LE PA­LAIS GALLIERA MET EN LU­MIÈRE L’ES­PA­GNOL MA­RIA­NO FORTUNY, UN AR­TISTE DE LA MODE

Jus­qu’au 7 jan­vier, le Pa­lais Galliera re­trace l’oeuvre mé­con­nue d’un ar­tiste de la mode. Ses robes plis­sées et ses ex­pé­ri­men­ta­tions tex­tiles ont pour­tant mar­qué son époque, ins­pi­rant même le ves­tiaire prous­tien d’Al­ber­tine.

Le Figaro - - LE FIGARO ET VOUS - HÉ­LÈNE GUILLAUME hguillaume@le­fi­ga­ro.fr Ex­po­si­tion « Fortuny, un Es­pa­gnol à Ve­nise », au Pa­lais Galliera, à Pa­ris, jus­qu’au 7 jan­vier 2018. www.pa­lais­gal­lie­ra.pa­ris.fr

Lorsque Oli­vier Saillard, di­rec­teur du Pa­lais Galliera, a an­non­cé il y a un an le pro­gramme 2017, il par­lait d’une « Sai­son es­pa­gnole » en trois vo­lets : Ba­len­cia­ga, le cos­tume ibé­rique (à la Mai­son Vic­tor Hu­go) et… Fortuny (1871-1949). Ce­la avait de quoi sur­prendre : l’ar­tiste et de­si­gner tex­tile, vé­ni­tien d’adop­tion, n’était donc pas ita­lien mais bien né à Gre­nade. D’ailleurs, pour ne pas lais­ser place au doute, l’ex­po­si­tion s’in­ti­tule « Fortuny, un Es­pa­gnol à Ve­nise ». « C’est plus qu’un état ci­vil dans son oeuvre, in­siste So­phie Gros­siord, conser­va­teur gé­né­ral du mu­sée et com­mis­saire de l’ex­po­si­tion. Il a tou­jours re­ven­di­qué cet hé­ri­tage. Son père, Ma­ria­no Fortuny y Mar­sal, était un peintre orien­ta­liste du XIXe siècle de re­nom - le Mu­sée du Pra­do à Ma­drid lui consacre bien­tôt une ré­tros­pec­tive (du 21 no­vembre pro­chain au 18 mars 2018, NDLR). Sa mère, Ce­ci­lia de Ma­dra­zo y Gar­re­ta, est is­sue d’une fa­mille de peintres, son père était jus­te­ment di­rec­teur du Pra­do. Même si Ma­ria­no a peu vé­cu en Es­pagne - puisque ses pa­rents, en rai­son de l’in­sta­bi­li­té po­li­tique, dé­mé­nagent en Ita­lie puis s’ins­tallent à Pa­ris -, il se­ra pé­tri de ce legs his­pa­no-mau­resque. »

Plus Géo Trou­ve­tou que cou­tu­rier

Et de ce goût pour le mé­lange des in­fluences que lui trans­met son père, col­lec­tion­neur pa­ten­té, mort tôt, mais qui laisse à sa fa­mille une pro­fu­sion d’ob­jets rares (comme ce vase nas­ride du XIVe siècle vi­sible sur un cli­ché de l’ate­lier de Ma­ria­no père et, au­jourd’hui, ap­par­te­nant à L’Er­mi­tage), d’art afri­cain, pré­co­lom­bien, de tex­tiles de toutes sortes ou en­core d’azu­le­jos dont on re­trouve les mo­tifs sur les châles Knos­sos de son fils.

Car, autre mal­en­ten­du sur le jeune Fortuny (qui se dis­perse, dès la pre­mière salle de l’ex­po­si­tion), bien que son nom soit res­té dans l’his­toire de la mode ac­co­lé au plis­sé, il est aus­si un grand ar­tiste du mo­tif s’ins­pi­rant des tis­sus coptes et by­zan­tins, des dé­cors cré­tois ou de la cal­li­gra­phie cou­fique, ain­si que de la tein­ture pro­gres­sive. Dif­fi­cile pour­tant de le qua­li­fier de cou­tu­rier, lui qui a mis à nu le vê­te­ment, re­pre­nant les formes simples des djel­la­bas ou des toges an­tiques, pour en faire un sup­port à ses ex­pé­ri­men­ta­tions tex­tiles. Elles-mêmes dans la conti­nui­té de ses ex­pé­ri­men­ta­tions au­tour de la gra­vure, de la pho­to­gra­phie, de la pein­ture et, plus éton­nant, de l’éclai­rage scé­nique - grand ama­teur de Wa­gner et d’opé­ra, il dé­pose plu­sieurs bre­vets de ses in­ven­tions sur la lu­mière. Lui-même di­ra : « Je me suis tou­jours in­té­res­sé à beau­coup de choses, mais la pein­ture fut mon vrai mé­tier. »

En 1911, em­preints de l’hel­lé­nisme am­biant, ses châles et ses robes, ex­po­sées aux Arts dé­co­ra­tifs au Louvre, lui valent un ar­ticle di­thy­ram­bique dans Le Fi­ga­ro : « Cette longue gan­dou­ra de gaze im­pri­mée d’ar­gent flotte, ain­si qu’un brouillard des­ti­né à voi­ler le seuil de cet antre di­vin. Fortuny est l’in­ven­teur de ces im­pres­sions d’or et d’ar­gent qu’il em­ploie au lieu de bro­de­ries, sans alour­dir l’étoffe ni dé­na­tu­rer les plis. » Pour­tant, un siècle plus tard, à l’oreille du néo­phyte, son pa­tro­nyme ré­sonne sur­tout comme ce­lui d’un pa­lais de la Sé­ré­nis­sime. Est-ce parce qu’il est un touche-à-tout, un Géo Trou­ve­tou hy­per­ac­tif que sa contri­bu­tion à la cou­ture est si peu connue ?

À Galliera, Mme Gros­siord n’en re­vient pas qu’au­cun mu­sée pa­ri­sien ne se soit pen­ché au­pa­ra­vant sur son cas. Peu­têtre aus­si parce que sa vie comme ses robes pos­sèdent une part de mys­tère que même les spé­cia­listes ont du mal à com­bler. Ain­si, a-t-il ren­con­tré Mar­cel Proust ? Son conscrit a beau­coup écrit au su­jet du Vé­ni­tien. « Nous ne sa­vons pas s’ils ont été en con­tact, ad­met la com­mis­saire. Ils avaient pour­tant des connais­sances com­munes, en par­ti­cu­lier Ma­ria Hahn de Ma­dra­zo, la soeur du com­po­si­teur Rey­nal­do Hahn ma­riée à l’oncle de Fortuny. Dans une lettre à Ma­ria, Proust ex­plique qu’il y au­ra sans doute un leit­mo­tiv dans la Re­cherche et qu’il pour­rait être Fortuny. Il lui de­mande si l’ar­tiste s’est ins­pi­ré pour une robe de dé­tails d’un ta­bleau de Vit­tore Car­pac­cio. À la ré­ponse af­fir­ma­tive de son amie, l’écri­vain, qui dé­crit à lon­gueur de pages les te­nues de ses per­son­nages sans ja­mais ou presque ci­ter de cou­tu­rier, dé­cide d’ins­crire ces nou­veaux dé­ve­lop­pe­ments. » Pour preuve, cet ex­trait de La Pri­son­nière (1923) re­pris sur une cloi­son de l’ex­po­si­tion : « C’était dans ce ta­bleau de Car­pac­cio que le fils gé­nial de Ve­nise l’avait pris, c’est des épaules de ce com­pa­gnon de la Cal­za qu’il l’avait dé­ta­ché pour le je­ter sur celles de tant de Pa­ri­siennes. »

Dé­si­ra­bi­li­té et mo­der­ni­té

Dans la der­nière salle, une vi­déo re­cense cli­chés et ex­traits de films de femmes cé­lèbres en Fortuny. Por­tée par Glo­ria Van­der­bilt ou Lau­ren Hut­ton des dé­cen­nies après la dis­pa­ri­tion de l’Es­pa­gnol, la robe plis­sée Del­phos frappe par sa dé­si­ra­bi­li­té et sa mo­der­ni­té. Si Fortuny verse par­fois dans l’his­to­ri­cisme, la force du dé­cor (le plis­sé, le mo­tif ou la cou­leur, su­blime, celle d’un peintre) sert la ligne mi­ni­ma­liste d’une mode - plus en­core que d’une cou­ture - qui parle à ses contem­po­raines éman­ci­pées et éle­vées au culte de l’avant-garde, comme aux gé­né­ra­tions qui ont sui­vi. Dé­but oc­tobre, le col­lec­tion­neur Di­dier Lu­dot ven­dait ses « Pe­tites Robes noires » chez So­the­bys : par­mi les grands noms de la haute cou­ture, un four­reau plis­sé des an­nées 1920 si­gné Fortuny n’a pas dé­mé­ri­té s’en­vo­lant à 8 500 eu­ros, bien au-de­là de son es­ti­ma­tion.

Les filles adop­tives d’Isa­do­ra Dun­can, dans des robes Del­phos, vers 1920. Robe Eleo­no­ra, 1912.

Ma­ria­no Fortuny, dans les an­nées 1930.

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