EN­TRE­TIEN AVEC UN ES­THÈTE, À L’OC­CA­SION DE SON DÉ­FI­LÉ, CHEZ LUI, À BEDFORD

À l’oc­ca­sion de son dé­fi­lé évé­ne­ment qui s’est te­nu mar­di soir, chez lui, à Bedford, près de New York, ren­contre avec le monstre sa­cré de la mode amé­ri­caine.

Le Figaro - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ANNE-SO­PHIE VON CLAER as­von­claer@le­fi­ga­ro.fr EN­VOYÉE SPÉ­CIALE À BEDFORD

Al’aube du 50e an­ni­ver­saire de la mai­son qui porte son nom, Ralph Lau­ren livre l’une des col­lec­tions les plus per­son­nelles de son his­toire. Nulle ré­fé­rence au 7e art ou à toute autre culture – bri­tan­nique, fran­çaise, pas même amé­ri­caine cette fois -, l’homme force de cette griffe mon­diale n’a pui­sé qu’en lui-même. Le titre de l’un des nom­breux ou­vrages consa­crés aux voi­tures d’ex­cep­tion qu’il pos­sède (sa col­lec­tion, es­ti­mée à plus de 300 mil­lions de dol­lars, est l’une des plus re­mar­quables au monde), Speed, Style, and Beau­ty, ré­sume au mieux le pro­pos de l’un des évé­ne­ments sin­gu­liers de cette Fa­shion Week amé­ri­caine : à 1 h 30 de Man­hat­tan, of­frir chez lui, à 300 in­vi­tés – ache­teurs, clients, mé­dias -, une vi­sion glo­bale du style se­lon Ralph. Celle d’une es­thé­tique com­mune à la mode telle qu’il la conçoit – chic et in­tem­po­relle – et à l’uni­vers au­to­mo­bile tel qu’il le fas­cine de­puis tou­jours – des prouesses mé­ca­niques qui sont au­tant d’oeuvres d’art à ses yeux.

Son ga­rage est ain­si conçu pour la contem­pla­tion, comme une ga­le­rie d’art mo­derne, avec rails de lu­mière étu­diés, ven­ti­la­tion et tem­pé­ra­ture op­ti­males. L’es­thé­tique pri­mant ici sur toute autre consi­dé­ra­tion. Comme le choix des man­ne­quins chez Ralph Lau­ren, l’un des rares à consi­dé­rer un look dans sa glo­ba­li­té, fille et gar­çon com­pris. Ils dé­filent cette fois aux strictes cou­leurs de ses bo­lides, choi­sis pour com­po­ser une mise en scène com­plète. Celle d’un es­thète ab­so­lu. Car la beau­té est son mo­teur à lui. Et ce dé­fi­lé pour l’hi­ver 2017-2018, une oc­ca­sion unique de faire par­ta­ger la double pas­sion qui l’anime. De mon­trer par là même sa ca­pa­ci­té à ra­ni­mer la flamme sai­son après sai­son. Rap­pe­lant aus­si bien la puis­sance et la co­hé­rence de sa vi­sion de la griffe. Elle porte sa patte, lui res­semble et le dy­na­mise. Ren­contre avec un mythe bien vi­vant. Et tou­jours au vo­lant. En bas­kets noir et jaune fluo, sa­lo­pette char­bon de mé­ca­ni­cien, qu’il a cein­tu­rée comme un cow-boy et au dos de la­quelle on lit ces mots bro­dés au fil rouge : «Ralph’s Ga­rage».

LE FI­GA­RO. - Votre mai­son a connu, ré­cem­ment, des dif­fi­cul­tés et vous avez opé­ré de nom­breux chan­ge­ments en nom­mant no­tam­ment un nou­veau PDG, le Fran­çais Pa­trice Lou­vet. Comment al­lez-vous res­ter im­pli­qué ? Ralph LAU­REN. - Que les choses soient claires : je n’ai ja­mais eu l’in­ten­tion de m’éloi­gner de la so­cié­té, de pas­ser la main ou même de prendre du re­cul. J’ai créé cette en­tre­prise à par­tir de rien et n’ai, dans ma vie, que mon tra­vail et ma fa­mille. J’em­ploie des mil­liers de per­sonnes qui croient en ce que je fais et la plu­part m’ont ac­com­pa­gné fi­dè­le­ment jus­qu’au rayon­ne­ment mon­dial de la com­pa­gnie. Mes em­ployés sont at­ta­chés à Ralph Lau­ren, ils vivent ici comme dans un jar­din d’Éden : ils ne veulent ni par­tir ni gran­dir ! (Rires.) Tou­te­fois, sa­voir choi­sir et s’en­tou­rer des bonnes per­sonnes est ca­pi­tal et je tiens tou­jours à ce qu’elles par­tagent ma culture, ma vi­sion, ma sen­si­bi­li­té, et l’amour de ce que je fais. J’ai tout à fait confiance dans la ca­pa­ci­té de Pa­trice Lou­vet à sai­sir tout ce­la et à re­le­ver les nou­veaux dé­fis d’au­jourd’hui. On peut se trom­per, connaître l’échec, des suc­cès éphé­mères - « Ça ne mar­che­ra pas tou­jours » est une phrase qui m’ins­pire. Elle in­cite au mou­ve­ment, à la re­mise en ques­tion. Il y a eu des hauts et des bas mais je me suis tou­jours re­le­vé.

L’es­sor de l’e-com­merce a pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sé l’in­dus­trie de la mode. Ain­si, les grands ma­ga­sins souffrent. Vous-même avez fer­mé 50 points de vente et sup­pri­mé des em­plois. Comment vous adap­tez­vous à ces chan­ge­ments ? Vous sa­vez, j’ai créé un monde… Un monde qui n’exis­tait pas avant moi, mul­tiple - qui com­prend dif­fé­rentes lignes, pour l’homme, la femme, la mai­son… Un monde en per­pé­tuel mou­ve­ment, qui tourne grâce à l’ex­tra­or­di­naire ca­pa­ci­té d’éner­gie de mon en­tre­prise. Elle vit avec son temps, sait s’adap­ter, an­ti­ci­per, no­tam­ment sur In­ter­net où nos équipes réa­lisent des per­for­mances en forte crois­sance (pour l’an­née fis­cale 2017, l’ecom­merce re­pré­sente en­vi­ron 500 mil­lions de dol­lars pour un chiffre d’af­faires de 6,7 mil­liards de dol­lars, NDLR). Ralph Lau­ren est une marque fon­dée sur un par­tage de va­leurs et je sais que j’ai réa­li­sé de belles choses. Le fait que des gens les aiment, s’y re­trouvent, adhèrent à mon tra­vail aus­si bien en Eu­rope qu’en Asie, m’émeut et me ré­jouit tou­jours.

Comment votre marque parle-t-elle aux jeunes consom­ma­teurs ? Que pen­sez-vous de cette ob­ses­sion qu’a le luxe pour les millen­nials ? Bien sûr que Ralph Lau­ren s’adresse et plaît aux millen­nials. Je les vois ces jeunes gens, filles et gar­çons, qui achètent mes vê­te­ments. Eux aus­si sont des pas­sion­nés ! Pas­sion­nés de mes marques et de leurs concepts, de la beau­té, de la fa­çon dont les per­sonnes sont trai­tées chez nous, et dont nous fai­sons mar­cher l’en­tre­prise. Nous sommes aus­si con­nus pour ce­la et nous en sommes fiers.

Pour­quoi avoir choi­si cette sai­son pour pré­sen­ter pour la pre­mière fois vos col­lec­tions homme et femme sur un même po­dium ? En ras­sem­blant les deux col­lec­tions, j’ai vou­lu mon­trer au pu­blic la vi­sion glo­bale de mon uni­vers. Vous sa­vez, à 22 ans, j’étais ven­deur et quand j’ai pro­po­sé mes idées, on m’a ré­pon­du « Le monde n’est pas prêt pour Ralph Lau­ren ». J’ai pris la dé­ci­sion de che­mi­ner seul, mais j’ai dû com­men­cer pas à pas. D’abord en 1968, par la mode mas­cu­line où je pou­vais m’ex­pri­mer d’au­tant plus que la pro­po­si­tion de l’époque était faible et peu ori­gi­nale. Puis, en 1973, j’ai pris conscience du po­ten­tiel de l’in­dus­trie de la mode pour femme et des­si­né mes pre­mières col­lec­tions. Elles ont, de­puis, tou­jours été ins­pi­rées par la fé­mi­ni­té qui me touche et me sé­duit, mais aus­si par les va­leurs de l’Amé­rique, qui offre tant de choses que j’aime. Même si la mode amé­ri­caine re­lève de la consom­ma­tion de masse, ce que je fais concerne l’unique et l’ex­cep­tion­nel ! À mes dé­buts, je n’avais au­cun hé­ri­tage à ra­con­ter. Tout ce que j’ai créé, je l’ai fait en res­tant fi­dèle à mon idée per­son­nelle de ce que doit être une sil­houette, mas­cu­line, fé­mi­nine, le pro­ces­sus reste le même, tou­jours avec un re­gard neuf. Peu m’im­porte le goût des autres, je me moque d’être fa­shion : l’im­por­tant, c’est le style.

À l’heure où des marques amé­ri­caines dé­sertent la Fa­shion Week de New York, vous res­tez plus que ja­mais fi­dèle, en al­lant jus­qu’à dé­fi­ler par­mi ce que vous avez de plus cher, la sphère pri­vée de votre ga­rage où est abri­tée une par­tie de votre fa­meuse col­lec­tion de voi­tures… Quel est le mes­sage ? J’ai ponc­tuel­le­ment dé­jà choi­si de dé­fi­ler en Eu­rope mais n’ai pas eu be­soin de pré­sen­ter mes lignes ailleurs qu’aux États-Unis pour que, dans le monde en­tier, des gens portent mes ha­bits. Ce pays nous a per­mis de de­ve­nir une marque in­ter­na­tio­nale ! Ma mo­ti­va­tion pour or­ches­trer un show à Bedford était très simple – loin de moi l’idée d’en faire quelque chose d’ar­ro­gant –, c’était de mon­trer l’évo­lu­tion d’une vie de créa­tion, ce qu’elle peut per­mettre d’of­frir et de par­ta­ger. Je ne suis pas né en­tou­ré de ces beautés, loin s’en faut, j’ai même souf­fert de ne pas pou­voir avoir de vélo à l’âge où les co­pains en avaient… Il n’y a, par ailleurs, rien d’in­time dans ce ga­rage : c’est comme une ga­le­rie d’art ex­cep­tion­nel­le­ment ou­verte. Ce sont mes vraies pas­sions, la beau­té de mes col­lec­tions et de mon tra­vail, que j’ai vou­lu par­ta­ger ici pour la pre­mière fois. La marque Ralph Lau­ren est unique parce qu’au lieu de suivre le mar­ché ou les ten­dances, elle colle à mon exis­tence. Elle cor­res­pond à mon goût pour l’har­mo­nie, à mon dé­sir d’au­then­ti­ci­té et à ma re­cherche d’es­thé­tisme sous toutes ses formes. Ces voi­tures, qui sont une par­tie in­té­grante de ma vie, sont à mes yeux, par leur ra­re­té, leur per­fec­tion, de vé­ri­tables oeuvres d’art. Elles m’ap­par­tiennent certes mais elles sont ins­pi­rantes de ma­nière uni­ver­selle. Et c’est ce que j’avais envie de faire dé­cou­vrir, au-de­là des seuls vê­te­ments qu’elles ont ins­pi­ré.

2018 mar­que­ra les cin­quante ans de votre griffe, que res­sen­tez-vous ? C’est tou­jours un peu pré­oc­cu­pant de se dire qu’il va fal­loir se sur­pas­ser en­core – la fête des qua­rante ans dans Cen­tral Park était tel­le­ment réus­sie ! Mais c’est ex­ci­tant, im­pres­sion­nant et sti­mu­lant. Dans l’im­mé­diat, j’ignore en­core comment et où nous cé­lé­bre­rons cet an­ni­ver­saire, mais je sais que je suis fier du che­min par­cou­ru. Le plus im­por­tant est de se pro­je­ter dans l’ave­nir. Je ne veux pas de ré­fé­rences pas­séistes. Dans mon tra­vail, les émo­tions sont tou­jours pas­sées avant les vê­te­ments eux-mêmes. Ce que je sou­haite sur­tout, c’est que Ralph Lau­ren garde son rayon­ne­ment et son in­fluence. Je me ré­jouis tou­jours à l’idée qu’une per­sonne, qui ne me connaît pas per­son­nel­le­ment, aime ce que je crée. Peu m’im­porte son ori­gine, nous avons ce goût en com­mun.

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