Toutes ces âmes en char­pie

Le Figaro - - LITTERAIRE -

LE TITRE était dé­jà pris. De­main sans

toi au­rait pu s’ap­pe­ler Les Choses de

la vie. On y voit com­ment un ac­ci­dent de voi­ture bou­le­verse un tas d’exis­tences. Le ro­man est com­po­sé de plu­sieurs té­moi­gnages, se pro­page comme les ondes d’une bombe à frag­men­ta­tion.

Un homme doit sor­tir de pri­son. Un vieillard l’at­tend, un pis­to­let dans la boîte à gants. Il y a quatre ans, Hart­ley a été condam­né pour conduite en état d’ivresse : son vé­hi­cule a per­cu­té ce­lui d’une femme qui est morte presque sur le coup. On en­tend les voix de la soeur de celle-ci, com­plè­te­ment désem­pa­rée. Elle était la der­nière à lui avoir par­lé au té­lé­phone. Son père est au bout du rou­leau. Son ma­ri, pro­prié­taire du ci­me­tière où elle est en­ter­rée, perd la boule, consulte un psy­chiatre. C’est le genre de type à avoir des hal­lu­ci­na­tions, à croi­ser des zom­bies sur son che­min. Pour se dé­tendre, la nuit, il pul­vé­rise de l’in­sec­ti­cide sur les chênes cen­te­naires me­na­cés par des sca­ra­bées vo­races. La femme de Hart­ley ne des­saoule pas. Sa mère avait-elle vrai­ment été as­sas­si­née par un se­rial killer, le fa­meux Étran­gleur du Camp de So­ja qui hante toutes les conver­sa­tions ? Une dé­tresse sans nom baigne ces pages. Le ciel est noir, plom­bé, les âmes en char­pie. Des vies se dé­roulent comme elles peuvent, dans des pa­villons in­ter­chan­geables, de tristes ca­si­nos où des re­trai­tés perdent leurs der­nières éco­no­mies, des chambres de mo­tel à la mo­quette trouée de brû­lures de ci­ga­rettes. L’al­cool aide à te­nir le coup. Ray­mond Car­ver n’est pas loin. Baird Har­per di­rige son mi­cro­scope sur ces déshé­ri­tés, or­phe­lins de l’amour, res­ca­pés du quo­ti­dien. Voi­ci l’en­nui des pe­tites villes, les se­crets d’en­fance (se mé­fier de l’homme à tout faire qu’avaient en­ga­gé les pa­rents), les gueules de bois, la pluie sur les bre­telles d’au­to­route. « Sur le quai du train de ban­lieue, elle es­saya d’ima­gi­ner ce qu’on res­sen­tait en se je­tant sous une rame. » À la fin, on sau­ra ce qui s’est pas­sé au juste. Les dé­gâts que tout ce­la au­ra oc­ca­sion­nés. La phrase donne as­sez bien l’am­biance de ce pre­mier ro­man. Au vo­lant de leur pick-up, de­vant des tables basses en­com­brées de ca­nettes vides, dans des ca­bi­nets mé­di­caux, des êtres bri­sés tâchent de re­col­ler les mor­ceaux. Que ré­pondre, hein, à une dame qui confie : « J’ai per­du ma vir­gi­ni­té avec un en­tre­pre­neur de paint­ball apo­ca­lyp­tique »?

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