L’his­toire au bull­do­zer

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES -

Quelle joie de je­ter à terre ces vi­sages su­perbes, de cou­rir des­sus le fer à la main, de les bri­ser avec la hache, comme si ces vi­sages eussent été sen­sibles et que chaque coup eût fait jaillir le sang ! Per­sonne ne fut as­sez maître de ses trans­ports pour ne pas goû­ter une sorte de ven­geance à contem­pler ces corps mu­ti­lés, ces membres mis en pièces, à voir ces por­traits me­na­çants et hor­ribles je­tés dans les flammes et ré­duits en fu­sion », écrit Pline le Jeune dans son Pa­né­gy­rique, pour dé­crire des sé­na­teurs en fu­rie qui bri­saient les sta­tues de l’em­pe­reur Do­mi­tien as­sas­si­né. Ils se li­vraient en réa­li­té à une pra­tique bien ré­glée, la dam­na­tio me­mo­riae, qui consis­tait à dé­truire toute trace d’un em­pe­reur ju­gé in­digne de la pos­té­ri­té, comme le furent Ti­bère, Ca­li­gu­la, Né­ron, ou Com­mode. On mar­te­lait le nom du pros­crit sur les mo­nu­ments pu­blics et on l’ef­fa­çait dans les textes, on ren­ver­sait ses sta­tues, on dé­cla­rait son an­ni­ver­saire né­faste. L’ombre por­tée de cette peine frap­pant le cou­pable au-de­là de la mort s’étend au­jourd’hui sur nos igno­rantes et pé­remp­toires so­cié­tés contem­po­raines, puisque l’ac­tua­li­té amé­ri­caine nous a ré­cem­ment don­né à voir de grosses per­sonnes se dan­di­nant et ap­plau­dis­sant au dé­bou­lon­nage de sta­tues à la gloire de la Con­fé­dé­ra­tion, dont celle du gé­né­ral Lee, su­pré­ma­ciste blanc, es­cla­va­giste convain­cu, ob­jet de scan­dale au­tant qu’ins­pi­ra­teur de goo­dies su­distes, boucles de cein­tu­rons, dra­peaux et mugs ven­dus dans les drug­stores. Certes, comme le dit Jacques Le Goff, le pa­tri­moine, lié à la mé­moire et à l’his­toire, est ip­so fac­to en­jeu de choix pas­sion­nels et de conflits ar­dents. Certes, les me­mo­ra­bi­lia amé­ri­cains ont été dres­sés tar­di­ve­ment, entre 1890 et 1920, puis dans les an­nées 1960, pour ap­puyer la sé­gré­ga­tion et in­ti­mi­der les Noirs. Certes, on peut se po­ser la ques­tion de leur trans­fert de l’es­pace pu­blic au mu­sée. Reste que leur des­truc­tion dans l’émo­tion de Char­lot­tes­ville, tout comme les ineptes me­naces sur la sta­tue de l’ami­ral Nel­son à Tra­fal­gar Square, re­lèvent d’une dé­mo­cra­tie de van­dales et d’une his­toire pas­sée au bull­do­zer.

Or, l’his­toire est une science hu­maine, qui obéit à des règles strictes, certes sus­cep­tibles de ré­vi­sion et de mu­ta­tions col­lec­tées par l’his­to­rio­gra­phie. Mais elle n’est en au­cun cas né­ga­tion­niste. Dé­truire les traces du pas­sé, sur­tout dans la pas­sion du pré­sent, est le symp­tôme ma­la­dif de so­cié­tés qui pré­fèrent l’émo­tion à la rai­son

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« Dé­truire les traces du pas­sé, sur­tout dans la pas­sion du pré­sent, est le symp­tôme ma­la­dif de so­cié­tés qui pré­fèrent l’émo­tion à la rai­son et les flash mobs au pa­tient en­sei­gne­ment sources» de l’in­ter­pré­ta­tion des ANNE-SO­PHIE LE­TAC

et les flash mobs au pa­tient en­sei­gne­ment de l’in­ter­pré­ta­tion des sources. Elles sont le mons­trueux double in­ver­sé des is­la­mistes ta­li­bans dé­trui­sant les boud­dhas mil­lé­naires de Ba­miyan, du groupe An­sar Dine abat­tant les mau­so­lées de Tom­bouc­tou au Ma­li. Elles rap­pellent de ma­nière fu­neste le ré­gime de Vi­chy fon­dant les sta­tues de Charles Fou­rier ou de Con­dor­cet. La science his­to­rique est me­na­cée par l’ana­chro­nisme psy­cho­lo­gique, c’est-à-dire le fait d’ap­pré­hen­der un ob­jet his­to­rique en por­tant sur lui un ju­ge­ment contem­po­rain. À ce compte, Char­le­magne est un hips­ter car il a une barbe fleu­rie, mais on soup­çonne qu’il au­rait re­fu­sé le ma­riage pour tous, et son ni­veau lin­guis­tique dé­nonce chez lui un scan­da­leux manque de vi­sion eu­ro­péenne. Jeanne d’Arc est un dé­sas­treux exemple pour la laï­ci­té, de toute fa­çon diag­nos­ti­quée schi­zo­phrène. Na­po­léon est an­ti­fé­mi­niste, ho­mo­phobe et is­la­mo­phobe. L’his­toire est aus­si pha­go­cy­tée par l’ama­teu­risme d’his­to­riens im­pro­vi­sés et par le règne de l’opi­nion per­son­nelle. Pour­tant, me ren­sei­gner sur une in­va­sion de four­mis dans ma cui­sine ne fait pas de moi une en­to­mo­lo­giste ré­pu­tée. En­fin, tout est ob­jet d’his­toire, les sta­tues du gé­né­ral Lee, la plaque dé­diée en 1931 au ma­ré­chal Pé­tain à Ca­nyon of He­roes sur Broad­way, Pierre La­val élu Man of the Year par le Times le 4 jan­vier 1932, ou le très mus­so­li­nien Pa­lais de la Ci­vi­li­sa­tion Ita­lienne à Rome qui abrite au­jourd’hui le siège de Fen­di. Il fau­drait dé­bou­lon­ner le Louis XIV du Ber­nin Place des Vic­toires pour le blâ­mer d’avoir mis l’Eu­rope à feu et à sang, celle de Jules Ferry pour ses convic­tions co­lo­ni­sa­trices. Une sta­tue de Né­ron avait été re­tra­vaillée pour lui sub­sti­tuer le vi­sage de Ti­tus. Pour­quoi ne pas mar­te­ler le vi­sage du gé­né­ral Lee et sculp­ter à la place ce­lui du gé­né­ral Grant ? Une sta­tue de Na­po­léon pour­rait d’ailleurs avan­ta­geu­se­ment prendre les traits d’Em­ma­nuel Ma­cron. On me souffle que la dé­na­zi­fi­ca­tion de l’Al­le­magne n’a été pos­sible qu’au prix de la des­truc­tion sys­té­ma­tique de tous les em­blèmes na­zis. Peut-être, mais l’éra­di­ca­tion du to­ta­li­ta­risme exi­geait des me­sures dras­tiques. Outre qu’il s’agit au­jourd’hui non d’une dam­na­tio im­mé­diate, mais d’une ré­ac­ti­va­tion op­por­tune de l’in­di­gna­tion col­lec­tive, on peut avan­cer un contre-exemple frap­pant : pour vivre par­mi les mo­nu­ments à ins­crip­tions fas­cistes, pour avoir un Stade des Marbres do­mi­né par le mo­no­lithe de Mus­so­li­ni, pour cô­toyer avec une cer­taine bon­ho­mie les traces de leur pas­sé en­com­brant, les Ita­liens n’en­vi­sagent pas la des­truc­tion des mo­nu­ments. En re­vanche, ils viennent de vo­ter une loi qui fait de la pro­pa­gande fas­ciste un dé­lit.

* An­cienne élève de l’École nor­male su­pé­rieure et agré­gée d’his­toire, An­neSo­phie Le­tac en­seigne la géo­po­li­tique en classes pré­pa­ra­toires au ly­cée La­voi­sier à Pa­ris.

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