« Je reste op­ti­miste, on peut sau­ver des es­pèces »

Le Figaro - - SCIENCES - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR M. C.

CRAIG HILTON-TAY­LOR est le res­pon­sable de la liste rouge au sein de l’UICN (Union in­ter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la na­ture), qui est l’in­ven­taire mon­dial le plus com­plet de l’état de conser­va­tion glo­bal des es­pèces ani­males et vé­gé­tales. Sur les 87967 es­pèces étu­diées dans la der­nière édi­tion, 25 062 sont clas­sées me­na­cées.

LE FI­GA­RO. - Comment tra­vaillez-vous dans les dif­fé­rents pays du monde pour éta­blir la liste rouge ? Craig HILTON-TAY­LOR. - Au sein de l’UICN, nous nous ap­puyons sur des com­mis­sions d’ex­perts. Nous avons plus de 120 groupes d’ex­perts au sein de la Com­mis­sion pour la sau­ve­garde des es­pèces. La plu­part s’oc­cupent d’une es­pèce (élé­phants d’Afrique, an­ti­lopes, pan­go­lins, chim­pan­zés…), mais cer­tains couvrent des sec­teurs géo­gra­phiques, en par­ti­cu­lier pour les plantes. Nous éta­blis­sons aus­si des par­te­na­riats avec des as­so­cia­tions du monde en­tier. C’est le cas par exemple avec BirdLife In­ter­na­tio­nal pour les oi­seaux. En­fin la plu­part des pays - no­tam­ment ceux qui sont par­tie pre­nante à la conven­tion sur la di­ver­si­té bio­lo­gique - ef­fec­tuent leur propre liste rouge. Et beau­coup uti­lisent la mé­tho­do­lo­gie de l’UICN, ce qui nous per­met d’ex­ploi­ter leurs ré­sul­tats.

Comment choi­sis­sez-vous les es­pèces qui vont être éva­luées ? Les mam­mi­fères, les am­phi­biens et les oi­seaux sont éva­lués tous les cinq ou dix ans. Nous avons ain­si pas­sé en re­vue tous les mam­mi­fères en 2008, puis re­com­men­cé en 2015. Cette ré­vi­sion se­ra ache­vée l’an pro­chain. Réé­va­luer un groupe d’es­pèce per­met de mon­trer les ten­dances né­ga­tives ou po­si­tives de l’état de me­nace d’un en­semble d’es­pèces. Ce qui est un ex­cellent in­di­ca­teur de l’état de la bio­di­ver­si­té dans le temps. Mais nous vou­lons al­ler plus loin. La liste rouge couvre près de 90 000 es­pèces dont un quart est me­na­cé. Notre ob­jec­tif est de nous in­té­res­ser à 160000 d’ici à 2020. C’est un nombre bien plus re­pré­sen­ta­tif de la bio­di­ver­si­té dans son en­semble. Mais at­teindre cet en­ga­ge­ment re­pré­sente un gros tra­vail, le plus dur étant d’ob­te­nir les fi­nan­ce­ments né­ces­saires. Ob­te­nir des dons est une ba­taille constante. Sait-on com­bien d’es­pèces ont dis­pa­ru ? C’est dif­fi­cile à dire, mais nous avons en­re­gis­tré les ex­tinc­tions de­puis l’an 1 500 en­vi­ron. On re­garde sur­tout celles qui sont liées à la pré­sence de l’homme. Dans ce contexte, nous éva­luons à 859 le nombre d’es­pèces d’ani­maux et de plantes qui ont to­ta­le­ment dis­pa­ru. Et 68 es­pèces qui n’existent plus dans leur ha­bi­tat na­tu­rel sau­vage, mais seule­ment dans des jar­dins bo­ta­niques ou des zoos.

Quand peut-on dire qu’une es­pèce est éteinte ? Il y a un bon exemple avec les pi­pis­trelles en­dé­miques de l’île Ch­rist­mas dans l’océan In­dien. Dans les an­nées 1980, cette chauve-sou­ris était très com­mune. La po­pu­la­tion a com­men­cé à dé­cli­ner et en jan­vier 2009, il ne res­tait plus que 4 à 20 spé­ci­mens. En août de la même an­née un seul. Mais il est im­pos­sible de son­der tous les en­droits en même temps. Donc, d’août 2009 jus­qu’à l’an der­nier, les ex­perts, tous les deux ou trois mois, ont ef­fec­tué des contrôles dans toute l’île. Et ce n’est que l’an der­nier qu’ils ont conclu à la dis­pa­ri­tion dé­fi­ni­tive de l’ani­mal. Par­fois ce­la va beau­coup plus vite pour des es­pèces peu mo­biles, can­ton­nées sur un pe­tit ter­ri­toire, comme cer­taines plantes.

Là en­core, les chiffres ne sont-ils pas sous-éva­lués ? Il y a pro­ba­ble­ment beau­coup plus d’es­pèces qui ont dis­pa­ru, mais nous n’avons pas suf­fi­sam­ment de preuves. Nous les lais­sons donc dans la ca­té­go­rie en dan­ger cri­tique, pos­si­ble­ment éteintes. Pour le mo­ment nous avons 1657 es­pèces dans cette ca­té­go­rie. Ce sont des es­pèces que l’on trouve dans des coins re­cu­lés - des zones de guerre, au fond de l’océan, au som­met de mon­tagnes. Pour les­quelles on a peu de don­nées. Le groupe des am­phi­biens est par­ti­cu­liè­re­ment concer­né. Nous avons fait un re­cen­se­ment com­plet en 2004 et on a dé­cou­vert que beau­coup de po­puNous la­tions de gre­nouilles dé­cli­naient très ra­pi­de­ment à cause d’un cham­pi­gnon pa­ra­si­taire. Cer­taines avaient même to­ta­le­ment dis­pa­ru. On a lan­cé une grande cam­pagne qui a per­mis de re­lo­ca­li­ser quelques es­pèces, mais pour les autres, le re­cen­se­ment montre qu’elles ont vrai­ment dis­pa­ru.

Si la no­tion de liste rouge est très connue, n’est-elle pas ba­na­li­sée ? C’est ef­fec­ti­ve­ment un dé­fi en ma­tière de com­mu­ni­ca­tion. Ce que l’on es­saie de faire, c’est de mettre en avant les es­pèces qui ont une forte connexion avec les hu­mains. Par exemple celles qui sont im­por­tantes pour l’ali­men­ta­tion. Les gens peuvent alors se rendre compte que leur propre vie est en dan­ger. Ain­si, nous avons mis un coup de pro­jec­teur sur une plante mé­di­ci­nale, l’hy­draste du Ca­na­da (Hy­dras­tis ca­na­den­sis) qui pousse en Amé­rique du Nord et qui est me­na­cée en rai­son de la dis­pa­ri­tion de son ha­bi­tat et de sa sur­ex­ploi­ta­tion. Nous tra­vaillons donc avec les com­mu­nau­tés lo­cales pour pro­té­ger cette plante du­ra­ble­ment car il est pos­sible de la culti­ver. Nous com­mu­ni­quons aus­si beau­coup sur les es­pèces im­por­tantes pour la sé­cu­ri­té ali­men­taire au ni­veau glo­bale des graines, telles que le riz et le blé ou au­jourd’hui le ca­fé me­na­cé par le chan­ge­ment cli­ma­tique.

L’UICN vient de sor­tir une nou­velle mise à jour de sa liste rouge des es­pèces me­na­cées. Quels en sont les prin­ci­paux en­sei­gne­ments ? nous sommes in­té­res­sés à plus de 200 es­pèces éva­luées pour la pre­mière fois et avons re­vi­si­té un mil­lier dé­jà en­re­gis­trées. La prin­ci­pale nou­veau­té concerne les frênes aux États-Unis qui dis­pa­raissent de fa­çon in­croya­ble­ment ra­pide. Ils sont me­na­cés par une es­pèce in­va­sive de co­léo­ptère, l’agrile du frêne. Au rythme ac­tuel, ces frênes risquent d’avoir to­ta­le­ment dis­pa­ru dans une cen­taine d’an­nées. Or ce sont des arbres très po­pu­laires que l’on trouve par­tout. Le frêne blanc sert même à la fa­bri­ca­tion des battes de ba­se­ball et des cannes de ho­ckey. Autre pré­oc­cu­pa­tion im­por­tante, les an­ti­lopes, dont cinq es­pèces afri­caines su­bissent un dé­clin très im­por­tant.

Ces clas­se­ments ne sont-ils pas tou­jours en re­tard par rap­port à la réa­li­té ? Pour les frênes, on pense que le co­léo­ptère a été in­tro­duit dans les an­nées 1990. Mais on a com­men­cé à s’en in­quié­ter seule­ment dans les an­nées 2000. Mais c’est seule­ment au­jourd’hui que les ex­perts amé­ri­cains me­surent l’im­por­tance du phé­no­mène. Il au­ra donc fal­lu plus de vingt ans pour en prendre conscience. Il est très dif­fi­cile d’avoir une vi­sion en temps réel de ce qu’il se passe. Pour le dé­clin de l’an­ti­lope en Afrique, la prin­ci­pale me­nace est le bra­con­nage des­ti­né à la viande de brousse, pour la consom­ma­tion lo­cale. Or beau­coup de ces ani­maux vivent dans des zones très re­cu­lées où nous n’avons que peu d’ex­perts. Du coup on ne s’en rend sou­vent compte que tar­di­ve­ment.

Êtes-vous op­ti­miste ? Oui, je reste op­ti­miste. Cer­taines his­toires montrent que l’on peut sau­ver des es­pèces. C’est le cas de la rous­sette de Ro­drigues, une sorte de chau­ve­sou­ris. Cette es­pèce était en dan­ger cri­tique et est re­des­cen­due d’une ca­té­go­rie grâce à une bonne col­la­bo­ra­tion entre le gou­ver­ne­ment de l’île Mau­rice, les ac­teurs de la conser­va­tion de la so­cié­té ci­vile so­cié­tés de conser­va­tions et les agri­cul­teurs. Quand on met en­semble les bonnes per­sonnes, que l’on fait les bonnes cam­pagnes, on peut ren­ver­ser une si­tua­tion. Nous avons les connais­sances et les ou­tils. Pour moi c’est le rôle de la liste rouge de l’UICN de ca­ta­ly­ser ces ef­forts.

IUCN

Craig Hilton-Tay­lor (UICN) : « La liste rouge couvre près de 90 000 es­pèces dont un quart sont me­na­cées. Notre ob­jec­tif est de nous in­té­res­ser à 160 000 d’ici à 2020. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.