Air­bus veut échap­per au sort de Sie­mens

Le pré­sident exé­cu­tif jus­ti­fie la dé­ci­sion de co­opé­rer avec la jus­tice bri­tan­nique et fran­çaise.

Le Figaro - - LA UNE - VÉ­RO­NIQUE GUILLERMARD @vguiller­mard

AÉ­RO­NAU­TIQUE Après le con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion qui lui a ré­ité­ré « son sou­tien plein et en­tier » (lire nos édi­tions du 13 oc­tobre) dans le cadre des en­quêtes an­ti­cor­rup­tion lan­cées au Royaume-Uni et en France, Tom En­ders, pré­sident exé­cu­tif d’Air­bus, jus­ti­fie les dé­ci­sions prises par le géant de l’aé­ro­nau­tique en jan­vier 2016, avec l’aval una­nime des ad­mi­nis­tra­teurs. « C’est nous qui avons di­li­gen­té ces en­quêtes et c’était la meilleure chose à faire », a-t-il dé­cla­ré dans un en­tre­tien au Monde. Une dé­marche que cer­tains lui re­prochent.

« Tom a été très im­pres­sion­né par le scan­dale Sie­mens : une par­tie du board dont le PDG a sau­té… Sie­mens n’avait pas co­opé­ré au dé­part », ex­plique-t-on de bonne source. Au mi­lieu des an­nées 2000, le conglo­mé­rat al­le­mand a été ac­cu­sé par la jus­tice amé­ri­caine (DoJ) de ne pas avoir res­pec­té les règles du Fo­rei­gn Cor­rupt Prac­tices Act amé­ri­cain (FCPA), au­tre­ment dit d’avoir ver­sé des pots-de-vin pour ob­te­nir des contrats à l’étran­ger. Après deux ans d’en­quête, le DoJ a in­fli­gé une amende 800 mil­lions de dol­lars (585 mil­lions d’eu­ros) au géant al­le­mand, en dé­cembre 2008 pour sol­der l’af­faire de cor­rup­tion. Et la jus­tice al­le­mande a ré­cla­mé 395 mil­lions d’eu­ros pour le même mo­tif. Sie­mens a dû, au to­tal, dé­pen­ser près de 2,5 mil­liards d’eu­ros en comp­tant les frais di­vers, no­tam­ment d’avo­cats et d’ex­perts-comp­tables.

Pas ques­tion qu’Air­bus Group connaisse le même sort que Sie­mens. C’est pour­quoi le géant eu­ro­péen a joué la carte de la « trans­pa­rence » et de la co­opé­ra­tion afin de bé­né­fi­cier plei­ne­ment des lois an­ti­cor­rup­tion UK Bri­be­ry Act et Sa­pin 2. Elles sti­pulent qu’une en­tre­prise qui se dé­nonce et co­opère évite un pro­cès et une condam­na­tion qui lui in­ter­di­raient l’ac­cès aux mar­chés pu­blics, en échange d’une amende sa­lée mais né­go­ciée. « Ce qui nous dis­tingue d’autres grands groupes, c’est le fait que cette pro­cé­dure a été ini­tiée et conduite par l’équipe di­ri­geante ac­tuelle d’Air­bus, avec le sou­tien de son con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion », sou­ligne Tom En­ders. En re­vanche, le pa­tron d’Air­bus Group s’at­tend à payer une note des plus sa­lées. Frais en tout genre (avo­cats, conseils…) s’ajou­te­ront à l’amende à la­quelle Air­bus Group n’échap­pe­ra pas. Elle pour­rait at­teindre au moins 1 mil­liard d’eu­ros, de bonne source. Ce se­rait plus que Rolls-Royce qui s’est vu in­fli­ger, en jan­vier 2017, une amende to­tale de 755 mil­lions d’eu­ros par les au­to­ri­tés bri­tan­niques, amé­ri­caines et bré­si­liennes pour sol­der une af­faire de cor­rup­tion im­pli­quant des in­ter­mé­diaires.

Comment Air­bus en est-il ar­ri­vé là ? Pour com­prendre, il faut re­mon­ter à 2012. En mai, Tom En­ders a suc­cé­dé à Louis Gal­lois à la tête du groupe. En sep­tembre, il a lan­cé l’opé­ra­tion BAE Sys­tems. Le pro­jet de fu­sion avec le groupe bri­tan­nique de dé­fense échoue. Tom En­ders et son bras droit Mar­wan La­houd, di­rec­teur gé­né­ral dé­lé­gué à la stra­té­gie et au mar­ke­ting, s’at­taquent alors à l’évo­lu­tion de la gou­ver­nance du groupe. À la ma­noeuvre, cô­té pou­voirs pu­blics, Em­ma­nuel Ma- cron, alors se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de l’Ély­sée, et Da­vid Aze­ma qui était à la tête de l’Agence des par­ti­ci­pa­tions de l’État (APE). Au fi­nal, les États ré­duisent leur in­fluence. La France et l’Al­le­magne dé­tiennent 11,1 % du ca­pi­tal cha­cune. Elles ne siègent pas au con­seil, qui se pro­fes­sion­na­lise.

Faire table rase du pas­sé

Tom En­ders veut faire d’Air­bus une en­tre­prise comme les autres, avec un unique QG (à Tou­louse en France), une seule or­ga­ni­sa­tion et un seul pa­tron : lui. L’in­té­gra­tion est lan­cée pour abou­tir, en 2016, à la fu­sion entre la mai­son mère et sa prin­ci­pale fi­liale Air­bus (75 % des 67 mil­liards d’eu­ros de chiffre d’af­faires du groupe). « Le pro­ces­sus fait émer­ger des dou­blons, des en­ti­tés com­mer­ciales qui agissent cha­cune dans leur coin de­puis des an­nées. Et un manque de contrôle de la mai­son mère », ex­plique-t-on de bonne source.

En sep­tembre 2014, Air­bus Group a dé­ci­dé de sus­pendre toute ré­mu­né­ra­tion de ses « agents com­mer­ciaux » (une cen­taine) dans le monde. « Le re­cours aux in­ter­mé­diaires n’est pas illé­gal, cer­tains sont ho­no­rables. Air­bus a dé­ci­dé de sor­tir de ce sys­tème », note un ob­ser­va­teur. L’équipe de di­rec­tion veut faire table rase du pas­sé et mettre le groupe en confor­mi­té avec les règles an­ti­cor­rup­tion in­ter­na­tio­nales. La jus­tice amé­ri­caine, dans une « in­ter­pré­ta­tion très large » du FCPA, peut se dé­cla­rer com­pé­tente dans le cas d’une tran­sac­tion en dol­lars, voire de l’en­voi d’un simple mail de­puis un site amé­ri­cain de Ya­hoo.com.

Dé­but 2015, un au­dit in­terne de grande am­pleur est lan­cé dans tout le groupe. En fin d’an­née, il a mis en lu­mière des ir­ré­gu­la­ri­tés dans plu­sieurs contrats d’avions de ligne ga­ran­tis par un pool d’agences de cré­dit so­li­daires avec en chef de file, l’Ukef en Grande-Bre­tagne (l’équi­valent de la Co­face en France). Dans chaque contrat de fi­nan­ce­ment, l’Ukef exige que l’in­ter­ven­tion d’agents soit dé­cla­rée. Ce qu’Air­bus Group a omis de faire (nos édi­tions du 13 oc­tobre) « dans un contrat sur trois », de bonne source. Par né­gli­gence ? Sciem­ment ? Sur ordre de qui ? Les jus­tices bri­tan­nique et fran­çaise doivent se pro­non­cer. Leur ver­dict est at­ten­du, en prin­cipe en mars 2018.

FRAN­ÇOIS BOU­CHON/ LE FI­GA­RO

Tom En­ders, PDG d’Air­bus Group dans son bu­reau du siège opé­ra­tion­nel, à Bla­gnac.

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