Les ra­cines du mal

Un ro­man puis­sant sur l’his­toire de l’es­cla­vage aux États-Unis.

Le Figaro - - LITTERAIRE - BRU­NO CORTY bcor­ty@le­fi­ga­ro.fr

COLSON WHITEHEAD a bien fait d’at­tendre. Ce­la fai­sait seize ans qu’il dé­si­rait écrire sur l’es­cla­vage aux ÉtatsU­nis. « Mais à l’époque, je n’étais ni as­sez mûr ni as­sez sûr pour trai­ter un su­jet aus­si lourd, avouait-il lors de son pas­sage à Pa­ris, en juin. L’es­cla­vage, ce­la fait par­tie de notre édu­ca­tion mais on ne l’étu­die pas en pro­fon­deur à l’école. J’ai dû faire beau­coup de re­cherches pour es­sayer de com­prendre ces his­toires d’en­fants et de pa­rents ven­dus comme des ob­jets, mal­trai­tés, tués. On a du mal à réa­li­ser au­jourd’hui ce que furent la vio­lence, le trau­ma­tisme de cette ex­pé­rience. » En­fant newyor­kais, il ado­rait la science-fic­tion, les co­mics et les his­toires d’hor­reur. Il s’était ain­si per­sua­dé que le my­thique Un­der­ground Rail­road mis au point par les abo­li­tion­nistes au XIXe siècle était un vrai ré­seau de che­min de fer sou­ter­rain. Pas­sé la dé­cep­tion, il a com­pris que ces ré­seaux se­crets de pas­seurs di­ri­gés par des Qua­ker et des mé­tho­distes ris­quant leur vie et celle de leurs proches avaient per­mis de sau­ver quelque cent mille de ses frères. En 1987, il avait dix-huit ans lorsque To­ni Mor­ri­son pu­blia Be­lo­ved, ma­gni­fique ro­man sur l’es­cla­vage cou­ron­né par un prix Pu­lit­zer qu’il vient jus­te­ment de re­ce­voir. Il sou­rit : « Ne me com­pa­rez pas à elle. c’est un tel mo­nu­ment ! » On en convient et on re­marque aus­si que Whitehead, quelques mois avant le Pu­lit­zer, re­çut éga­le­ment le Na­tio­nal Book Award. Un dou­blé que seuls six écri­vains amé­ri­cains ont réa­li­sé avant lui dont, ex­cu­sez du peu, Faulk­ner, Ma­la­mud et Up­dike…

Avec ce sixième ro­man, l’écri­vain re­mar­qué pour son ori­gi­na­li­té, son brio, mais ja­mais lu par un vaste pu­blic, a donc pris un risque. Il a ex­hu­mé sa croyance d’en­fant et mis en scène un train pour es­claves en fuite. L’idée est belle sans être mièvre. Le train en ques­tion n’ar­rive ja­mais à heure fixe et ceux qui le prennent ne sont ja­mais sûrs de sa des­ti­na­tion. Co­ra, la jeune hé­roïne du ro­man, est bien pla­cée pour le sa­voir. C’est une fu­gi­tive, comme sa mère. Cette mère qu’elle hait de toutes ses forces pour l’avoir aban­don­née dans une plan­ta­tion de Géor­gie. Là, elle constate : « La bi­zar­re­rie de l’Amé­rique, c’était qu’ici les gens étaient des choses. » Un jour, au pé­ril de sa vie, elle s’in­ter­pose entre le fouet du maître et un gar­çon. Le châ­ti­ment ne fait que ren­for­cer sa ré­volte. Co­ra part et, en che­min, tue un jeune Blanc qui pré­tend l’ar­rê­ter.

Chas­seurs d’es­claves

À ses trousses, en ef­fet, il y a des chas­seurs d’es­claves, des sa­diques à qui tout est per­mis. Rid­way est le plus tris­te­ment cé­lèbre d’entre eux. On le croi­rait sor­ti de l’uni­vers de Cor­mac McCar­thy. Chaque ar­rêt du fa­meux train, qui tra­verse les deux Ca­ro­lines, le Ten­nes­see, l’In­dia­na, est une nou­velle épreuve pour Co­ra. Qui dé­couvre que dans cer­tains États dits to­lé­rants, la li­ber­té est un leurre. En Ca­ro­line du Nord, un couple la pro­tège en l’en­fer­mant de longues se­maines dans un gre­nier à épier le moindre bruit, à craindre à tout ins­tant l’ir­rup­tion des chas­seurs de prime. « Quel est ce monde qui fait d’une pri­son vi­vante votre seul re­fuge? (…) Sur la plan­ta­tion, elle n’était pas libre, mais elle y évo­luait sans res­tric­tion. C’était un en­droit vaste dans son étroi­tesse. Ici, elle était li­bé­rée de son maître, mais elle tour­nait en rond dans un ter­rier si mi­nus­cule qu’elle ne pou­vait même pas s’y te­nir de­bout. » Le ro­man­cier s’ins­pire de l’his­toire de Har­riet Ja­cobs mais fait aus­si ré­fé­rence à Anne Frank. L’exis­tence de mé­de­cins adeptes d’ex­pé­riences sur co­bayes hu­mains et autres hy­gié­nistes vient confor­ter ce pa­ral­lèle trou­blant. Et cette route abo­mi­nable où sont pen­dus es­claves fu­gi­tifs ou Blancs col­la­bos rap­pelle les pra­tiques des na­zis. Pour au­tant, Colson Whitehead ne joue pas la carte du ro­man à sen­sa­tion. Le ré­cit est sobre, sans ef­fet de sty­lo. Et d’au­tant plus per­cu­tant. Si La Case de l’oncle Tom de Har­riet Bee­cher-Stowe (1852) a été en son temps le livre de ré­fé­rence pour les an­ti-es­cla­va­gistes, on peut dé­sor­mais consi­dé­rer qu’Un­der­ground Rail­road re­joint, de par son am­bi­tion, sa force de convic­tion, sa beau­té tra­gique, le Be­lo­ved de To­ni Mor­ri­son. Sa­lué par Ba­rack Oba­ma et Oprah Win­frey, «boos­té» par deux prix ma­jeurs, il s’est ven­du à plus d’un mil­lion d’exem­plaires. Dans une Amé­rique tou­jours en proie à des troubles ra­ciaux et que l’élection de Do­nald Trump n’a pas apai­sée, le suc­cès de ce livre est une bonne rai­son de ne pas déses­pé­rer.

Ré­colte du co­ton dans une plan­ta­tion du sud-est des États-Unis, vers 1898.

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