En Ca­ta­logne, un pan en­tier de la guerre d’Es­pagne oc­cul­té

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES OPINIONS - Guillaume Per­rault £@GuilPer­rault

Le ré­gime qua­si fé­dé­ral que connaît l’Es­pagne de­puis 1978 a eu l’im­mense mé­rite de per­mettre une sor­tie en dou­ceur du fran­quisme et de re­con­naître une sin­gu­la­ri­té es­pa­gnole : la puis­sance des iden­ti­tés ré­gio­nales et l’exis­tence des na­tio­na­li­tés qui les fondent. La Consti­tu­tion, ce­pen­dant, a eu pour grave in­con­vé­nient, en Ca­ta­logne, de confier édu­ca­tion et ma­nuels d’his­toire aux au­to­ri­tés de la Gé­né­ra­li­té. Les na­tio­na­listes ca­ta­lans ont for­gé et dif­fu­sé une vi­sion du pas­sé qui lé­gi­time leurs pré­ten­tions po­li­tiques. Une mé­moire mi­li­tante, par­tielle et par­tiale, s’est sub­sti­tuée à l’his­toire, tout en af­fec­tant une ri­gueur scien­ti­fique qui abuse les in­no­cents.

La com­pré­hen­sion de la guerre d’Es­pagne est vic­time de cette uti­li­sa­tion du pas­sé à des fins sans rap­port avec la re­cherche de la vé­ri­té. Dans les ma­nuels d’his­toire de Ca­ta­logne, bas­tion du Frente po­pu­lar de 1936 à 1939, cer­tains épi­sodes du conflit sont oc­cul­tés, d’autres mi­no­rés ou trai­tés de fa­çon al­lu­sive. Qui­conque au­rait pour seule source d’in­for­ma­tion sur la guerre d’Es­pagne ce qu’en dit le Mu­sée d’his­toire de la Ca­ta­logne, à Bar­ce­lone, se­rait, de même, bien mal ins­truit de sa com­plexi­té.

L’Es­pagne de 1936 évoque juin 1848 et la dé­chris­tia­ni­sa­tion de l’an II, ag­gra­vés par un anar­chisme violent (les anar­chistes consi­dé­raient que la pri­son avi­lis­sait l’homme et qu’il était plus digne de fu­siller ses ad­ver­saires). En Es­pagne, la dé­mo­cra­tie, sous sa forme ins­ti­tu­tion­nelle et ju­ri­dique, était dé­pour­vue de ra­cines, et les par­ti­sans du res­pect de la sé­pa­ra­tion des pou­voirs et des li­ber­tés in­di­vi­duelles, im­puis­sants. Aus­si la dé­no­mi­na­tion « Ré­pu­blique es­pa­gnole » est-elle source de mal­en­ten­du, car elle ne ren­seigne nul­le­ment sur le conte­nu de la­dite Ré­pu­blique.

Pro­cla­mée en 1931, après le re­trait du roi Al­phonse XIII, la IIe Ré­pu­blique n’a ja­mais réus­si à ga­ran­tir la sé­cu­ri­té des per­sonnes. Le ver­dict des urnes fut à chaque fois contes­té par tout ou par­tie des per­dants. La vic­toire de la droite et du centre droit aux lé­gis­la­tives, en no­vembre 1933, est sui­vie, en oc­tobre 1934, d’un sou­lè­ve­ment so­cia­liste dans les As­tu­ries, ap­puyé par com­mu­nistes, na­tio­na­listes ca­ta­lans et une par­tie des anar­chistes. Cer­tains his­to­riens, comme les Es­pa­gnols Pio Moa et Cé­sar Vi­dal ou l’Amé­ri­cain Stan­ley Payne, jugent même que la guerre d’Es­pagne a com­men­cé dès 1934. Mi­chel del Cas­tillo est ar­ri­vé à une con­clu­sion peu éloi­gnée dans Le Temps de Fran­co. Une cer­ti­tude, en tout cas : « L’Es­pagne de 1936 est un des pays d’Eu­rope le moins fait pour être com­pris à tra­vers la grille fas­cisme/ an­ti­fas­cisme », comme le sou­ligne Fran­çois Fu­ret dans Le Pas­sé d’une illu­sion.

« Les six pre­miers mois de la guerre d’Es­pagne ont été atroces dans les deux camps, a ex­pli­qué Bar­to­lo­mé Ben­nas­sar à l’Aca­dé­mie des sciences mo­rales et po­li­tiques le 3 fé­vrier 2003. Il y avait d’un cô­té (du cô­té na­tio­na­liste, NDLR) la vo­lon­té de la ter­reur, c’est évident. Mais l’autre cô­té ne le cé­dait en rien au pre­mier. La spon­ta­néi­té ré­vo­lu­tion­naire avan­cée par­fois pour ex­pli­quer des exé­cu­tions som­maires est dé­men­tie par les ar­chives, qui montrent, par exemple dans les As­tu­ries, des fi­chiers très dé­taillés qui de­vaient ser­vir à exé­cu­ter tous les gens de droite. »

Mais le se­cret le mieux gar­dé de la guerre d’Es­pagne est en­core que la Ca­ta­logne, de même que la ré­gion de Ma­drid, a été, pour le NKVD de Sta­line, les conseillers ci­vils et mi­li­taires so­vié­tiques et le Ko­min­tern, un la­bo­ra­toire. Les hommes de Mos­cou purent ex­pé­ri­men­ter leurs tech­niques de li­qui­da­tion phy­sique des ad­ver­saires, de noyau­tage et de prise du pou­voir. De­puis les tra­vaux de Bur­nett Bol­lo­ten, il est avé­ré que les en­voyés de Sta­line ont peu ou prou réus­si, en deux ans, à prendre le contrôle des rouages de l’État en zone « ré­pu­bli­caine » (po­lice, ar­mée, di­plo­ma­tie). Ils donnent des ordres au gou­ver­ne­ment, s’ap­puient sur un par­ti com­mu­niste es­pa­gnol sta­li­nien dont l’im­por­tance n’a ces­sé de croître pen­dant le conflit et ins­ti­tuent un ap­pa­reil de ré­pres­sion so­vié­tique (pri­sons com­prises) as­su­ré de l’im­pu­ni­té.

Dans Hom­mage à la Ca­ta­logne (1938), George Or­well té­moigne que, en­ga­gé dans le Poum, de ten­dance mar­xiste non ali­gnée, il a été pour­chas­sé à Bar­ce­lone par la po­lice noyau­tée par les sta­li­niens. « Peu im­porte ce que j’avais ou n’avais pas fait. Il s’agis­sait d’un ré­gime de ter­reur », ex­plique Or­well. À la fin de 1938, le camp du Frente po­pu­lar offre les ca­rac­té­ris­tiques d’une si­tua­tion « pré­to­ta­li­taire », écrit Fran­çois Fu­ret. Le sa­voir-faire ac­cu­mu­lé par les ser­vices so­vié­tiques en Es­pagne leur se­ra pré­cieux, de 1945 à 1947, pour ins­ti­tuer des « dé­mo­cra­ties po­pu­laires » dans la moi­tié de l’Eu­rope. Or, de tous ces faits, on ne trouve nulle trace dans la mé­moire de la guerre d’Es­pagne pro­mue par les ins­ti­tu­tions de la Ca­ta­logne. Ac­cor­dons, as­su­ré­ment, aux vic­times des deux camps, la pié­té du sou­ve­nir. Mais ne tra­ves­tis­sons pas l’his­toire.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.