Heu­reux comme un sta­li­nien en France

Dans le tome III de son his­toire du com­mu­nisme, Thier­ry Wol­ton évoque l’im­pu­ni­té in­tel­lec­tuelle dont ont joui les com­pa­gnons de route de l’URSS.

Le Figaro - - LITTERAIRE - PAUL FRAN­ÇOIS PAOLI

QUI SE SOU­VIENT de l’af­faire Sol­je­nit­syne, qui dé­fraya la chro­nique en France ? Vu d’au­jourd’hui, tout pa­raît évident. Sol­je­nit­syne est l’au­teur d’un livre mo­nu­men­tal, L’Ar­chi­pel du Gou­lag, qui, à tra­vers plu­sieurs mil­liers de pages, dé­cri­vait la vie des zeks, ces So­vié­tiques trans­for­més en es­claves pour des rai­sons ar­bi­traires jus­qu’à ce que mort s’en­suive. Mais à l’époque ? Sol­je­nit­syne ? Un traître à son pays, un nos­tal­gique du na­zisme, un mou­jik pouilleux chantre obs­cur de la vieille Rus­sie tsa­riste, un an­ti­sé­mite sour­nois… On en passe et des pires! Voilà, à peu de chose près, ce qui s’écri­vait non seule­ment dans L’Hu­ma­ni­té, mais aus­si dans la presse de gauche, du Monde à Té­moi­gnage chré­tien. Ce qu’il y a de bien, avec le livre de Wol­ton, c’est qu’il ra­fraî­chit la mé­moire de ceux qui, pour beau­coup, ont conti­nué leurs car­rières de re­dres­seurs de tort, comme si de rien n’était, puis­qu’il est bien en­ten­du qu’en France, avoir été un com­pa­gnon de route du com­mu­nisme russe ou chi­nois reste un titre de gloire.

Fruit d’un travail de re­cherche de dix ans, L’His­toire mon­diale du com­mu­nisme est une somme qui se veut ex­haus­tive sur ce qu’a re­pré­sen­té le phé­no­mène com­mu­niste de­puis la ré­vo­lu­tion d’Oc­tobre jus­qu’à nos jours. Après deux tomes in­ti­tu­lés Les Bour­reaux, puis Les Vic­times, voi­ci Les Com­plices, qui boucle la tri­lo­gie. Cer­tains, à l’ins­tar d’Alain Ba­diou, ne se pri­ve­ront pas de re­pro­cher à l’au­teur de «cri­mi­na­li­ser » le com­mu­nisme. Wol­ton ne s’en cache pas : il est un an­ti­com­mu­niste pri­maire, comme di­sait au­tre­fois Georges Mar­chais, se­con­daire et même ter­tiaire. Mais, avant d’être une ré­flexion po­li­tique, son livre consti­tue d’abord une mine d’in­for­ma­tions ex­tra­or­di­naires. Il faut le lire pour le croire. Voi­ci ce qu’écri­vait le lea­der so­cia­liste Claude Es­tier, ami de Mit­ter­rand et proche des So­vié­tiques, dans la re­vue L’Uni­té à pro­pos de Sol­je­nit­syne le 24 jan­vier 1975: « Le per­son­nage in­quiète phy­si­que­ment. Même bien la­vé et bien ra­sé, il offre le cô­té dou­teux du mou­jik des lé­gendes, avec ses sillons qui bu­rinent la face et lui donnent un as­pect si­miesque, ce­lui des singes tristes qui re­gardent pas­ser les pro­me­neurs du di­manche.»

« Le ki­ki d’un Chi­nois »

On a peine à ima­gi­ner les niai­se­ries que tant d’in­tel­lec­tuels ont pu pro­fé­rer sur la réa­li­té so­vié­tique en France. En 1950, Paul Éluard écrit une Ode à Sta­line qui n’est pas pi­quée des vers : « Et Sta­line pour nous est pré­sent pour de­main/ Et Sta­line dis­sipe au­jourd’hui le mal­heur/ La confiance est le fruit de son cer­veau d’amour/ La grappe rai­son­nable tant elle est par­faite » Dans Les Femmes fran­çaises, re­vue du PCF, on se sur­passe dans la mé­ta­phore à la mort du pe­tit père des peuples en 1953 : « Le coeur de Sta­line s’est ar­rê­té d’avoir trop bat­tu pour nous (sic !). » Et le sta­li­nien Jean Fré­ville écrit dans La Nou­velle Cri­tique, re­vue des in­tel­lec­tuels com­mu­nistes, tou­jours en 1953 : « Il reste à la barre. Il a si bien de­van­cé la mort que nous pou­vons mar­cher sur la voie qu’il a ja­lon­née. Il n’a pas dis­pa­ru dans le pas­sé. Il s’est en­fon­cé dans l’ave­nir (sic !).» Tout ce­la ne se­rait que na­vrant si des in­tel­lec­tuels non mar­xistes n’avaient concou­ru à ce dé­lire, en par­ti­cu­lier par­mi les chré­tiens de gauche. Wol­ton rap­pelle le rôle joué par la re­vue Es­prit, fon­dée par le per­son­na­liste Emmanuel Mou­nier, qui, au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale, s’aveu­gla. «Pour­quoi tant d’achar­ne­ment contre les camps de concen­tra­tion en URSS ? Com­men­çons donc par re­gar­der notre propre si­tua­tion in­té­rieure. La ville ou­vrière de Mon­treuil est un camp dif­fus de concen­tra­tion­naires… », écrit ce­lui qui, en 1940, ne ta­ris­sait pas d’éloges sur Vi­chy. On au­rait tort d’ima­gi­ner que ces élu­cu­bra­tions sont le propre des an­nées 1950. Elles se sont pour­sui­vies après le rap­port Kh­roucht­chev et ont conti­nué jusque dans les an­nées 1970, no­tam­ment à pro­pos de la Chine. Un des clous du livre de Wol­ton est consa­cré à la sa­ga maoïste pa­ri­sienne et au groupe d’avant-garde Tel Quel. En avril 1975, Ro­land Barthes, Ju­lia Kris­te­va, Phi­lippe Sol­lers et le phi­lo­sophe Fran­çois Wahl font un voyage en Chine. Wahl re­vient dé­gri­sé par ce qu’il a vu à Pé­kin, qui lui a rap­pe­lé Ber­lin-Est. Ce n’est pas le cas de Kris­te­va, qui est éblouie par la li­ber­té des femmes chi­noises: « Ce n’est pas la peine d’al­ler en Chine si vous ne vous in­té­res­sez pas aux femmes, si vous ne les ai­mez pas », écrit-elle dans Les Chi­noises. Peu­têtre s’adres­sait-elle à Ro­land Barthes, qui se pas­sion­na pour tout autre chose. «Et avec ça je n’au­rais pas vu le ki­ki d’un seul Chi­nois (…). Or que connaître d’un peuple si on ne connaît pas son sexe », écrit ce­lui-ci dans ses Car­nets du voyage en Chine. Le com­mu­nisme a été une tra­gé­die, mais ce fut aus­si, à cer­tains égards, une co­mé­die, voire une farce. Le ri­di­cule ne tue pas as­sez : on le re­grette à la lec­ture de ce livre.

Vi­sage de la Paix, des­sin de Pa­blo Pi­cas­so lors d’un mee­ting du PCF en 1950.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.