Les gar­diens de la ré­vo­lu­tion dans le col­li­ma­teur de Wa­shing­ton

Le Figaro - - INTERNATIONAL - GEORGES MAL­BRU­NOT @Mal­bru­not

C’ÉTAIT il y a quelques mois dans son bu­reau au sous-sol d’une mai­son dans un quar­tier cos­su de Té­hé­ran. Ka­na­ni Mo­gha­dam fai­sait dé­fi­ler ses pho­tos sou­ve­nir des an­nées 1990. « J’ai été im­pli­qué dans la Force al-Qods au Li­ban contre Is­raël, en Af­gha­nis­tan, en Sy­rie et en Irak avant la chute de Sad­dam Hus­sein », confiait au Fi­ga­ro cet an­cien cadre des gar­diens de la ré­vo­lu­tion, de­ve­nu, la cin­quan­taine pas­sée, un homme d’af­faires pros­père.

Au mur, des cli­chés noir­cis le montrent en com­pa­gnie de l’imam Kho­mey­ni, le fon­da­teur de la Ré­pu­blique is­la­mique, et de Moh­sen Re­zaï, long­temps pa­tron des gar­diens de la ré­vo­lu­tion – les pas­da­rans – ceux-là mêmes que Do­nald Trump au­rait vou­lu ins­crire sur la liste des or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, avant d’y re­non­cer.

De­puis 2007, la Force al-Qods fi­gure dé­jà sur une liste noire amé­ri­caine, en par­ti­cu­lier son chef, Qas­sem So­lei­ma­ni. In­té­grée aux pas­da­rans, cette uni­té d’élite est le bras ar­mé de l’Iran hors de ses fron­tières. C’est elle qui a per­mis au ré­gime de ren­for­cer son in­fluence en Irak de­puis 2003, en Sy­rie de­puis 2011, et au Li­ban, de­puis bien plus long­temps, via son « bé­bé », la mi­lice chiite Hez­bol­lah, de­ve­nue, elle aus­si, une mi­ni-ar­mée ré­gio­nale de­puis qu’elle in­ter­vient en Sy­rie aux cô­tés des troupes de Ba­char elAs­sad. Mais au-de­là de la Force al­puis Qods, Trump au­rait vou­lu sanc­tion­ner l’en­semble des gar­diens de la ré­vo­lu­tion, cette « se­conde ar­mée », mieux do­tée que l’ar­mée ré­gu­lière, avec ses 150 000 hommes, aux­quels s’ajoutent plu­sieurs cen­taines de mil­liers de mi­li­ciens bas­sid­jis, en charge éga­le­ment de ré­pri­mer, si be­soin, des op­po­sants.

Les États-Unis de­vront « fer­mer leurs bases dans un rayon de mille ki­lo­mètres au­tour de l’Iran », me­na­çait ré­cem­ment le gé­né­ral Mo­ham­mad Ali Ja­fa­ri, com­man­dant en chef des pas­da­rans. Et de­puis, d’autres cadres des gar­diens ont af­fir­mé que s’ils étaient « bla­ck­lis­tés », les sol­dats amé­ri­cains au Moyen-Orient se­raient alors consi­dé­rés comme des en­ne­mis de l’Iran, au même titre que Daech. Iro­nie de l’his­toire : jus­qu’à ré­cem­ment, troupes amé­ri­caines et Force al-Qods com­bat­taient – certes sé­pa­ré­ment – ce même en­ne­mi dji­ha­diste en Irak. Et c’est jus­te­ment des rives du Tigre qu’est ve­nu, il y a deux se­maines, un mes­sage alar­mant que les stra­tèges du Pen­ta­gone ont bien com­pris, avant d’aler­ter Do­nald Trump.

Le 1er oc­tobre, près de Ti­krit, un sol­dat amé­ri­cain a été tué dans l’ex­plo­sion d’une mine pé­né­trante. Une arme par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse qui n’avait plus vi­sé un GI de- six ans, et qui porte la marque de l’Iran ou des mi­lices chiites ira­kiennes que Té­hé­ran en­cadre. Ce genre d’ex­plo­sifs avait dé­jà coû­té la vie à près de deux cents sol­dats amé­ri­cains du­rant leur oc­cu­pa­tion de l’Irak. Bref, à Wa­shing­ton, les ex­perts ont mis en garde contre le re­cours in­ten­sif à cette arme meur­trière, en cas de dé­si­gna­tion des gar­diens comme en­ti­té ter­ro­riste.

D’au­tant que ci­bler les pas­da­rans, aus­si en charge du pro­gramme nu­cléaire et des mis­siles ba­lis­tiques, c’est s’en prendre au coeur du sys­tème ira­nien. « C’est une dé­cla­ra­tion de guerre », aver­tit un di­plo­mate long­temps ba­sé à Té­hé­ran. « Sous Ba­rack Oba­ma, en plus du nu­cléaire, les États-Unis avaient au contraire cher­ché à éta­blir un ca­nal di­rect de dis­cus­sions avec le pôle sé­cu­ri­taire ira­nien, mais Té­hé­ran avait re­fu­sé », ré­vèle ce mé­dia­teur.

En s’en pre­nant aux gar­diens, Trump vou­drait aus­si tuer la poule aux oeufs d’or. À l’ins­tar de Ka­na­ni Mo­gha­dam, les pas­da­rans ont mas­si­ve­ment pé­né­tré l’éco­no­mie à tra­vers un vaste ré­seau de so­cié­tés et de hol­dings in­ter­ve­nant dans des sec­teurs ju­teux, pour dé­ga­ger d’énormes bé­né­fices, dont une par­tie sert à fi­nan­cer la Force al-Qods. Iro­nie de l’his­toire là en­core : des so­cié­tés oc­ci­den­tales, et même amé­ri­caines, né­go­cient par­fois in­di­rec­te­ment des contrats avec gar­diens et autres fon­da­tions re­li­gieuses, qui dé­pendent du guide su­prême, l’aya­tol­lah Ali Kha­me­nei.

Ces der­niers jours, le pré­sident Has­san Ro­ha­ni, qui cherche pour­tant à ro­gner les ailes des pas­da­rans dans l’éco­no­mie, a vo­lé à leur se­cours. « À tra­vers son sou­tien aux na­tions d’Irak, de Sy­rie et du Li­ban, les gar­diens ont hu­mi­lié Daech, et c’est pour­quoi les Amé­ri­cains sont en co­lère. Si vous vou­lez gar­der Daech pour vingt ans en­core, vous avez rai­son d’être hys­té­rique contre les gar­diens », a-t-il iro­ni­sé, alors que le ré­qui­si­toire an­ti-ira­nien de Do­nald Trump ne fait que ren­for­cer ses ad­ver­saires ul­tra­con­ser­va­teurs qui ju­raient que « le Grand Sa­tan » n’ho­no­re­rait pas sa si­gna­ture.

Les 9 000 sol­dats amé­ri­cains en Irak pour­raient donc être de nou­velles cibles. « Les Ira­niens pour­raient éga­le­ment être plus agres­sifs face aux na­vires amé­ri­cains dans le Golfe », an­ti­cipe le cher­cheur Marc Fer­nan­dez. Mais c’est sur­tout, se­lon lui, en Af­gha­nis­tan que le bras ar­mé de Té­hé­ran pour­rait faire « payer » aux Amé­ri­cains ce net dur­cis­se­ment de ton. Si au-de­là des mots, il de­vait s’ac­com­pa­gner d’ac­tions. Car comme le rap­pelle le di­plo­mate pré­ci­té : « Trump doit se rendre compte qu’il est trop tard pour ro­gner les ailes de l’Iran au Moyen-Orient. » En Sy­rie, dé­crypte Marc Fer­nan­dez, « le sau­ve­tage d’As­sad est qua­si­ment ter­mi­né, et l’heure est main­te­nant aux contrats pour les pas­da­rans. En Irak, les gar­diens, s’ils ne contrôlent pas tout, vont conti­nuer d’in­fluen­cer ». Quant au Yé­men, c’est sur­tout leur re­lais du Hez­bol­lah qui opère dis­crè­te­ment.

“C’est une dé­cla­ra­tion de guerre ” UN DI­PLO­MATE LONG­TEMPS BA­SÉ À TÉ­HÉ­RAN

AY-COL­LEC­TION/SIPA

Bras ar­mé de l’Iran hors de ses fron­tières, la Force al-Qods, di­ri­gée par le gé­né­ral Qa­sem So­lei­ma­ni (au centre), fi­gure sur la liste noire amé­ri­caine de­puis 2007.

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