Crise des Ro­hin­gyas : Aung San Suu Kyi sous pres­sion in­ter­na­tio­nale

Pieds et poings liés face à la junte mi­li­taire, la di­ri­geante bir­mane a ap­prou­vé la né­ces­si­té d’un ac­cès im­mé­diat de l’as­sis­tance hu­ma­ni­taire en fa­veur de la mi­no­ri­té mu­sul­mane ré­pri­mée.

Le Figaro - - LA UNE - MAU­RIN PI­CARD @Mau­rinPi­card NEW YORK

NA­TIONS UNIES La ré­pres­sion des Ro­hin­gyas en Birmanie et leur exode vers le Ban­gla­desh, ap­pa­ren­tés à un « gé­no­cide » mer­cre­di par les Na­tions unies, ne pou­vaient pas plus mal tom­ber pour Aung San Suu Kyi. La Prix No­bel de la Paix 1991, de­ve­nue conseillère d’État et di­ri­geante de fac­to du pays en avril 2016, a dû an­nu­ler sa ve­nue à New York la se­maine pro­chaine, dans le cadre de la 72e ses­sion de l’As­sem­blée gé­né­rale de l’ONU. Le risque était ju­gé trop grand que cette ap­pa­ri­tion par­mi les chefs d’État et de gou­ver­ne­ment de la pla­nète hau­te­ment mé­dia­ti­sée vire au dé­sastre di­plo­ma­tique.

Ce re­non­ce­ment, dé­rou­tant de la part d’une hé­roïne de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, res­ca­pée de quinze ans de ré­si­dence sur­veillée et écra­sant vain­queur des élec­tions gé­né­rales de 2015, s’ex­plique ai­sé­ment : il lui au­rait fal­lu ex­pli­quer, sur l’es­trade de l’As­sem­blée gé­né­rale, pour­quoi des opé­ra­tions de « net­toyage » dans l’État d’Ara­kan (ou Ra­khine) ont pré­ci­pi­té 389000 Ro­hin­gyas sur les che­mins de l’exil, cette mi­no­ri­té mu­sul­mane et apa­tride si hon­nie dans ce pays à 90 % boud­dhiste que le sta­tut de ci­toyen à part en­tière lui est dé­nié de­puis 1982.

Il lui au­rait fal­lu jus­ti­fier pour­quoi elle a nié ces opé­ra­tions mi­li­taires, les im­pu­tant à des « ter­ro­ristes » in­dé­ter­mi­nés. Il lui au­rait fal­lu jus­ti­fier les vil­lages brû­lés, le bi­lan hu­main très lourd en moins de trois se­maines de com­bats (400 à 3 000 morts se­lon les sources) et le re­fus de lais­ser les or­ga­ni­sa­tions hu­ma­ni­taires ac­cé­der dans l’État d’Ara­kan. Les hos­ti­li­tés avaient dé­bu­té le 25 août avec l’at­taque de douze postes de po­lice et d’un camp de l’ar­mée par un mou­ve­ment re­belle, l’Ar­mée du sa­lut des Ro­hin­gyas de l’Ara­kan (Ar­sa).

« Ces der­nières vingt-quatre heures,a dé­cla­ré Sté­phane Du­jar­ric, porte-pa­role d’An­to­nio Gu­terres, 10 000 per­sonnes sont ap­pa­rem­ment pas­sées au Ban­gla­desh. Si l’on ajoute ceux qui ont fui de­puis la der­nière vague de vio­lence dans l’État d’Ara­kan en oc­tobre, on es­time que quelque 40 % de la po­pu­la­tion to­tale des Ro­hin­gyas se sont à pré­sent en­fuis au Ban­gla­desh. » 60 % de ces ré­fu­giés se­raient des en­fants, se­lon l’Uni­cef. « Un pour­cen­tage ef­fa­rant, qui jus­ti­fie de ve­nir en aide à ces gens im­mé­dia­te­ment », in­siste Du­jar­ric. Et ces ré­fu­giés, af­fa­més, ha­gards, ra­content « d’épou­van­tables his­toires de meurtres et d’in­cen­dies, de viols et de per­sé­cu­tions », se­lon Co­lin Dwyer, de la ra­dio amé­ri­caine NPR.

Re­dou­tant un « scé­na­rio du pire » un mas­sacre des Ro­hin­gyas en­core pré­sents sur le sol bir­man - l’ONU a une nou­velle fois ap­pe­lé au dé­ploie­ment d’une aide « mas­sive » d’ur­gence en­vers les Ro­hin­gyas, vic­times d’une vé­ri­table « épu­ra­tion eth­nique » de la part de Nay Pyi Taw, la ca­pi­tale bir­mane aux mains de la junte mi­li­taire. « Nous im­plo­rons la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale de ren­for­cer son ac­tion hu­ma­ni­taire et d’ap­por­ter son aide », a dé­cla­ré à Dac­ca (Ban­gla­desh) Mo­ham­med Ab­di­ker, di­rec­teur des opé­ra­tions de l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale pour les mi­gra­tions (OIM), dont le siège se trouve à Ge­nève.

La pas­si­vi­té d’Aung San Suu Kyi tra­hit l’im­passe dans la­quelle elle se trouve : pieds et poings liés face à la junte mi­li­taire qui dé­tient tous les grands por­te­feuilles mi­nis­té­riels, à com­men­cer par la Dé­fense, et qui n’at­tend qu’un pré­texte pour mettre un terme à l’em­bryon de vé­cu dé­mo­cra­tique en Birmanie, elle doit éga­le­ment comp­ter avec le mou­ve­ment na­tio­na­liste boud­dhiste, vio­lem­ment an­ti-Ro­hin­gyas.

Au sein même de son par­ti, la Ligue na­tio­nale pour la dé­mo­cra­tie (LND), peu de voix s’élèvent en fa­veur de ces der­niers, consi­dé­rés comme une me­nace à la sé­cu­ri­té na­tio­nale. « Nous n’ai­mons pas l’ar­mée, concède Nyan Win, 75 ans, un des hauts res­pon­sables du mou­ve­ment, mais nous sommes d’ac­cord dans cette af­faire. Notre sou­ve­rai­ne­té ne peut être vio­lée et c’est pour­quoi nous sommes unis. Ces gens sont des im­mi­grants illé­gaux, c’est cer­tain. Mais la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale n’in­siste ja­mais là-des­sus. »

Avant le grand dis­cours té­lé­vi­sé sur la « ré­con­ci­lia­tion na­tio­nale » pro­mis le 19 sep­tembre par Suu Kyi, il faut lui don­ner une chance, plaide Mitch McCon­nell, lea­der de la ma­jo­ri­té ré­pu­bli­caine au Sé­nat amé­ri­cain, qui la connaît per­son­nel­le­ment et a pu lui par­ler mer­cre­di au té­lé­phone : « Sa po­si­tion est ex­ces­si­ve­ment dif­fi­cile. Elle fait de son mieux pour amé­lio­rer le sort des Ro­hin­gyas. Elle a ap­prou­vé la né­ces­si­té d’un ac­cès im­mé­diat et amé­lio­ré de l’as­sis­tance hu­ma­ni­taire dans (cette) ré­gion, en par­ti­cu­lier pour la Croix-Rouge. Le che­min de la Birmanie vers un gou­ver­ne­ment re­pré­sen­ta­tif n’est ab­so­lu­ment pas ga­ran­ti, ni ache­vé. At­ta­quer le seul di­ri­geant po­li­tique qui oeuvre pour étendre le champ de la dé­mo­cra­tie dans le pays pour­rait mi­ner cet ob­jec­tif à long terme. »

Mer­cre­di, tan­dis qu’An­to­nio Gu­terres ap­prou­vait, em­bar­ras­sé, la no­tion de « gé­no­cide » en cours et pla­çait la crise ro­hin­gya en tête des prio­ri­tés de l’As­sem­blée gé­né­rale des Na­tions unies avec le dos­sier nord-co­réen et le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, la Suède et la Grande-Bre­tagne ont ob­te­nu la te­nue d’une ses­sion en ur­gence du Conseil de sé­cu­ri­té. Au­cune condam­na­tion de la Birmanie n’en est res­sor­tie. « Af­faire in­terne », bottent en touche les di­plo­mates chi­nois à New York, Pé­kin sou­te­nant sans ré­serve la ré­pres­sion en cours contre les Ro­hin­gyas.

“60 % des ré­fu­giés Ro­hin­gyas se­raient des en­fants ” SE­LON L’ONU

Aung San Suu Kyi (ici en mai, à Pé­kin) a dû an­nu­ler sa ve­nue à New York la se­maine pro­chaine, dans le cadre de la 72e ses­sion de l’As­sem­blée gé­né­rale de l’ONU.

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