Phi­lippe Con­ta­mine : « L’his­to­rien doit dé­mê­ler les brins d’un éche­veau »

Le grand prix du livre d’his­toire a été dé­cer­né au mé­dié­viste par « Le Fi­ga­ro His­toire » et la chaîne His­toire.

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES OPINIONS - Geof­froy Caillet gcaillet@le­fi­ga­ro.fr

La re­mise du pre­mier grand prix du livre d’his­toire, dé­cer­né par Le Fi­ga­ro His­toire et la chaîne His­toire, s’est dé­rou­lée le 11 oc­tobre, à la bi­blio­thèque de l’Au­to­mo­bile Club de France (Pa­ris VIIIe). Au terme d’une sé­lec­tion qui avait éga­le­ment dis­tin­gué Ju­ger la reine d’Em­ma­nuel de Wa­res­quiel et Ma­rie-Louise de Charles-Eloi Vial, le ju­ry pré­si­dé par Jean Tu­lard a ré­com­pen­sé le ma­gis­tral Charles VII de Phi­lippe Con­ta­mine (Édi­tions Per­rin). Ce spé­cia­liste du Moyen Âge, membre de l’Aca­dé­mie des ins­crip­tions et bel­les­lettres, re­vient sur son iti­né­raire d’his­to­rien.

LE FI­GA­RO. - Quel iti­né­raire a me­né le mé­dié­viste que vous êtes au genre de la bio­gra­phie, long­temps dé­crié, voire mé­pri­sé par l’his­toire sa­vante ? Phi­lippe CON­TA­MINE. - Je me vois comme un his­to­rien éclec­tique, iré­nique, mé­tho­dique et cri­tique. J’ai été for­mé à l’école des An­nales et de son père fon­da­teur, Marc Bloch, qui consi­dé­rait que l’éco­no­mie est la base de la so­cié­té, sur la­quelle en­suite s’édi­fie la ci­vi­li­sa­tion. Dans ce sché­ma, plus ou moins mar­xi­sant, l’his­toire po­li­tique est une his­toire su­per­fi­cielle. Cen­trée sur les évé­ne­ments, elle ne sai­sit que l’écume de la mer. Ca­ri­ca­tu­rée, ce­la donne « l’his­toire-ba­taille » et l’his­toire des rois. Sui­vant cette ma­trice, c’est de fa­çon struc­tu­relle que j’ai abor­dé l’his­toire de la guerre au Moyen Âge dans ma thèse de 1969, Guerre, État et so­cié­té à la fin du Moyen Âge. Je suis en­suite pas­sé à d’autres su­jets : l’éco­no­mie, mais aus­si la vie pri­vée, la no­blesse comme classe so­ciale et comme mi­lieu, le Moyen Âge au pas des che­vaux, l’exer­cice du pou­voir. De là je me suis in­té­res­sé à Jeanne d’Arc, à par­tir des an­nées 1980, puis à Charles VII. Une bio­gra­phie de ce roi ré­pu­té fa­lot, ce­la va­lait-il la peine? Or je me suis ren­du compte à quel point, pour ce per­son­nage qui a été au som­met du pou­voir pen­dant qua­rante ans et plus, une bio­gra­phie «à l’an­cienne» est un exer­cice éclai­rant. N’a-t-il pas eu à af­fron­ter en per­sonne toutes sortes de pro­blèmes? À tra­vers ses ac­tions et ses ré­ac­tions, c’est une grande par­tie de l’his­toire de son époque qui se dé­couvre. On com­pare par­fois le bio­graphe à quel­qu’un qui aligne des perles sur le fil d’un col­lier. En réa­li­té, il s’agit pour lui de dé­mê­ler les brins d’un éche­veau et de les suivre pour abou­tir à un ré­cit com­pré­hen­sible, qui ne se ré­sume pas à des éphé­mé­rides.

Comment vous si­tuez-vous dans la contro­verse entre his­toire sa­vante et his­toire édi­fiante ? N’est-elle pas née d’une confu­sion entre re­cherche his­to­rique et en­sei­gne­ment de l’his­toire ? Il s’agit ef­fec­ti­ve­ment de dé­marches dis­tinctes. Pour en­sei­gner à un pu­blic, sur­tout jeune, il faut ac­cro­cher l’at­ten­tion. Le ré­cit est in­dis­pen­sable, mais aus­si la chro­no­lo­gie, sans quoi il ne s’y re­trouve pas. Dans la re­cherche me­née par et pour des pro­fes­sion­nels, les dates ont moins d’im­por­tance, car ils sont cen­sés les connaître de­puis leurs an­nées d’ap­pren­tis­sage. Les pro­blèmes, les thèmes, les concepts prennent ici toute leur place. L’his­toire qu’on en­seigne ne doit pas être une his­toire sainte : il faut en­sei­gner ce qu’on peut ap­pe­ler la vé­ri­té, sans ca­cher ni les ombres ni les in­ter­ro­ga­tions. Tou­te­fois, à ce stade, il est dif­fi­cile de ne pas faire ré­fé­rence aux grandes in­ven­tions, aux grands ar­tistes, aux grands créa­teurs, aux grands po­li­tiques. Bien sûr qu’il s’agit d’un par­ti pris, mais, à un mo­ment don­né, il faut bien ma­gni­fier le Par­thé­non, la ca­thé­drale de Reims, Dante, Jean Fouquet et Sha­kes­peare – pour res­ter dans l’es­pace oc­ci­den­tal. Une sé­lec­tion est in­dis­pen­sable, ne se­rait-ce que pour don­ner aux jeunes d’ad­mi­rer, en un temps où la dé­ri­sion est tel­le­ment de mise. Libre aux his­to­riens, dans leur la­bo­ra­toire, de dé­pas­ser cette ap­proche pé­da­go­gique. Comment faire, quand on est his­to­rien de Jeanne d’Arc et de Charles VII, pour n’être ni naïf ni « dé­cons­truc­teur » ? Si on nie la part de sur­na­tu­rel, on ne com­prend rien aux mo­ti­va­tions des per­son­nages. Par ailleurs, l’his­to­rien est te­nu à une cer­taine ré­serve à cet égard. Pour ce que Kant ap­pelle la rai­son pra­tique, le sur­na­tu­rel re­lève de l’in­con­nais­sable. Mais il m’ap­par­tient aus­si en tant qu’his­to­rien d’en­trer dans la men­ta­li­té de l’époque étu­diée. Or le XVe siècle chré­tien fait toute sa place au mer­veilleux, au mi­ra­cu­leux, à l’in­ter­ven­tion du sur­na­tu­rel dans le champ du po­li­tique. Si l’on adopte une grille d’ana­lyse pu­re­ment réa­liste, on laisse échap­per quelque chose d’es­sen­tiel. Je me suis beau­coup in­ter­ro­gé sur l’at­ti­tude de Charles VII, qui, même s’il n’était pas mys­tique, était le «roi très chré­tien», im­pré­gné de re­li­gion dans sa vie quo­ti­dienne. Ain­si, au mo­ment de l’ir­rup­tion de Jeanne d’Arc en 1429, il était, je crois, dans l’at­tente d’un évé­ne­ment par le­quel Dieu l’éclai­re­rait sur son iden­ti­té. Il es­ti­mait pos­sible qu’une pro­phé­tesse lui an­nonce sa des­ti­née et celle du royaume dont il avait la charge. Dans l’his­toire de Jeanne d’Arc et de Charles VII, l’ap­proche théo­lo­gique est cen­trale. Elle ex­plique pour une part son in­gra­ti­tude, car, à par­tir d’un cer­tain mo­ment, les pro­phé­ties de cette «fille de Dieu» ne se sont plus ac­com­plies. Alors qu’elle a an­non­cé qu’elle pren­drait Pa­ris, elle échoue. Sous la pres­sion de son en­tou­rage clé­ri­cal, d’une mé­fiance mi­so­gyne en­vers les «de­vi­ne­resses», le roi a pu pen­ser qu’elle avait ou­tre­pas­sé sa mis­sion : celle-ci ne s’ar­rê­tait-elle pas au sacre de Reims? Après quoi, n’au­rait-elle pas dû re­ve­nir à ses mou­tons ?

« Il m’ap­par­tient en tant qu’his­to­rien d’en­trer dans la men­ta­li­té de l’époque étu­diée. Or le XVe siècle chré­tien fait toute sa place à l’in­ter­ven­tion du sur­na­tu­rel dans le champ du po­li­tique. Si l’on adopte une grille d’ana­lyse pu­re­ment réa­liste, on laisse échap­per quelque chose d’es­sen­tiel. »

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