CES PA­RENTS QUI BATAILLENT POUR DÉSINTOXIQUER LEURS EN­FANTS DES ÉCRANS

Des pa­rents d’en­fants at­teints de troubles ont dé­ci­dé de ban­nir ta­blettes et smart­phones après le cri d’alerte d’un mé­de­cin sur la sur­ex­po­si­tion des plus jeunes aux écrans. Ils ra­content une ex­pé­rience qui a « mé­ta­mor­pho­sé » leurs tout-pe­tits. Cette mé­tho

Le Figaro - - LA UNE - Agnès Le­clair ale­clair@le­fi­ga­ro.fr

Une «dé­tox» nu­mé­rique pour les tout-pe­tits? À l’heure où le pré­cepte «pas d’écrans avant 3 ans» semble avoir été ba­layé par la vague des smart­phones et des ta­blettes, l’idée n’est peut-être pas si sau­gre­nue qu’il y pa­raît. Elle est en tout cas dé­fen­due par un mé­de­cin de ter­rain, An­ne­Lise Du­can­da, dont l’alerte sur la mul­ti­pli­ca­tion des troubles chez les en­fants sur­ex­po­sés aux écrans a ren­con­tré un for­mi­dable écho (lire nos édi­tions du 17 mai 2017). De­puis la dif­fu­sion de son si­gnal d’alarme sur YouTube en mars der­nier, ce mé­de­cin de la pro­tec­tion ma­ter­nelle et in­fan­tile (PMI) re­çoit qua­si­ment quo­ti­dien­ne­ment des mes­sages de pa­rents in­quiets du com­por­te­ment de leur bam­bin. La moi­tié d’entre eux ont ten­té l’ex­pé­rience de la dé­con­nexion to­tale. « Je conseille à ceux dont les en­fants sont plus de quatre heures par jour de­vant des écrans de sup­pri­mer ces ou­tils pen­dant un mois - ou tout du moins de les li­mi­ter au maxi­mum - pour voir les ré­sul­tats, pré­cise-t-elle. Bien en­ten­du, il ne s’agit pas de pri­ver de té­lé des pe­tits qui la re­gardent une de­mi-heure par jour ! »

« C’était le 18 mars 2017. » Ju­liette, cadre pa­ri­sienne de 35 ans, garde en mé­moire la date exacte du jour où elle a ban­ni les ou­tils nu­mé­riques de la vie de son fils. À l’époque, Marc, âgé de 2 ans, ne comp­tait pas plus de deux mots à son vo­ca­bu­laire : «pa­pa» et «ma­man ». «J’avais l’im­pres­sion qu’il me com­pre­nait à peine. Il était iso­lé. Il y avait peu d’échanges entre nous », se sou­vient Ju­liette. Son fils, un blon­di­net à la che­ve­lure d’an­ge­lot, a en re­vanche très vite ap­pris à na­vi­guer sur la ta­blette fa­mi­liale. «À 18 mois, il sa­vait s’en ser­vir tout seul. La seule chose qu’il n’ar­ri­vait pas à faire, c’était le code. Dans les trans­ports, notre pre­mier ré­flexe, c’était la ta­blette. Au mo­ment du cou­cher, il la pre­nait tout seul pour al­ler s’en­dor­mir», se rap­pel­let-elle. Il faut dire qu’à la nais­sance de son bé­bé, Ju­liette, très af­fec­tée par le dé­cès de son père, n’avait pas la tête à pou­pon­ner. « Dans ce contexte, la so­lu­tion de fa­ci­li­té, c’était d’oc­cu­per Marc avec des vi­déos. Très tôt, je lui ai té­lé­char­gé des ap­pli­ca­tions sur la géo­mé­trie, le des­sin, l’an­glais. Tout ce que je pen­sais in­té­res­sant pour lui. Puis, très vite, il a dé­cou­vert YouTube.» En comp­tant les heures où la té­lé­vi­sion était al­lu­mée dans le sa­lon, Ju­liette es­time que son fils pas­sait quatre à cinq heures par jour de­vant des écrans.

« Des pas de géant »

C’est en­suite un par­cours du com­bat­tant qui com­mence. Centre mé­di­co-psy­cho­lo­gique (CMP), pé­do­psy­chiatre… Tout le monde s’ac­corde à dire que son fils ne va pas bien mais la ques­tion de l’usage des écrans n’est pas sou­le­vée. La piste de troubles au­tis­tiques est évo­quée, sans qu’un diag­nos­tic soit po­sé. Quand Ju­liette tombe sur la vi­déo du Dr Du­can­da, c’est un choc. Elle dé­croche un ren­dez-vous avec le mé­de­cin et dé­cide dans la fou­lée de faire la chasse aux écrans. Du jour au len­de­main, les ta­blettes sont re­mi­sées. Les té­lé­phones por­tables, ran­gés. La jeune ma­man va même jus­qu’à dis­si­mu­ler la té­lé­vi­sion sous un grand tis­su. « Au dé­but, Marc était com­plè­te­ment per­du. Il me pour­sui­vait dans la mai­son avec les té­lé­com­mandes », se sou­vient Ju­liette. « Je n’ai même pas sui­vi la pré­si­den­tielle. C’est à peine si je sa­vais qui était élu le soir des ré­sul­tats, plai­sante-t-elle au­jourd’hui. Mais en quelques se­maines, Marc a fait des pas de géant.» Pour com­bler le vide lais­sé par ce «black-out», elle achète des livres d’en­fants et se met à ra­con­ter des his­toires à son fils. Une nou­velle pas­sion. « À au­cun mo­ment nous n’avons eu d’alertes sur l’usage de ces nou­veaux sup­ports par les en­fants alors qu’ils sont ter­ri­ble­ment ad­dic­tifs», re­grette Ju­liette. En sep­tembre, Marc a fait sa ren­trée en ma­ter­nelle. Sans en­combre. «Il est tou­jours un peu à l’écart mais il ré­pond aux consignes, par­ti­cipe aux tra­vaux de groupe et fait de pe­tites phrases. Quel chan­ge­ment par rap­port au pe­tit gar­çon si­len­cieux et tou­jours dans son coin d’il y a quelques mois ! », s’émer­veille sa ma­man. En­fin, le diag­nos­tic d’au­tisme a été écar­té.

« Au­tisme », c’est le mot qui fâche dans le dis­cours du Dr Anne-Lise Du­can­da. En ef­fet, ce mé­de­cin dé­crit des symp­tômes « qui res­semblent à ceux de l’au­tisme » chez les tout-pe­tits bi­be­ron­nés aux écrans : troubles du lan­gage, évi­te­ment du re­gard, sté­réo­ty­pies (com­por­te­ments ré­pé­ti­tifs comme les bat­te­ments de bras)… Une com­pa­rai­son qui n’a pas man­qué de faire bon­dir les spé­cia­listes, sou­cieux d’évi­ter tout amal­game sur les causes de ce han­di­cap su­jet de tant de contro­verses. Pour pré­ci­ser sa pen­sée, le mé­de­cin de PMI uti­lise au­jourd’hui le terme d’« au­tisme vir­tuel » pour dé­crire ces troubles si­mi­laires à ceux de l’au­tisme mais qui dis­pa­raî­traient avec l’ar­rêt des écrans. Une ex­pres­sion em­prun­tée à un psy­cho­logue rou­main, Ma­rius Zam­fir. « Presque tous les jours, je re­çois des té­moi­gnages de pa­rents qui re­con­naissent leur en­fant dans les troubles que je dé­cris. Ceux qui dé­cident d’en­le­ver les écrans té­moignent d’évo­lu­tions im­por­tantes voire spec­ta­cu­laires. No­tam­ment chez des en­fants qui avaient été diag­nos­ti­qués au­tistes par un CRA (Centre de res­sources au­tisme), avance-t-elle. Il faut se rendre compte qu’au­jourd’hui des pa­rents ra­content que leur pe­tit de 3 ans se lève la nuit pour cher­cher un smart­phone et se connec­ter à YouTube ! »

Un se­vrage dif­fi­cile

Pour De­lya, une pe­tite fille de 2 ans et de­mi, éle­vée de­puis sa nais­sance avec une té­lé­vi­sion bran­chée sur les des­sins ani­més et des comp­tines sur ta­blette, le se­vrage a eu des ré­sul­tats im­pres­sion­nants. «À 2 ans, elle ne di­sait au­cun mot, elle ne poin­tait pas du doigt. Elle jouait à ou­vrir et re­fer­mer sa main avec le re­gard vide et la bouche ou­verte. De­lya a aus­si mar­ché très tard. Pour elle, des­cendre le to­bog­gan, c’était comme faire du saut à l’élas­tique», ra­conte son père, Sa­mir, agent dans une en­tre­prise de trans­port. Test au­di­tif, en­cé­pha­lo­gramme… Au­cun dys­fonc­tion­ne­ment n’est dé­ce­lé chez la pe­tite fille. À l’hô­pi­tal, un psy­chiatre men­tionne la pos­si­bi­li­té de l’au­tisme. « Un soir, nous avons vu le pe­tit film du Dr Du­can­da et nous nous sommes mis à pleu­rer, confie Sa­mir. Nous avons im­mé­dia­te­ment dé­bran­ché la té­lé­vi­sion et fait dis­pa­raître la ta­blette. Nous nous sommes aus­si dé­bar­ras­sés de tous nos jouets so­nores.» Les jours sui­vants, le couple dé­bourse 500 eu­ros dans une grande en­seigne de jouets. « Nous nous sen­tions très cou­pables. Nous avons ache­té des jeux en bois, des puzzles, une tonne de pe­tits livres d’images et même un to­bog­gan», dé­crit Sa­mir. Une nou­velle or­ga­ni­sa­tion qui ne s’est pas faite sans heurts. «Pen­dant une di­zaine de jours, De­lya a fait des crises comme un toxi­co en manque, pour­suit-il. Elle don­nait des coups de pied, elle grif­fait, elle cher­chait à al­lu­mer le bou­ton de la té­lé. Elle pleu­rait sans rai­son. Mais au bout d’une di­zaine de mi­nutes, elle s’in­té­res­sait à ses nou­veaux jeux et c’était ma­gique.» Se­lon Sa­mir, en deux se­maines, sa fille a com­men­cé à ap­pri­voi­ser le to­bog­gan et les piles de cubes. En pa­ral­lèle, ses com­por­te­ments sté­réo­ty­pés com­men­çaient à s’es­tom­per et le lan­gage à ap­pa­raître. Après quatre mois d’ar­rêt to­tal, les des­sins ani­més ont re­fait leur ap­pa­ri­tion dans la mai­son. Mais seule­ment à rai­son d’une de­mi-heure par jour. Pour De­lya, «la par­tie est presque ga­gnée », es­time son pa­pa.

Cette mé­thode ra­di­cale de « se­vrage » n’est ce­pen­dant pas du goût de tous les spé­cia­listes de la pe­tite en­fance et des écrans. « Je com­prends que l’on soit ex­cé­dé par l’iner­tie des struc­tures pu­bliques à re­nou­ve­ler des cam­pagnes de pré­ven­tion. Mais ceux qui plaident pour la dé­con­nexion to­tale des écrans laissent pen­ser qu’il s’agit d’un pro­duit toxique. Or ce n’est pas le cas si le vi­sion­nage est en­ca­dré, ac­com­pa­gné par les pa­rents. Le DSM-5 (Ma­nuel diag­nos­tique et sta­tis­tique des troubles men­taux de l’As­so­cia­tion amé­ri­caine de psy­chia­trie) n’a pas re­te­nu la no­tion d’ad­dic­tion aux écrans. Quand on les re­tire, il n’y a pas de syn­drome de se­vrage, pas de re­chute, rap­pelle Serge Tis­se­ron (*), psy­chiatre spé­cia­liste des écrans et membre de l’Open (Ob­ser­va­toire de la pa­ren­ta­li­té et de l’édu­ca­tion nu­mé­rique). Quand un en­fant est lais­sé cinq ou six heures par jour de­vant une ta­blette, ce n’est pas lui qui est ma­lade. Ce sont ses pa­rents. C’est eux qu’il fau­drait édu­quer pour leur ap­prendre à s’oc­cu­per au­tre­ment de leur en­fant. Mé­ca­ni­que­ment, l’usage de l’ou­til nu­mé­rique di­mi­nue­ra. » Et de conseiller d’ai­der les pa­rents à chan­ger leur propre rap­port aux écrans et à ap­prendre à jouer avec leur en­fant plu­tôt que de lui «ar­ra­cher» les ou­tils nu­mé­riques des mains. «Nous ne pré­co­ni­sons pas à tous les pa­rents d’ar­rê­ter com­plè­te­ment des écrans. Mais quand leur en­fant pré­sente des troubles im­por­tants, ils sont gé­né­ra­le­ment très mo­ti­vés, nuance Ca­role Van­houtte, or­tho­pho­niste et membre du nou­veau Col­lec­tif Sur­ex­po­si­tion Écrans (Cose), créé avec Anne-Lise Du­can­da. Dans son ca­bi­net de la ré­gion pa­ri­sienne, elle voit dé­fi­ler des ri­bam­belles de mar­mots scot­chés au smart­phone de ma­man et souf­frant d’un re­tard de lan­gage. «Il faut tout d’abord dé­ter­mi­ner avec les pa­rents les mo­ments où ils peuvent ré­duire la ta­blette ou la té­lé­vi­sion. Gé­né­ra­le­ment, ils ont peur des co­lères et des pleurs de leur en­fant. Mais, une fois le pre­mier pas fran­chi, ils trouvent des ac­ti­vi­tés de sub­sti­tu­tion comme le vé­lo, les comp­tines ou le des­sin. Et beau­coup dé­cident par eux-mêmes de cou­per tous les écrans », ob­serve l’or­tho­pho­niste.

Le constat du Col­lec­tif Sur­ex­po­si­tion Écrans sur le manque de «mode d’em­ploi» pour ai­der les pa­rents à faire face à la dé­fer­lante tech­no­lo­gique a aus­si at­ti­ré l’at­ten­tion d’un nombre crois­sant de mai­ries, de PMI, de ser­vices de réus­site édu­ca­tive dans les villes ou en­core des crèches qui sol­li­citent quo­ti­dien­ne­ment des in­ter­ven­tions. Il par­ti­ci­pe­ra aus­si au Train de la pe­tite en­fance et de la pa­ren­ta­li­té, qui s’ar­rê­te­ra dans 14 villes en no­vembre pour sen­si­bi­li­ser les Fran­çais au dé­ve­lop­pe­ment de l’en­fant. Le col­lec­tif sou­haite en­fin por­ter son mes­sage au ni­veau na­tio­nal. Dé­jà en­ten­du par le CSA, il vient de prendre at­tache avec les mi­nis­tères de l’Édu­ca­tion na­tio­nale et de la San­té. Re­trou­vez l’émis­sion « Passe ton bac d’abord » sur le thème «Faut-il in­ter­dire le por­table au col­lège?» sur le­fi­ga­ro. fr (*) « 3-6-9-12, ap­pri­voi­ser les écrans et gran­dir » de Serge Tis­se­ron, édi­tions Erès.

Sans la ta­blette, Marc était com­plè­te­ment per­du. Il me pour­sui­vait dans la mai­son té­lé­com­mandes» avec les JU­LIETTE, MÈRE DE FA­MILLE

FRAN­ÇOIS BOU­CHON/ LE FI­GA­RO

Chez les tout-pe­tits bi­be­ron­nés aux écrans, les troubles com­por­te­men­taux peuvent s’ap­pa­ren­ter à ceux de l’au­tisme.

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