Vi­rage à droite en pers­pec­tive en Au­triche

L’ÖVP, me­né par le jeune Se­bas­tian Kurz, vise une en­trée au gou­ver­ne­ment, quitte à s’al­lier à l’ex­trême droite.

Le Figaro - - INTERNATIONAL - MY­RIAM DETRUY VIENNE

EU­ROPE CEN­TRALE Quelque 6,4 mil­lions d’Au­tri­chiens sont ap­pe­lés aux urnes di­manche pour élire leurs 183 dé­pu­tés. Mais, bien au-de­là des can­di­dats en lice, ce sont les dé­bats entre les trois di­ri­geants des prin­ci­paux par­tis qui ont mo­no­po­li­sé la cam­pagne. Cha­cun d’entre eux brigue le man­dat de chan­ce­lier, un poste pour le­quel il n’y a pas de suf­frage di­rect, mais une no­mi­na­tion par le pré­sident de la Ré­pu­blique qui, dans les faits, choi­sit le can­di­dat pro­po­sé par la ma­jo­ri­té par­le­men­taire.

Or rien ne va plus pour Chris­tian Kern, le chan­ce­lier sor­tant is­su du SPÖ, le par­ti so­cial-dé­mo­crate. Ar­ri­vé à la tête du gou­ver­ne­ment en 2016 à la suite de la dé­mis­sion de Wer­ner Fay­mann, il bé­né­fi­ciait jusque dans les der­nières se­maines d’une image de can­di­dat sé­rieux et com­pé­tent.

Fin sep­tembre, deux jour­naux ont ré­vé­lé que son par­ti avait mon­té sur Fa­ce­book une cam­pagne de ca­lom­nie contre son prin­ci­pal concur­rent, Se­bas­tian Kurz, du Par­ti po­pu­laire (ÖVP). Deux pages aux ac­cents xé­no­phobes et an­ti­sé­mites comme au­raient pu en pro­duire des mou­vances d’ex­trême droite, qui, avant d’être sup­pri­mées, comp­taient en­semble moins de 25 000 abon­nés. Sauf que l’ini­tia­teur de cette opé­ra­tion est un conseiller is­raé­lien, Tal Sil­ber­stein, et qu’il a été ré­mu­né­ré pour ce­la par le SPÖ, à hau­teur de plus d’un de­mi-mil­lion d’eu­ros. Chris­tian Kern a ju­ré qu’il n’en sa­vait rien, mais le nu­mé­ro 2 du par­ti a dû dé­mis­sion­ner. Par ailleurs, l’ÖVP au­rait ver­sé de l’ar­gent pour que ces ré­vé­la­tions sortent au mo­ment op­por­tun.

« Le par­ti qui tire son épingle du jeu de cette his­toire, c’est le FPÖ (ex­trême droite), com­mente Fa­rid Ha­fez, po­li­to­logue à l’uni­ver­si­té de Salz­bourg. D’au­tant que de­puis quelques an­nées, il s’est éver­tué à faire dis­pa­raître l’an­ti­sé­mi­tisme de son image, avec, par exemple, un voyage à Jé­ru­sa­lem en 2010. Il a pu ain­si dire qu’il n’avait rien à voir avec ce scan­dale. »

Le FPÖ don­né en deuxième po­si­tion

D’après les der­niers son­dages, le par­ti de Heinz-Chris­tian Strache ar­ri­ve­rait en deuxième po­si­tion der­rière l’ÖVP, ac­tuel­le­ment cré­di­té de 33 % des voix, tan­dis que les so­ciaux-dé­mo­crates se­raient à 23 %. « Mais il se peut que l’ex­trême droite passe en pre­mier, pré­vient Fa­rid Ha­fez. Ils ont fait une fin de cam­pagne très in­tel­li­gente en cla­mant qu’ils avaient été les pre­miers à ti­rer la son­nette d’alarme en ma­tière d’im­mi­gra­tion et d’in­té­gra­tion, et que Se­bas­tian Kurz, dont c’est de­ve­nu le thème de pré­di­lec­tion, n’était qu’un re­tar­da­taire. »

L’ex­trême droite au­tri­chienne au­rat-elle conser­vé l’élan que lui avait don­né l’an der­nier l’élec­tion pré­si­den­tielle, où elle avait ob­te­nu 35 % des voix dès le pre­mier tour, et per­du de jus­tesse au se­cond face au can­di­dat éco­lo­giste Alexan­der Van der Bel­len ? Heinz-Chris­tian Strache en est con­vain­cu, lui qui, lors des dé­bats, a dé­jà ré­cla­mé les mi­nis­tères de l’In­té­rieur et des Af­faires étran­gères à Se­bas­tian Kurz dans la pers­pec­tive où ce der­nier rem­por­te­rait les élec­tions.

En rai­son d’un mode de scru­tin pro­por­tion­nel in­té­gral, il n’y a ja­mais un seul par­ti au pou­voir en Au­triche, gou­ver­née ma­jo­ri­tai­re­ment de­puis l’après-guerre par une coa­li­tion gauche-droite. Le tor­chon brûle dé­sor­mais entre les deux for­ma­tions. Se­bas­tian Kurz, le nou­vel homme pro­vi­den­tiel de la droite, a pro­mis un vé­ri­table chan­ge­ment de style qu’il a dé­jà ap­pli­qué pen­dant sa cam­pagne.

Strache rin­gar­di­sé « Il a très net­te­ment pris po­si­tion sur les su­jets qui font la force de l’ex­trême

droite, pré­cise Pa­trick Mo­reau, cher­cheur au CNRS sur les pays de langue al­le­mande. Il s’est pro­non­cé contre l’im­mi­gra­tion, dont les deux tiers de la po­pu­la­tion au­tri­chienne ne veulent plus, pour un ren­for­ce­ment de la sé­cu­ri­té face au ter­ro­risme et à la pe­tite dé­lin­quance, et contre l’is­lam en tant que re­li­gion po­li­tique. Il ré­cu­père ain­si les élec­teurs flot­tants qui trouvent le FPÖ trop ra­di­cal. » Non seule­ment il double le tu­mul­tueux di­ri­geant de l’ex­trême droite sur les idées, mais il le rin­gar­dise avec leurs dix-sept ans de dif­fé­rence. S’il gagne les élec­tions de di­manche, Se­bas­tian Kurz de­vien­dra en ef­fet, à 31 ans, l’un des plus jeunes chefs de gou­ver­ne­ment du monde.

L’ac­tuel mi­nistre des Af­faires étran­gères, d’abord op­po­sé à une gou­ver­nance avec le FPÖ, a dé­cla­ré qu’il n’écar­tait plus aus­si vi­gou­reu­se­ment l’idée. À moins que des voix suf­fi­sam­ment nom­breuses ne se re­portent sur les pe­tits par­tis, la pers­pec­tive d’une coa­li­tion droite-ex­trême droite est loin d’être in­vrai­sem­blable.

Pour­tant, l’Au­triche se sou­vient en­core du tol­lé qu’avait pro­vo­qué, en 2000, l’en­trée au gou­ver­ne­ment du FPÖ, alors di­ri­gé par Jorg Hai­der. Une grande ma­ni­fes­ta­tion était pas­sée sous les fe­nêtres de la chan­cel­le­rie, et le pays, sous le coup de plu­sieurs sanc­tions, était de­ve­nu le pa­ria de l’Eu­rope des 15. Reste à sa­voir ce qui, dix-sept ans après, a chan­gé.

CHRIS­TIAN BRU­NA/EPA/MAXPPP

Heinz-Chris­tian Strache (à gauche), lea­der du par­ti d’ex­trême droite FPÖ, et Se­bas­tian Kurz, du Par­ti po­pu­laire ÖVP, lors de leur dé­bat té­lé­vi­sé, le 5 oc­tobre à Vienne.

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