Le Japon pris d’une an­goisse dé­me­su­rée

Le Figaro - - INTERNATIONAL - RÉ­GIS AR­NAUD @re­gi­sar­naud TO­KYO

POUR se faire une idée de l’am­biance sur­réa­liste au nord du Japon ven­dre­di ma­tin à l’an­nonce du tir de mis­sile de Pyon­gyang, il faut ima­gi­ner la par­tie du ter­ri­toire fran­çais au nord de la Loire plon­gée dans les hur­le­ments des si­rènes, les ap­pels à se mettre aux abris et les e-mails d’alerte, le tout pour pré­ve­nir d’un risque si­mi­laire à ce­lui d’être frap­pé par la foudre.

Sur un ter­ri­toire cou­vrant douze pré­fec­tures, de la taille de la Tu­ni­sie, le ré­seau de haut-par­leurs ex­té­rieurs ré­ser­vé d’or­di­naire aux pé­rils na­tu­rels (ty­phons, séismes) a fait meu­gler au pe­tit ma­tin ses si­rènes avant de dé­bi­ter, sur un ton aus­si calme que le conte­nu était ter­ri­fiant, le mes­sage sui­vant : « Tir de mis­sile ! Tir de mis­sile ! Un mis­sile au­rait été ti­ré de Co­rée du Nord. Met­tez-vous aux abris dans un im­meuble ou sous terre. »

À la té­lé­vi­sion, les cor­res­pon­dants sur place de la chaîne pu­blique NHK, casque blanc vis­sé sur la tête, lit­té­ra­le­ment au garde-à-vous de­vant une mer d’huile, li­saient bra­ve­ment les com­mu­ni­qués de la mé­téo et re­con­nais­saient qu’ils ne voyaient rien. Le tout en­tre­lar­dé de mi­cro-trot­toirs lé­ni­fiants (un chauf­feur de taxi se di­sant « pré­oc­cu­pé », une mère au foyer confiant son « in­quié­tude ») et de confé­rences de presse de toutes les au­to­ri­tés à por­tée de main. Les forces d’au­to­dé­fense aus­si étaient à pied d’oeuvre, conver­sant gra­ve­ment avec des fonc­tion­naires de la pré­fec­ture d’Hok­kai­do, l’île sur­vo­lée par le mis­sile. Les trains et les mé­tros se met­taient à l’ar­rêt. À Hok­kai­do, les joueurs de golf étaient priés de quit­ter le green et de ren­trer s’abri­ter dans leur coun­try club. Comme dans les an­nées 1950 en France, des aboyeurs de jour­naux dis­tri­buaient dans les lieux de tran­sit des édi­tions spé­ciales re­la­tant l’évé­ne­ment.

Des moyens ex­cep­tion­nels pour se pré­pa­rer au pire

Peu im­porte que la chance de re­ce­voir un mis­sile lan­cé à une al­ti­tude de 770 ki­lo­mètres au-des­sus du sol soit nulle. Ni même qu’au­cun abri n’ait été pré­vu par les au­to­ri­tés en cas d’at­taque. Ni que la vi­tesse du­dit mis­sile, qui ne met­tra que quelques mi­nutes à at­teindre sa cible, em­pêche tout ré­flexe d’être ef­fi­cace. De­puis le pré­cé­dent tir de mis­sile par la Co­rée du Nord au-des­sus de son voi­sin le 29 août, le Japon gas­pille des moyens ex­cep­tion­nels, et pour l’es­sen­tiel in­utiles, à se pré­pa­rer psy­cho­lo­gi­que­ment au pire. Les écoles or­ga­nisent des en­traî­ne­ments pour se mettre aux abris. Les en­fants qui ont des pa­rents au nord du pays leur rendent vi­site, car on ne sait ja­mais, ils ne les re­ver­ront peut-être plus… Il y a quelques jours, la pleine lune avait suf­fi pour faire cir­cu­ler les ru­meurs d’un lan­ce­ment de mis­sile im­mi­nent en rai­son de la clar­té du ciel.

Comment ex­pli­quer un tel ex­cès ? Peut-être les gestes de l’im­puis­sance pour un Japon pris entre le mar­teau nord-co­réen et l’en­clume amé­ri­caine, haï par la Co­rée du Nord avec pas­sion. Peut-être le sou­ve­nir in­cons­cient des ter­ribles bom­bar­de­ments qu’a su­bis la po­pu­la­tion ci­vile pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale. Les his­to­riens es­timent le nombre de ses vic­times entre 330 000 et 900 000 morts, aux­quels il faut ajou­ter les 120000 morts des deux bom­bar­de­ments ato­miques d’Hi­ro­shi­ma et de Na­ga­sa­ki.

Le gou­ver­ne­ment n’est pas pour rien dans cette am­biance digne d’un tour­nage de God­zilla. La ma­jo­ri­té au pou­voir tente de convaincre le pays de re­non­cer à son pa­ci­fisme d’État, et Kim Jong-un ne cesse de lui don­ner des gages de son agres­si­vi­té. Pour l’ins­tant, la po­pu­la­tion, à moi­tié dupe seule­ment, y semble tou­jours at­ta­chée. À To­kyo, elle n’a pas chan­gé ses ha­bi­tudes. Dans une école de des­sin du quar­tier jeune de Shi­buya, on pou­vait en­tendre deux éco­liers de­vi­ser ven­dre­di soir : « Quand je pense qu’on peut être tué à tout mo­ment par la Co­rée du Nord » dit l’un. « Toi de toute fa­çon, t’es moche ! », ré­torque l’autre. Et de ri­go­ler de concert.

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