Deux jeunes voix de Dran­cy

L’une est juive, l’autre est mu­sul­man : ré­cits croisés.

Le Figaro - - LITTERAIRE - ALICE DEVELEY ade­ve­ley@le­fi­ga­ro.fr

Il est une ri­tour­nelle, une ren­gaine, un dic­ton que l’on aime à se ré­ci­ter quand les re­grets viennent nous tour­men­ter. « Lais­sons le pas­sé au pas­sé. » Ce qui a été fait ne peut être dé­fait, alors à quoi bon ? Mais si notre his­toire doit être ou­bliée, com­ment faire pour avan­cer ? Cette ques­tion qui ré­veille dou­ce­ment le spectre du Voya­geur sans ba­gage d’Anouilh plane comme une épée de Da­mo­clès au-des­sus de La Muette d’Alexandre La­croix.

El­sa et Nour ne se connaissent pas. Ils ne sont ni de la même fa­mille, ni de la même époque, ni de la même re­li­gion. El­sa Ju­dith Seb­bah, née en 1921 à Lyon, est juive. Nour, jeune homme is­su de la pe­tite dé­lin­quance, est mu­sul­man. Rien ne les lie. Le ro­man à deux voix or­ches­tré par l’au­teur ne les fait d’ailleurs ja­mais se ren­con­trer. Pour­tant, dans ces mo­no­logues in­té­rieurs, le lec­teur com­prend très vite qu’une « mi­sère » les unit : la ci­té de la Muette à Dran­cy. An­cien camp d’in­ter­ne­ment, ja­dis ce­lui d’El­sa, au­jourd’hui « trappe à l’ex­clu­sion », celle de Nour.

L’écri­ture est froide. Qua­si scien­ti­fique. Nulle place est lais­sée au pa­thos. Alexandre La­croix ici mé­ta­mor­pho­sé en ana­lyste fait le choix du por­trait réa­liste. Un so­li­loque fic­tion­nel par­fois trop pous­sé qui, par une al­ter­nance des re­gistres, confine à la ca­ri­ca­ture. Tour à tour his­to­rien avec El­sa et po­li­cier avec Nour, l’au­teur ré­flé­chit sur ces des­tins bri­sés, ces voix qu’on a éteintes ou que l’on a re­fu­sé d’écou­ter.

À 15 km de la tour Eif­fel

Avec El­sa, il re­vient sur les condi­tions de sa dé­ten­tion en 1943. Le lec­teur re­dé­couvre alors l’hor­reur sous le règne des na­zis : les lits grouillant de pu­naises, la vio­lence au ha­sard des sbires d’Hit­ler, la col­la­bo­ra­tion de cer­tains Juifs, la dé­por­ta­tion jus­qu’à l’éva­sion… mais aus­si l’amour. Une « vir­gi­ni­té en­com­brante » qui rap­pel­le­ra le tou­chant éveil sexuel d’une cer­taine Anne Frank… Avec Nour, l’écri­vain dresse le quo­ti­dien mi­sé­rable d’un « bon­homme » de la ci­té, ten­té par le deal, ado­ra­teur de Dieu­don­né, ob­sé­dé par les femmes qu’il qua­li­fie tan­tôt de « che­val sau­vage », tan­tôt d’« hip­po­po­tame ». Dif­fi­cile de ne pas gri­ma­cer. Alors, on ba­lance entre com­mi­sé­ra­tion et dé­so­la­tion dans ce quar­tier gris, où la dé­tresse hu­maine est reine. « À quinze ki­lo­mètres à vol d’oi­seau de la tour Eif­fel. »

Tou­chant, le ré­cit de La Muette a fi­na­le­ment le don d’éveiller notre in­di­gna­tion. Une co­lère que l’écri­vain n’hé­site pas lui-même, au prisme de ce quar­tier, à crier en dé­non­çant « ce qu’on ne veut pas voir dans l’his­toire et dans la so­cié­té fran­çaises ». Pire, ceux qu’on a nous-mêmes mis « en qua­ran­taine », que ce soit « sous forme ex­trême du­rant la Se­conde Guerre mon­diale ou sous une forme plus in­si­dieuse de nos jours ». Un par­ti pris cru mais hon­nête.

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