix sur ce pas­sé et vit pau­vre­ment avec son jeune frère, quand elle re­çoit plu­sieurs lettres d’un mys­té­rieux « cor­beau » qui lui ra­conte son propre drame : ami de la ro­man­cière à suc­cès Si­do­nie Po­rel, il a contri­bué lar­ge­ment à l’écri­ture de ses livres ; mais celle-ci s’est ap­pro­prié leur oeuvre com­mune, comme s’il n’avait ja­mais exis­té… Pi­quée par cette his­toire, Ga­brielle se lance dans une en­quête sur Si­do­nie Po­rel, fi­gure du Tout-Pa­ris lit­té­raire. Elle s’in­tro­duit dans l’in­ti­mi­té de la ro­man­cière, qui la prend sous son aile et l’ac­cueille dans son ap­par­te­ment près de l’Odéon. Elle croise dans ses re­cherches les an­ciens amis de son père, sur­vi­vants des an­nées sombres, qui se re­çoivent les uns les autres et par­tagent l’amer­tume de n’avoir pas été du bon cô­té de l’His­toire.

Fi­gures en­tre­croi­sées

La mé­thode ef­fi­cace adop­tée par Estienne d’Orves consiste à plan­ter le dé­cor et les pro­ta­go­nistes en com­bi­nant quan­ti­té de dé­tails d’époque, de per­son­nages réels et de per­son­nages dé­tour­nés. Ce sont les concierges, les blouses grises, les ser­pillières dans le ca­ni­veau ; ce sont aus­si les fi­gures en­tre­croi­sées de Jean Coc­teau cher­chant à sé­duire, de la can­ta­trice Ger­maine Lu­bin évo­quant ses triomphes à Bay­reuth, des jeunes Ni­mier, Pau­wels ou Du­tourd. On en­tre­voit l’ab­bé Pierre qui vient de lan­cer sa croi­sade pour les sans-abri, et Mme Co­ty prise d’un ma­laise. Mais nous sui­vons aus­si Jean Li­mou­sin, cet an­cien col­la­bo­ra­teur re­con­ver­ti dans la cri­tique gas­tro­no­mique qui res­semble fu­rieu­se­ment au vrai Ro­bert Cour­tine, jour­na­liste au Monde. Quant au per­son­nage prin­ci­pal, Si­do­nie Po­rel, il ap­pa­raît par maints as­pects comme un dé­calque de Co­lette : même tra­jec­toire du ro­man po­pu­laire à la grande lit­té­ra­ture, même car­rière com­men­cée en duo avec un autre écri­vain, même at­ti­rance pour les jeunes femmes, même po­si­tion au ju­ry Gon­court ; sans ou­blier son sur­nom, «Si­do», titre d’un ou­vrage de la ro­man­cière… Sur ses pas, Ga­brielle dé­couvre un Pa­ris mon­dain où l’on dé­jeune au Meu­rice à la table de Flo­rence Gould, ou place des États-Unis chez Ma­rie-Laure de Noailles.

Une in­trigue par­fai­te­ment ro­dée conduit ce voyage dans le temps. La dé­cou­verte des vies ca­chées de Si­do­nie Po­rel est suf­fi­sam­ment bien do­sée, d’un cha­pitre à l’autre, pour don­ner en­vie d’en sa­voir plus. Cer­taines ques­tions sont ha­bi­le­ment main­te­nues en sus­pens, et des per­son­nages re­lancent le ré­cit : tel le mil­liar­daire Étienne Licht, ac­com­pa­gné de son gendre Ro­ger Vi­neuil, der­rière les­quels il n’est pas dif­fi­cile de dis­cer­ner le ca­gou­lard Eu­gène Schuel­ler et son gendre An­dré Bet­ten­court – eux­mêmes por­teurs des am­bi­guï­tés de l’His­toire.

La fan­tai­sie par­fois ex­tra­va­gante de l’au­teur se mêle aux ré­fé­rences pré­cises pour dres­ser ces por­traits, ou pour nous conduire dans un Pa­ris pouilleux, quand la place Mau­bert était en­core la pa­trie des clo­chards. Tout chan­ge­rait vite au cours des an­nées sui­vantes, où la vie mo­derne al­lait net­toyer ce pas­sé en noir en blanc, avec ses mille nuances de gris, où Ni­co­las d’Estienne d’Orves nous plonge avec bon­heur.

DA­VID IGNASZEWSKI

Ni­co­las d’Estienne d’Orves dresse un por­trait à la fois ex­tra­va­gant et pré­cis du Pa­ris des an­nées 1950.

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