L’ana­lyse de Del­phine Mi­noui

Le Figaro - - LA UNE - Del­phine Mi­noui dmi­noui@le­fi­ga­ro.fr

Faut-il s’in­quié­ter du rap­pro­che­ment tur­co­russe ? Fi­na­li­sé ce mer­cre­di, le contrat d’achat de sys­tèmes de dé­fense an­ti­aé­rienne S400 russes par An­ka­ra n’est pas pas­sé in­aper­çu. À Wa­shing­ton, le Pen­ta­gone a rap­pe­lé sans dé­tour qu’« il est gé­né­ra­le­ment plus ju­di­cieux pour les Al­liés d’ache­ter du ma­té­riel in­ter­opé­rable de l’Otan ». Der­rière cette ré­ac­tion se cachent de vives pré­oc­cu­pa­tions po­li­tiques à l’heure où la Tur­quie, un des pi­liers de l’Al­liance at­lan­tique, en­tre­tient des re­la­tions de plus en plus ten­dues avec les États-Unis et l’Eu­rope. Fi­dèle à ses dia­tribes en­flam­mées, le pré­sident turc dé­fend ses choix. « Ils sont de­ve­nus fous à cause de l’ac­cord sur les S400. Qu’au­rions-nous dû faire : vous at­tendre ? Nous pre­nons toutes les me­sures né­ces­saires sur le front de la sé­cu­ri­té », a ain­si tran­ché Re­cep Tayyip Er­do­gan lors d’un dis­cours à An­ka­ra.

Le pied de nez à l’Oc­ci­dent est évident. De nom­breux dif­fé­rends op­posent An­ka­ra à ses in­ter­lo­cu­teurs oc­ci­den­taux. À com­men­cer par la ques­tion du sou­tien de Wa­shing­ton aux re­belles kurdes sy­riens des Uni­tés de pro­tec­tion du peuple (YPG), qu’An­ka­ra consi­dère comme une ex­ten­sion du PKK. Ou en­core l’épi­neux dos­sier des vio­la­tions des droits de l’homme de­puis le dé­but de la vague de purge amor­cée après le coup d’État ra­té du 15 juillet 2016. Quant au pro­ces­sus d’adhé­sion à l’UE, il semble de plus en plus com­pro­mis par une Al­le­magne re­mon­tée contre l’in­car­cé­ra­tion de cer­tains de ses res­sor­tis­sants en Tur­quie et l’in­gé­rence d’An­ka­ra dans sa cam­pagne élec­to­rale.

Mais ce « deal » mi­li­taire tur­co-russe re­lève aus­si de consi­dé­ra­tions stra­té­giques. Pour ces deux pays, c’est un moyen d’en­ter­rer leur grave crise di­plo­ma­tique, deux ans après l’abat­te­ment par la chasse turque d’un bom­bar­dier russe en mis­sion dans le nord-ouest de la Sy­rie. À l’époque, l’in­ci­dent avait pro­vo­qué l’ire de Mos­cou et dé­bou­ché sur des sanc­tions éco­no­miques, dou­lou­reuses pour la Tur­quie. D’au­cuns rap­pellent éga­le­ment les pré­oc­cu­pa­tions sé­cu­ri­taires qui ont mo­ti­vé le choix d’An­ka­ra. « Au vu de l’in­sé­cu­ri­té qui pré­vaut au Moyen-Orient et des me­naces en­vi­ron­nantes, dont celle du PKK, la Tur­quie a ju­gé qu’il était urgent de s’équi­per au plus vite d’un sys­tème de dé­fense. Or les autres pays concer­tés n’ont pas été en me­sure de faire une offre à la hau­teur de celle de Mos­cou », es­time Mu­rat Ye­sil­tas, ex­pert en ques­tions sé­cu­ri­taires.

En­ta­mées à la fin des an­nées 1990, les pros­pec­tions d’An­ka­ra pour l’ac­qui­si­tion d’un sys­tème de dé­fense an­ti­aé­rienne se sont ac­cé­lé­rées de­puis 2006. Après avoir consul­té des com­pa­gnies amé­ri­caines, eu­ro­péenne et éga­le­ment chi­noise, An­ka­ra a fi­ni par se tour­ner vers la Rus­sie. Après de longues né­go­cia­tions, la Tur­quie vient de ver­ser son pre­mier acompte et Mos­cou se pré­pare aux li­vrai­sons. « Les mo­ti­va­tions sont avant-tout tech­niques et éco­no­miques », pré­cise Mu­rat Ye­sil­tas. Ba­layant d’un re­vers de la main les craintes d’un éloi­gne­ment de l’Otan, il y voit « une vo­lon­té de di­ver­si­fi­ca­tion plus qu’une envie de se cou­per de l’Oc­ci­dent ». Une ana­lyse à la­quelle la France semble vou­loir adhé­rer. « L’achat de ces équi­pe­ments mi­li­taires par la Tur­quie re­lève d’un choix sou­ve­rain qu’il n’ap­par­tient pas aux membres de l’Al­liance at­lan­tique de com­men­ter », a ain­si dé­cla­ré un re­pré­sen­tant du mi­nis­tère fran­çais des Af­faires étran­gères.

C’est que, du point de vue de la di­plo­ma­tie fran­çaise, la Tur­quie de­meure un par­te­naire, certes com­pli­qué, mais in­con­tour­nable dans la ré­gion. In­ter­viewé le 7 sep­tembre par un quo­ti­dien grec, le pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron a si­gni­fié qu’il vou­lait « évi­ter les rup­tures » avec la Ré­pu­blique turque, « un par­te­naire es­sen­tiel dans de nom­breuses crises que nous af­fron­tons en­semble, je pense au dé­fi mi­gra­toire ou à la me­nace ter­ro­riste, no­tam­ment »,

tout en condam­nant les « dé­rives pré­oc­cu­pantes » du pays. La vi­site, ces jeu­di et ven­dre­di, du mi­nistre fran­çais des Af­faires étran­gères, Jean-Yves Le Drian, à An­ka­ra confirme cette ap­proche prag­ma­tique. Si le dos­sier sy­rien, la lutte contre le ter­ro­risme et la li­bé­ra­tion du jeune jour­na­liste fran­çais Loup Bu­reau, em­pri­son­né en Tur­quie, ont fait par­tie des su­jets chauds, la ques­tion d’un par­te­na­riat tur­coeu­ro­péen sur un pro­jet de sys­tème de dé­fense an­ti­aé­rien de­vait éga­le­ment être évo­quée.

« L’achat de ces équi­pe­ments mi­li­taires par la Tur­quie re­lève d’un choix sou­ve­rain qu’il n’ap­par­tient pas aux membres de » l’Al­liance at­lan­tique de com­men­ter UN RE­PRÉ­SEN­TANT DU MI­NIS­TÈRE FRAN­ÇAIS DES AF­FAIRES ÉTRAN­GÈRES

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