Les tri­bunes de Ran Ha­lé­vi et d’An­neSo­phie Le­tac

Le Figaro - - LA UNE -

Pa­rue en pleine sai­son élec­to­rale, L’His­toire mon­diale de la France de Pa­trick Bou­che­ron a connu un beau suc­cès et sus­ci­té de vives po­lé­miques. Il est tou­jours temps de re­ve­nir, avec le re­cul, sur son am­bi­tion af­fi­chée de pro­duire une « his­toire autre » et ce qu’elle ré­vèle de notre époque.

Qu’est-ce qu’une « his­toire mon­diale » ? Elle peut ren­voyer à des évé­ne­ments po­li­tiques, scien­ti­fiques, cultu­rels, dont le ca­rac­tère ex­tra-na­tio­nal au­ra mar­qué le cours de notre pas­sé — l’in­dé­pen­dance amé­ri­caine, la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, les guerres mon­diales, le phé­no­mène to­ta­li­taire…

Mais elle dé­note éga­le­ment des mo­ments de notre his­toire, et des réa­li­sa­tions, qui ont ré­son­né par-de­là nos fron­tières. Voyez le règne de Louis XIV dont l’am­bi­tion « mon­diale » a été de je­ter les bases po­li­tiques et cultu­relles d’une pré­émi­nence fran­çaise, d’un ex­cep­tion­na­lisme na­tio­nal à ca­rac­tère uni­ver­sel. Ou la pu­bli­ca­tion de L’Es­prit des lois, qui al­lait ir­ri­guer l’es­prit des ins­ti­tu­tions en Eu­rope et en Amé­rique. Ou la Dé­cla­ra­tion des droits de 1789, pro­messe d’éman­ci­pa­tion uni­ver­selle, dont le re­ten­tis­se­ment a re­mué l’Eu­rope et tra­ver­sé les océans. Et, plus gé­né­ra­le­ment, la Ré­vo­lu­tion fran­çaise dont l’ombre de­vait han­ter les contem­po­rains et, plus tard, la ré­vo­lu­tion bol­ché­vique. Ou Toc­que­ville qui fe­ra dé­cou­vrir au monde les res­sorts du phé­no­mène dé­mo­cra­tique. Et cet autre évé­ne­ment de por­tée mon­diale qu’a été la sé­pa­ra­tion de l’Église et de l’État en 1905.

Mais voi­là, au­cun de ces mo­ments — il en est d’autres — ne fi­gure dans le cor­pu­lent flo­ri­lège qui com­pose cette His­toire mon­diale (800 pages et 146 dates pré­sen­tées par de courts es­sais). Son maître d’oeuvre, Pa­trick Bou­che­ron, dans une « ou­ver­ture » qui ne se veut pas une in­tro­duc­tion et ne l’est pas en ef­fet, se montre peu pro­lixe sur ce qu’il en­tend par ce titre al­lé­chant, cen­sé pour­tant faire la nou­veau­té du livre. « Ex­pli­quer la France par le monde, écrire l’his­toire d’une France qui s’ex­plique avec le monde » : ces for­mules né­bu­leuses au­to­risent à mettre sous le la­bel « mon­dial » tout et son contraire. Dans la presse, M. Bou­che­ron va jus­qu’à confier avoir choi­si cette épi­thète « par une sorte pro­vo­ca­tion joyeuse », ce qui n’offre pas da­van­tage une ga­ran­tie d’in­tel­li­gi­bi­li­té.

Ailleurs, il pré­cise son am­bi­tion : ré­con­ci­lier « l’art du ré­cit et l’exi­gence cri­tique », la ri­gueur de mé­thode et « le prin­cipe de plai­sir », pro­po­ser des « nar­ra­tions en­traî­nantes », des « pro­me­nades buis­son­nières », bref pro­duire une his­toire « joyeu­se­ment po­ly­pho­nique ». Le gai sa­voir en somme. Seule­ment, faute de cir­cons­crire son ob­jet, l’ou­vrage res­semble par mo­ments à un mar­ché aux puces peu­plé d’ob­jets trou­vés, où toutes les dates se valent.

Pour ajou­ter à la confu­sion, M. Bou­che­ron in­voque Brau­del se­lon qui la France « se nomme di­ver­si­té » (mais sans pré­ci­ser la­quelle…) ; il dit aus­si son at­ta­che­ment à une iden­ti­té « com­po­site et mul­ti­cul­tu­relle ». On com­prend mal, du coup, pour­quoi il met son en­tre­prise sous les aus­pices de Mi­che­let, en­ne­mi fu­rieux de toute es­pèce de di­ver­si­té ; et des fon­da­teurs des An­nales, dans un livre fait de dates et d’évé­ne­ments, le genre même qu’ils vouaient aux gé­mo­nies.

Cette his­toire mon­diale par in­ter­mit­tences, dont M. Bou­che­ron veut « neu­tra­li­ser la ques­tion des ori­gines », s’étire en amont jus­qu’au 34 000 avant J.C., à l’homme de Cro-Ma­gnon, « notre an­cêtre di­rect — un mé­tis par vo­ca­tion ». Se suc­cèdent alors des dates et des en­trées, cer­taines ex­cel­lentes — sur la fon­da­tion de Mar­seille, la tra­duc­tion du Co­ran à l’ini­tia­tive de Pierre le Vé­né­rable (mais coif­fée d’un « cha­peau » qui « le­pé­nise » toute l’en­tre­prise), la Peste noire, la ré­vo­ca­tion de l’édit de Nantes, l’af­faire Drey­fus, le dé­but du tou­risme de masse… Mais dès qu’on aborde cer­tains ja­lons ca­no­niques de notre pas­sé mon­dial, le « prin­cipe de plai­sir » fait place à un par­ti moins joyeux.

Ain­si le règne de Louis XIV, dont le Code noir consti­tue­rait l’un des « ca­rac­tères es­sen­tiels », les autres étant tout aus­si pen­dables : « Croi­sade contre l’Is­lam en Mé­di­ter­ra­née, pu­ri­fi­ca­tion re­li­gieuse, conver­sions et ex­pul­sions, am­bi­tion co­lo­niale, or­ga­ni­sa­tion d’un es­cla­vage de masse, idéo­lo­gie su­pré­ma­tiste. » De là à ré­cla­mer qu’on abatte la sta­tue du Roi-So­leil…

On n’est guère mieux lo­ti avec le trai­té de 1763, qui conclut la guerre de Sept Ans, dé­pouille la France de ses pos­ses­sions en Amé­rique et bou­le­verse du­ra­ble­ment l’ordre mon­dial. L’au­teur y voit sur­tout la mo­nar­chie aban­don­ner « l’idée im­pé­riale pour choi­sir de pré­ser­ver le sys­tème co­lo­nial es­cla­va­giste », ce­pen­dant que le royaume est ra­me­né à « un ordre na­tio­nal qui pro­cède d’une puis­sante ma­trice co­lo­niale et sexuelle ». On ne sau­rait mieux dire.

Mais le pom­pon re­vient à l’ar­ticle sur la Ter­reur ré­vo­lu­tion­naire. L’au­teur, un dé­vot de l’his­to­rio­gra­phie ja­co­bine, en re­cycle ici les pon­cifs dé­la­brés qui visent à ba­na­li­ser cet épi­sode lu­gubre. Et qu’il en­ri­chit d’autres fi­celles. Il dé­nonce la dia­bo­li­sa­tion post­hume de Ro­bes­pierre, pour mieux taire son fé­roce ma­gis­tère à l’époque. La Ter­reur ? Un « cli­ché », as­sure-t-il be­noî­te­ment (et pour­quoi pas un dé­tail de l’his­toire ?). Elle se­rait un « outil de ré­pres­sion cou­ram­ment uti­li­sé » alors à tra­vers l’Eu­rope, ma­nière de la « mon­dia­li­ser » pour mieux la rendre di­ges­tible. Je ne vois nulle part en Eu­rope éri­ger le ter­ro­risme d’État en sys­tème de gou­ver­ne­ment. Ou ex­pé­dier à la guillo­tine des di­zaines de mil­liers de vic­times pour dé­lit sup­po­sé d’opi­nion, sur simple dé­non­cia­tion, sans autre forme de pro­cé­dure. Et en­core moins dé­ci­mer le quart de la po­pu­la­tion d’une ré­gion, la Ven­dée, autre « dé­tail » ou­blié dans cette no­tice ex­tra­va­gante.

Cri­mi­na­li­sa­tion du pas­sé d’un cô­té, dis­cul­pa­tion de l’autre. Le ca­rac­tère idéo­lo­gique de cette en­tre­prise ne tient pas tant à l’évo­ca­tion de l’es­cla­vage ou de l’his­toire co­lo­niale (« l’agres­sion co­lo­niale », dixit Bou­che­ron) qu’à l’in­ten­tion d’y ré­duire l’in­tel­li­gence du pas­sé en y pro­je­tant ré­tros­pec­ti­ve­ment les pas­sions et les va­leurs du pré­sent. Idéo­lo­gique aus­si par cette ex­clu­sion des mo­ments où notre his­toire pa­rut mon­diale, de sorte que les dates re­te­nues prennent for­cé­ment une ré­so­nance biai­sée qui dé­teint sur l’en­semble.

En fuyant la dé­fi­ni­tion d’un prin­cipe in­ter­pré­ta­tif, cet ou­vrage em­pile sans hié­rar­chie évé­ne­ments ma­jeurs et épi­sodes ac­ces­soires sous l’em­bal­lage ar­ti­fi­cieux de l’exi­gence scien­ti­fique. Il en res­sort un ob­jet dé­con­cer­tant, com­po­sé « à la carte », une his­toire pro­pre­ment al­ter­na­tive, par ce qu’elle omet et ce qu’elle sug­gère.

M. Bou­che­ron a conçu cette « po­ly­pho­nie en­jouée » contre les « conteurs peu scru­pu­leux » que plé­bis­cite le pu­blic et contre « le ré­tré­cis­se­ment iden­ti­taire » qui af­flige le pays. Je me de­mande com­bien de lec­teurs se sont pré­ci­pi­tés sur cette his­toire mon­diale en quête pré­ci­sé­ment de ce que lui pré­tend com­battre: un éper­du be­soin iden­ti­taire.

*Di­rec­teur de re­cherche au CNRS, Pro­fes­seur au Centre de re­cherches po­li­tiques Ray­mond-Aron

« En fuyant la dé­fi­ni­tion d’un prin­cipe in­ter­pré­ta­tif, cet ou­vrage em­pile sans hié­rar­chie évé­ne­ments ma­jeurs et épi­sodes ac­ces­soires sous l’em­bal­lage scien­ti­fique» ar­ti­fi­cieux de l’exi­gence RAN HA­LÉ­VI

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