En 1974, «Au plai­sir de Dieu», de Jean d’Or­mes­son, par Ro­bert Kan­ters

Jus­qu’au 18 oc­tobre, nous vous pro­po­sons soixante-dix ar­ticles ou ex­traits d’ar­ticles sur des livres im­por­tants pu­bliés dans « Le Fi­ga­ro lit­té­raire » de 1947 à 2017. Au­jourd’hui, « Au plai­sir de Dieu » de Jean d’Or­mes­son par Ro­bert Kan­ters.

Le Figaro - - LA UNE - DOS­SIER CO­OR­DON­NÉ PAR BRU­NO CORTY PAR RO­BERT KAN­TERS

Pour­quoi l’ima­gi­na­tion n’irait-elle pas, elle aus­si, à la re­cherche du temps per­du ? L’ima­gi­na­tion et l’in­tel­li­gence, comme ailleurs la mé­moire et la sen­si­bi­li­té? Ce­la ne veut pas dire, bien en­ten­du, qu’il n’y a pas d’in­tel­li­gence dans l’oeuvre de Proust, ou de sen­si­bi­li­té dans celle de M. d’Or­mes­son, mais c’est l’ima­gi­na­tion, ici, qui semble dé­ter­mi­ner la pre­mière dé­marche, comme la mé­moire dans Du cô­té de chez

Swann. Le livre pré­cé­dent de M. Jean d’Or­mes­son, La Gloire de l’Em­pire, qui lui va­lut le grand prix du ro­man de l’Aca­dé­mie fran­çaise, était l’his­toire d’un em­pire ima­gi­naire que l’on n’ar­ri­vait pas bien à si­tuer sur la carte, mais qui fi­nis­sait par être d’une vé­ri­té syn­thé­tique fas­ci­nante.

De même, Au plai­sir de Dieu est l’his­toire d’une grande fa­mille fran­çaise ima­gi­naire, une fa­mille qui re­monte aux Croi­sades et dont les re­pré­sen­tants sont un peu par­tout dans le monde d’au­jourd’hui. (…) De cette fa­mille, dont le nom ne se­ra pas pro­non­cé, nous connais­sons la de­vise : «Au plai­sir de Dieu», le port d’at­tache, le châ­teau de Ples­sis-lez-Vau­dreuil, dans le dé­par­te­ment de la Haute-Sarthe.

Il y a en tête du livre un grand ta­bleau gé­néa­lo­gique d’Eléa­zar, le croi­sé du XIIe siècle, jus­qu’à ceux qui vivent en­core par­mi nous, et à la fin du vo­lume un pe­tit dic­tion­naire des per­son­nages prin­ci­paux. La chro­nique est écrite main­te­nant par un nar­ra­teur né en 1904. On re­trouve tout au long ce mé­lange d’éru­di­tion vraie et d’éru­di­tion feinte, trai­tée avec quelque hu­mour, que M. d’Or­mes­son cultive avec ma­lice.

Mais ras­su­rez-vous, il ne s’agit pas d’un ro­man his­to­rique clas­sique où les gé­né­ra­tions dé­filent en bon ordre. Le pre­mier cha­pitre s’ap­pelle bien «Eléa­zar ou la nuit des temps», mais il nous amène d’un seul coup jus­qu’au dé­but de notre siècle et l’his­toire dé­ve­lop­pée à loi­sir est une his­toire contem­po­raine. Dans cette grande fa­mille mo­nar­chiste qui a ser­vi brillam­ment tous les an­ciens rois, la nuit des temps a du­ré jus­qu’aux pre­mières dé­cen­nies de la IIIe Ré­pu­blique. C’est-à-dire qu’à l’in­té­rieur de la fa­mille le temps ne s’écou­lait pra­ti­que­ment pas ou était nié.

Les tra­di­tions pri­vées consti­tuaient une struc­ture suf­fi­sam­ment stable pour se main­te­nir au mi­lieu des bou­le­verse- ments. Le su­jet du ro­man, c’est l’écla­te­ment de cette struc­ture sous la pres­sion des évé­ne­ments, c’est l’in­ser­tion de cette vieille so­cié­té fa­mi­liale non point pa­ter­na­liste, mais pa­triar­cale, dans la so­cié­té contem­po­raine dont les struc­tures tendent à s’ef­fa­cer. L’in­tro­duc­tion est moins une his­toire qu’un ta­bleau de fa­mille, de ses ma­nières de pen­ser et de ses ver­tus.

Ce grand su­jet, le ro­man­cier le rend vi­vant et amu­sant. Le nar­ra­teur, si pro­fon­dé­ment at­ta­ché qu’il soit à la tra­di­tion, (…) ap­par­tient à une gé­né­ra­tion du mou­ve­ment. Mais il dresse avec une constante ten­dresse la fi­gure de son grand-père, le main­te­neur lu­cide même s’il de­vient pe­tit à pe­tit un main­te­neur sans grand es­poir. La dis­tinc­tion entre l’his­toire pri­vée et l’his­toire gé­né­rale n’a pas grand sens ici. On nous dit que Mar­cel Proust, bou­le­vard Hauss­mann, était le lo­ca­taire du grand-père, qu’un per­son­nage a peut-être été le mo­dèle de Swann, un autre du Tu­re­lure de Clau­del. (…) Plus tard, nous ver­rons le gé­né­ral de Gaulle re­ce­voir dans son bu­reau de la rue Saint-Do­mi­nique le nar­ra­teur et ses cou­sins ve­nus lui de­man­der la grâce d’un éga­ré. Il ne s’agit pas, le nar­ra­teur s’en ex­plique à la fin, de tout ra­me­ner à une fa­mille, mais cette os­mose conti­nuelle avec la grande his­toire (…) et avec les autres his­toires ima­gi­naires dont la plus riche, la plus sou­vent rap­pe­lée, est évi­dem­ment celle de Proust donne au monde de M. d’Or­mes­son une va­leur à la fois concrète et re­pré­sen­ta­tive.

Au-de­là des anec­dotes, tout ce­la sert à l’étude ex­trê­me­ment pré­cise de l’évo­lu­tion des moeurs. Un ma­riage d’un fils du vieux mo­nar­chiste avec la riche des­cen­dante d’un conven­tion­nel ré­gi­cide ouvre une brèche.

Mais il y a bien d’autres as­pects. Le monde mo­derne pé­nètre dans le monde fa­mi­lial à cause du ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire et de l’ins­truc­tion re­çue avec tout le monde. (…) L’Eu­rope cen­trale est ébran­lée, où la fa­mille a tant de re­pré­sen­tants : au len­de­main de la vic­toire, en plein bal à Ples­sis-lez-Vau­dreuil, l’ar­ri­vée d’une sorte de pay­san russe dé­gue­nillé qui vient ap­por­ter des nou­velles san­glantes de la ré­vo­lu­tion bol­che­vique est une scène sai­sis­sante. (…)

Cette so­cio­lo­gie sans pé­dan­tisme tient compte de tous les as­pects de la réa­li­té psy­cho­lo­gique des hommes et des groupes. Ain­si le monde fi­gé dans sa nuit des temps, exi­lé à l’in­té­rieur de l’his­toire, a été en­traî­né par la so­cié­té du mou­ve­ment que l’on consi­dère par­fois un peu vite peut-être comme une so­cié­té du pro­grès. Qui a rai­son ? M. d’Or­mes­son n’ignore pas les tra­vers et les ri­di­cules de son pe­tit monde sur­an­né, il les traite avec une dis­crète et froide iro­nie. Mais cette so­cié­té, dont la pein­ture n’est ja­mais conven­tion­nelle, le nar­ra­teur l’évoque avec beau­coup plus que de l’in­dul­gence, de la ten­dresse. (…) Le nar­ra­teur dit quelque part que se­lon lui les hommes n’ont ja­mais été plus heu­reux qu’à la fin du XIXe siècle et au dé­but du XXe siècle. Je ne sais si M. d’Or­mes­son re­pren­drait en­tiè­re­ment ce­la à son compte, si d’autres pers­pec­tives his­to­riques ne doivent pas cor­ri­ger ou com­plé­ter cette af­fir­ma­tion. Mais c’est bien à la quan­ti­té et à la qua­li­té de bon­heur dont ils sont ca­pables qu’il faut ju­ger le monde de la nuit des temps et ce­lui de nos dé­bauches d’éclai­rage. (…) Ce grand ro­man, nul­le­ment pas­séiste, brû­lant au contraire du dé­sir de com­prendre et d’ai­der le monde mo­derne, est brû­lant aus­si de ten­dresse pour les croi­sés per­dus. On y em­ploie sans sour­ciller des mots comme Gloire, Hon­neur, No­blesse qui font ri­ca­ner les mé­diocres et les ma­lins…, et la dé­di­cace va à la mé­moire d’un père « li­bé­ral, jan­sé­niste, ré­pu­bli­cain ». C’est au sens où l’on par­lait de «la gloire de l’em­pire» qu’il faut par­ler de « la gloire de la fa­mille », et c’est à cette fa­mille d’es­prits que l’on aime se rat­ta­cher.

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