La chro­nique de Na­ta­cha Po­lo­ny

Le Figaro - - LA UNE - Na­ta­cha Po­lo­ny

C’est un sen­ti­ment de pro­fonde las­si­tude. Il a suf­fi que la se­cré­taire d’État à l’Éga­li­té « entre les femmes et les hommes », un jour de ma­ni­fes­ta­tion contre la loi tra­vail, n’al­lume un contre-feu en dé­cla­rant que la pro­créa­tion mé­di­ca­le­ment as­sis­tée se­rait lé­ga­li­sée pour toutes les femmes en 2018 pour que res­sur­gissent la vio­lence, les prises à par­tie et les pro­cès d’in­ten­tion. Sur les ré­seaux so­ciaux, des tor­dus in­sultent les ho­mo­sexuels, des ex­ci­tés pro­clament qu’il faut « pro­té­ger nos en­fants ». De l’autre cô­té, des mi­li­tants LGBT traitent d’« ho­mo­phobe » qui­conque ne par­tage pas l’en­semble de leurs vues, consi­dèrent qu’on ne sau­rait être lé­gi­time pour ré­flé­chir à ces ques­tions si l’on n’est pas ho­mo­sexuel, et se lancent dans des ana­lo­gies ef­fa­rantes : « Bien­tôt, on in­ter­di­ra aux chô­meurs d’avoir des en­fants… » (rap­pe­lons que per­sonne « n’in­ter­dit » aux les­biennes d’avoir des en­fants, elles le peuvent).

Aus­si, pour évi­ter tout éner­ve­ment in­utile, sans doute faut-il po­ser quelques pré­misses : nul ne re­vien­dra sur le ma­riage pour tous, ni sur la PMA, qui se­ra bien évi­dem­ment éten­due aux couples de femmes ho­mo­sexuelles. De sorte que les ré­flexions qui suivent re­lèvent seule­ment d’une ana­lyse de la no­tion de droit dans les so­cié­tés li­bé­rales, sans que des groupes ac­ti­vistes ne puissent s’en pré­va­loir pour in­sul­ter qui que ce soit.

Avoir un en­fant est-il un droit ? Telle est fi­na­le­ment la ques­tion que se pose qui­conque se penche sans a prio­ri sur le su­jet. Jus­qu’à une époque ré­cente, avoir un en­fant était un fait, l’en­fant était une con­sé­quence na­tu­relle du couple (hé­té­ro­sexuel, fa­ta­le­ment), que ce­lui-ci dure dix mi­nutes ou une vie en­tière. Et tout en­fant était is­su du croi­se­ment d’un prin­cipe mas­cu­lin et d’un prin­cipe fé­mi­nin, que ce père et cette mère soient des mo­dèles ou des re­pous­soirs. La mé­de­cine ayant pro­gres­sé, il a été peu à peu pro­po­sé aux couples sté­riles de les ai­der en com­pen­sant les pro­blèmes phy­sio­lo­giques qui les em­pê­chaient de conce­voir. Le pre­mier pro­blème se pré­sente à par­tir du mo­ment où, ne pou­vant soi­gner l’in­fer­ti­li­té, on pro­pose à la place de rem­pla­cer les ga­mètes dé­fec­tueux par d’autres que celles du couple pa­rent. Pro­blème éthique puisque des ga­mètes, por­teurs des ca­rac­té­ris­tiques gé­né­tiques et de toute l’his­toire bio­lo­gique d’un in­di­vi­du, sont trai­tés comme un ma­té­riau pour fa­bri­quer un en­fant. Pour au­tant, on reste bien dans le cadre mé­di­cal : il s’agit de trai­ter l’in­fer­ti­li­té. Un trai­te­ment qui n’est en rien un droit. Il n’est d’ailleurs pas ac­ces­sible non plus aux femmes de plus de 43 ans, puis­qu’il est cen­sé com­pen­ser ce que de­vrait per­mettre la na­ture mais qu’elle ne per­met pas. Tel est, du moins, le droit fran­çais.

Les so­cié­tés li­bé­rales telles que le sont les so­cié­tés an­glo-saxonnes et telles que tend à le de­ve­nir la so­cié­té fran­çaise consi­dèrent que les pré­sup­po­sés éthiques qui ré­gissent nos lois bioé­thiques (ce pré­cepte is­su des Lu­mières, et no­tam­ment de la mo­rale kan­tienne, se­lon le­quel on ne doit en au­cun cas ins­tru­men­ta­li­ser l’hu­main, l’uti­li­ser comme un moyen) sont in­utiles et in­fon­dés, car le prin­cipe qui doit ré­gir une so­cié­té dé­mo­cra­tique est la ré­gu­la­tion par le droit et le mar­ché. Est au­to­ri­sé tout ce qui ne li­mite pas les li­ber­tés d’au­trui en tant qu’in­di­vi­du. Il n’y a donc au­cune rai­son ob­jec­tive, dans cette concep­tion des rap­ports so­ciaux, pour ne pas étendre les droits in­di­vi­duels, sui­vant la lo­gique se­lon la­quelle tout ce qui est pos­sible doit être per­mis. Mais le pro­blème se com­plique, concer­nant la PMA pour les couples ho­mo­sexuels. Car il ne s’agit pas d’étendre un droit mais de ré­cla­mer que l’État et la col­lec­ti­vi­té prennent en charge la pro­cé­dure qui per­met­tra à des femmes de fa­bri­quer des en­fants sans avoir à s’em­bar­ras­ser d’un père. « Fa­bri­quer », dans la me­sure où la concep­tion de­vient vo­lon­tai­re­ment un pro­ces­sus tech­nique. Il s’agit donc bien, non pas d’étendre une li­ber­té au nom de l’éga­li­té mais de consi­dé­rer qu’avoir un en­fant est un droit pour le­quel la col­lec­ti­vi­té doit payer (puis­qu’il s’agit de la faire payer par la Sé­cu­ri­té so­ciale, ce qui si­gni­fie éga­le­ment que la « Sé­cu » n’est plus une assurance so­li­daire contre les risques). Il n’est pas ques­tion de per­mettre aux les­biennes d’avoir des en­fants alors qu’on les en au­rait pri­vées jus­qu’à pré­sent, mais bien de trans­for­mer l’État en four­nis­seur d’en­fants pour tous ceux qui, quelle qu’en soit la rai­son, ne veulent pas en pas­ser par la re­pro­duc­tion na­tu­relle (des couples hé­té­ro­sexuels, là où c’est au­to­ri­sé, trouvent dé­sor­mais plus confor­table d’avoir re­cours à la PMA, ce qui im­plique, dans cer­taines cli­niques, de sé­lec­tion­ner un em­bryon non por­teur de cer­tains fac­teurs gé­né­tiques pré­dis­po­sant à des ma­la­dies). La fa­brique des êtres hu­mains avance par bien des moyens, la PMA pour toutes en est un par­mi d’autres.

Ba­layer d’un re­vers de main ces ré­flexions au nom du dé­sir d’en­fant, ou plu­tôt du dé­sir d’en­fant sans père, de cer­taines femmes, re­lève du dé­ni. Trai­ter ceux qui s’y livrent d’ho­mo­phobes re­lève du ter­ro­risme in­tel­lec­tuel. L’idéo­lo­gie du pro­grès qui pré­vaut dans nos so­cié­tés li­bé­rales nous im­pose d’es­ti­mer que c’est la marche de l’his­toire. Som­mes­nous obli­gés, en plus, de nous in­ter­dire toute pen­sée ?

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