Lu­crèce, un mythe qui dure

Une ré­flexion éru­dite sur la place du poète dans la culture eu­ro­péenne.

Le Figaro - - LITTERAIRE - JACQUES DE SAINT VIC­TOR

CET ES­SAI aus­si éru­dit que pas­sion­nant de l’his­to­rien Pierre Ves­pe­ri­ni se pro­pose la dé­cons­truc­tion d’un mythe his­to­rique te­nace. Lu­crèce, ce grand poète épi­cu­rien de l’An­ti­qui­té ro­maine, ne se­rait en rien l’au­teur sul­fu­reux grâce à qui le re­tour des idées ma­té­ria­listes fut pos­sible en Eu­rope à par­tir de la Re­nais­sance, comme le pro­clame une doxa do­mi­nante qui connaît d’ailleurs un grand suc­cès de­puis quelques an­nées. Les choses pa­raissent simples. Dans le De re­rum na­tu­ra, Lu­crèce au­rait osé re­prendre les idées d’Épi­cure pour qui le monde fut le pro­duit d’un choc d’atomes. La re­dé­cou­verte de Lu­crèce à la Re­nais­sance, grâce à quelques éru­dits, comme le Florentin Le Pogge (Pog­gio Brac­cio­li­ni), au­rait per­mis à l’Oc­ci­dent de se ré­ap­pro­prier les théo­ries d’Épi­cure et de se li­bé­rer ain­si des su­per­sti­tions mé­dié­vales, contri­buant par là même à la des­truc­tion du monde mé­dié­val. Lu­crèce n’avait-il pas osé écrire: « Ce qui fit les dieux, d’abord, ce fut la peur » ?

Un best-sel­ler ré­cent, de Ste­phen Green­blatt, pro­fes­seur du reste à Har­vard, The Swerve, conforte cette ver­sion d’un poète es­sen­tiel à l’ap­pa­ri­tion de la mo­der­ni­té. Et pour­tant, se­lon Ves­pe­ri­ni, rien ne se­rait plus faux. Il s’agi­rait à pro­pre­ment parler d’un « mythe », le « mythe de Lu­crèce », qui ren­voie à un autre, en­core plus trom­peur, le «mythe de la Re­nais­sance». Toute la mo­der­ni­té jailli­rait spon­ta­né­ment à Flo­rence et dans l’Ita­lie du Quat­tro­cen­to. Or il faut pro­fon­dé­ment re­la­ti­vi­ser cette thèse, au­tant en ma­tière phi­lo­so­phique qu’en ma­tière po­li­tique (vé­hi­cu­lée par Po­cock et l’école de Cam­bridge).

Obs­cu­ri­té des Lu­mières

L’idée d’une Re­nais­sance suc­cé­dant à une nuit obs­cure cor­res­pond bien, sug­gère Ves­pe­ri­ni, à notre époque de crise mo­rale mais aus­si in­tel­lec­tuelle, « pro­pice au sur­gis­se­ment (…) des mythes ». Or, sou­tient l’his­to­rien, Lu­crèce n’a ja­mais été un au­teur mau­dit au Moyen Âge. C’est à peine si on peut le rat­ta­cher à la secte d’Épi­cure, et les grands doc­teurs de l’Église ne le crai­gnaient pas. Tant s’en faut. Ves­pe­ri­ni dé­tri­cote un à un tous les mythes d’un Lu­crèce cen­su­ré par l’Église. Il ne fut ni la bête noire des Pères de l’Église, ni celle de la pa­pau­té.

À l’époque, la thèse ato­miste n’ef­fraie nul­le­ment, pré­cise l’au­teur, car «que Dieu ait créé le monde à par­tir de rien ou qu’il l’ait créé à par­tie d’atomes et de vide, ce­la n’a pas d’im­por­tance ». La thèse d’Aris­tote est bien plus dan­ge­reuse et ce­la n’em­pê­che­ra nul­le­ment le Sta­gi­rite d’être la ré­fé­rence ma­jeure de saint Tho­mas d’Aquin et de toute la sco­las­tique mé­dié­vale. Il faut ain­si se dé­prendre de bien des idées pré­con­çues sur cette époque an­cienne vé­hi­cu­lées par les hommes des Lu­mières (qui pré­fèrent d’ailleurs, comme Vol­taire, Ho­race ou Vir­gile au la­tin un peu fruste de Lu­crèce).

À tra­vers cette dé­mys­ti­fi­ca­tion éru­dite, Ves­pe­ri­ni nous re­plonge aus­si dans l’An­ti­qui­té, rap­pe­lant la place de l’otium chez les An­ciens, le rôle du poète, le re­la­tif mé­pris des Ro­mains pour la phi­lo­so­phie, etc. Bref, c’est un pas­sion­nant voyage dans le temps, un voyage sa­vant mais qui par­vient à ne pas las­ser son lec­teur par d’in­utiles dé­bats his­to­rio­gra­phiques. Une très agréable sur­prise de ren­trée.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.