CA­TA­LOGNE

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L’ÉCRI­VAIN ES­PA­GNOL AN­TO­NIO MU­NOZ MO­LI­NA FUS­TIGE LE FAN­TASME IN­DÉ­PEN­DAN­TISTE

En Ca­ta­logne, de­puis de nom­breuses an­nées, la réa­li­té du gou­ver­ne­ment au­to­nome et de la pros­pé­ri­té a été uti­li­sée pour ré­pandre le fan­tasme de l’op­pres­sion et de la spo­lia­tion. Avec le Pays basque, la Ca­ta­logne est la ré­gion la plus pros­père de l’Es­pagne et son gou­ver­ne­ment exerce un contrôle to­tal sur le sys­tème édu­ca­tif et sur les mé­dias pu­blics. Ces ins­tru­ments puis­sants, qui n’exis­te­raient pas sans le gou­ver­ne­ment au­to­nome de la Ca­ta­logne et sa ca­pa­ci­té fi­nan­cière, sont jus­te­ment uti­li­sés pour construire le fan­tasme d’un ter­ri­toire tel­le­ment op­pri­mé pen­dant les an­nées de dé­mo­cra­tie comme lors du fran­quisme et dont l’éco­no­mie se­rait tel­le­ment lé­sée et spo­liée par le pou­voir cen­tral que son seul es­poir se­rait l’in­dé­pen­dance. C’est un fan­tasme si sé­dui­sant et si ré­pé­té qu’il a réus­si à convaincre 2 mil­lions de Ca­ta­lans ain­si qu’une par­tie des mé­dias in­ter­na­tio­naux.

Ce fan­tasme en­va­hit aus­si bien le ré­cit his­to­rique que les in­for­ma­tions ac­tuelles. Il y a trois ans, la Gé­né­ra­li­té (le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan) a par­rai­né et fi­nan­cé un congrès d’his­to­riens dont le titre était : « 1714-2014 : l’Es­pagne contre la Ca­ta­logne ». Pen­dant trois siècles, l’Es­pagne se se­rait consa­crée, ap­pa­rem­ment sans au­cun ré­pit, à do­mi­ner, op­pri­mer et ex­ploi­ter la Ca­ta­logne. Éton­nam­ment, cette op­pres­sion si longue n’a pas plon­gé le pays co­lo­ni­sé dans la pau­vre­té et n’a pas non plus em­pê­ché qu’il de­vienne l’un des ter­ri­toires ayant le ni­veau de vie le plus éle­vé de toute l’Eu­rope.

D’après ce fan­tasme, l’Es­pagne et la Ca­ta­logne sont deux réa­li­tés uni­formes, in­va­riables au fil du temps, sans autre lien entre elles que ce­lui de l’af­fron­te­ment, ou plu­tôt le des­po­tisme d’un cô­té et la ré­sis­tance hé­roïque de l’autre. C’est un fan­tasme sé­dui­sant parce que, pour se consti­tuer, une pa­trie a tout d’abord be­soin d’un peuple éternel et d’un en­ne­mi éternel. En réa­li­té, une grande par­tie de cette his­toire est une his­toire par­ta­gée, et les re­la­tions ont tou­jours été si étroites et si va­riées qu’il faut beau­coup d’ex­tra­va­gance pour dé­li­mi­ter des iden­ti­tés col­lec­tives pures. La grande tra­gé­die es­pa­gnole du XXe siècle, la guerre d’Es­pagne, a sou­mis le pays en­tier au même de­gré de dou­leur et de ruine. La IIe Ré­pu­blique avait re­con­nu la sin­gu­la­ri­té de la Ca­ta­logne avec le sta­tut d’au­to­no­mie de 1932. Le coup d’État mi­li­taire de Fran­co et sa vic­toire dans la guerre ci­vile ont mis fin aux ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques de la Ré­pu­blique, aus­si bien en Ca­ta­logne que dans le reste de l’Es­pagne. Des ré­pu­bli­cains ca­ta­lans et de tous les ter­ri­toires es­pa­gnols ont fi­ni en­semble dans les pri­sons, sur les po­teaux d’exé­cu­tion et dans les camps de ré­fu­giés du sud de la France. En 1940, la Ges­ta­po a li­vré en même temps à Fran­co le pré­sident ca­ta­lan Lluis Com­pa­nys et le di­ri­geant so­cia­liste basque Ju­lian Zu­ga­za­goi­tia, qui étaient ca­chés en France oc­cu­pée. Les deux ont été fu­sillés. Il est im­por­tant de rap­pe­ler ces faits car ils dé­mentent l’un des ar­gu­ments fon­da­men­taux de ce fan­tasme : que la guerre ci­vile a été une agres­sion de l’Es­pagne contre la Ca­ta­logne plu­tôt qu’un af­fron­te­ment entre la dé­mo­cra­tie ré­pu­bli­caine et le fas­cisme. Ain­si, les faits his­to­riques perdent leur ca­rac­tère contin­gent et leurs nom­breuses nuances pour se conver­tir en épi­sodes de la lutte im­mé­mo­riale entre le Bien et le Mal, entre le peuple noble et le pou­voir op­pres­seur. Le fran­quisme in­ter­di­sait et per­sé­cu­tait l’usage de la langue ca­ta­lane, tout comme n’im­porte quelle ex­pres­sion cultu­relle ou ci­vile qui ne s’ajus­tait pas à ses normes bru­tales, tout comme il in­ter­di­sait le di­vorce, le ma­riage ci­vil, la li­ber­té d’ex­pres­sion.

L’Es­pagne tout en­tière fut vic­time de la dic­ta­ture et no­tam­ment la classe ou­vrière et les es­prits libres. L’Église ca­tho­lique et les classes di­ri­geantes de Ca­ta­logne n’ont pas été moins com­plices que celles des autres ré­gions de l’Es­pagne. Des ban­quiers et des chefs d’en­tre­prise ca­ta­lans ont éga­le­ment ai­dé à fi­nan­cer le coup d’État de Fran­co et ont sou­te­nu po­li­ti­que­ment la dic­ta­ture. Lorsque Fran­co voya­geait en Ca­ta­logne, des pré­lats ca­ta­lans lui of­fraient la bé­né­dic­tion et le re­ce­vaient dans les ca­thé­drales avec les hon­neurs.

Par­mi les conquêtes aux­quelles as­pi­raient les op­po­sants au fran­quisme, qu’ils fussent ca­ta­lans ou non, il y avait tou­jours la res­tau­ra­tion de l’au­to­no­mie de la Ca­ta­logne. C’était une telle prio­ri­té après la mort de Fran­co (no­vembre 1975) et au dé­but de la dé­mo­cra­tie que la Gé­né­ra­li­té de Ca­ta­logne fut ré­ta­blie un an avant l’ap­pro­ba­tion de la Cons­ti­tu­tion, en 1978.

Il est im­por­tant de pré­ci­ser les dates et les faits tout en sa­chant bien que ce­la ne chan­ge­ra pas grand-chose face à l’im­pré­ci­sion pleine de vic­ti­misme ou de style épique de ce fan­tasme. Par­mi les sept « Pères de la Cons­ti­tu­tion », deux étaient ca­ta­lans. Lors d’un ré­fé­ren­dum en 1980, les Ca­ta­lans ont vo­té en masse en fa­veur d’un sta­tut qui ga­ran­tis­sait un de­gré d’au­to­no­mie beau­coup plus éle­vé que ce­lui de 1932.

Rien n’est par­fait, bien évi­dem­ment. Il y a tou­jours des faits va­riables, qui peuvent lé­gi­ti­me­ment être in­ter­pré­tés de di­verses ma­nières, mais il y a, ou il de­vrait y avoir, une fron­tière nette entre la réa­li­té et le fan­tasme, entre la plainte rai­son­nable et le vic­ti­misme per­pé­tuel, entre l’his­toire et la pure lé­gende ou la my­tho­lo­gie. Peu à peu, et de ma­nière ac­cé­lé­rée au cours des der­niers temps, une par­tie de la so­cié­té ca­ta­lane, consi­dé­rable et très ac­tive mais non ma­jo­ri­taire, s’est re­cluse dans une es­pèce de réa­li­té virtuelle ou de fan­tasme très éla­bo­ré n’ayant au­cun rap­port avec des as­pi­ra­tions lé­gi­times ni avec le re­fus d’un état de fait qui af­fecte aus­si bien la Ca­ta­logne que l’en­semble du pays : les in­éga­li­tés crois­santes, la dé­gra­da­tion de l’édu­ca­tion, le manque d’un mo­dèle pro­duc­tif, la cor­rup­tion en po­li­tique. Dans cette réa­li­té pa­ral­lèle, construite et ali­men­tée par le sys­tème édu­ca­tif et les mé­dias du ser­vice pu­blic, la Ca­ta­logne vit en­core sous l’op­pres­sion fran­quiste, et les mul­tiples in­jus­tices ag­gra­vées de ma­nière si dou­lou­reuse par la crise de 2008 sont dues ex­clu­si­ve­ment à l’op­pres­sion es­pa­gnole. Les élites po­li­tiques et éco­no­miques na­tio­na­listes qui ont gou­ver­né la Ca­ta­logne de ma­nière qua­si in­in­ter­rom­pue de­puis 1980 re­jettent leur res­pon­sa­bi­li­té et lavent leur cor­rup­tion scan­da­leuse en bran­dis­sant le dra­peau du peuple op­pri­mé. Il est pos­sible d’être cor­rom­pu et en même temps (se dire) in­nocent et même hé­roïque. Il est pos­sible d’im­po­ser l’usage ex­clu­sif du ca­ta­lan dans l’en­sei­gne­ment et en même temps de se plaindre de la per­sé­cu­tion dont il souffre, y com­pris de dé­non­cer lit­té­ra­le­ment qu’il est vic­time d’un « gé­no­cide lin­guis­tique ». Il est pos­sible d’igno­rer consciem­ment la moi­tié de la po­pu­la­tion qui ne par­tage pas ces fan­tasmes ex­trêmes et en même temps de croire qu’il n’y a qu’un seul peuple una­nime.

Des choses flat­teuses mais in­com­pa­tibles sont pos­sibles en même temps : le pou­voir qui émane de la lé­ga­li­té et la ré­bel­lion pour la bri­ser ; les pri­vi­lèges de l’État-pro­vi­dence eu­ro­péen et l’exal­ta­tion de se sen­tir per­sé­cu­té ; blo­quer une route en signe de pro­tes­ta­tion contre les abus de la po­lice et re­ce­voir l’aide des agents de la cir­cu­la­tion. Sans par­ler du fan­tasme maxi­mal de dé­cla­rer l’in­dé­pen­dance vis-à-vis de l’Es­pagne et de conti­nuer à faire par­tie de l’Union eu­ro­péenne, ou de conser­ver voire d’amé­lio­rer la pros­pé­ri­té en se sé­pa­rant par la force du ter­ri­toire et des per­sonnes qui consti­tuent le prin­ci­pal mar­ché pour l’éco­no­mie.

Si­mone Weil di­sait qu’il est pos­sible de jouir si­mul­ta­né­ment de deux choses in­com­pa­tibles entre elles, mais seule­ment dans un dé­lire. Le dé­lire est sé­dui­sant mais il a ses li­mites et, s’il ne sert pas à com­prendre la réa­li­té, il pos­sède une ca­pa­ci­té ex­tra­or­di­naire pour la conta­mi­ner. À cause de cette conta­gion, no­tam­ment, la presse in­ter­na­tio­nale a écou­té à peine les nom­breuses voix ca­ta­lanes qui ne par­tagent pas la fer­veur de la sé­ces­sion et qui ont eu peu l’oc­ca­sion jus­qu’à pré­sent de s’ex­pri­mer dans un en­vi­ron­ne­ment où l’in­dé­pen­dan­tisme était écra­sant. Au cours des der­nières se­maines, la Ca­ta­logne et toute l’Es­pagne ont vé­cu une réa­li­té étrange et dé­li­rante, dans la­quelle l’en­thou­siasme bien vi­sible, très bien pro­gram­mé et fi­nan­cé, ne nous a pas per­mis de voir l’in­cer­ti­tude an­gois­sante, la peur de bien plus de gens. Je ne veux pas perdre l’es­poir que le fan­tasme fi­nisse par se dis­si­per, au moins suf­fi­sam­ment pour nous per­mettre d’at­teindre la quié­tude né­ces­saire sur la­quelle re­pose de ma­nière si fra­gile le vivre-en­semble de la so­cié­té.

Le mo­ment se­ra alors ve­nu de com­men­cer à dé­battre des pro­blèmes graves que nous conti­nuons à avoir, de toutes les choses que cette agi­ta­tion ob­ses­sion­nelle et en grande par­tie sté­rile nous em­pêche d’abor­der. Par­mi celles-ci, la né­ces­si­té ur­gente de ré­for­mer notre Cons­ti­tu­tion, non pas tel­le­ment pour es­sayer d’ob­te­nir de la part des in­dé­pen­dan­tistes ca­ta­lans les plus rai­son­nables qu’ils ac­ceptent que leurs as­pi­ra­tions lé­gi­times à un gou­ver­ne­ment au­to­nome soient com­pa­tibles avec le cadre com­mun de la dé­mo­cra­tie es­pa­gnole, mais aus­si et sur­tout pour ob­te­nir, si ce­la est pos­sible, un équi­libre entre l’éga­li­té des droits ci­vils et so­ciaux des ci­toyens et la di­ver­si­té po­li­tique, cultu­relle et lin­guis­tique de l’Es­pagne.

« Les élites po­li­tiques et éco­no­miques na­tio­na­listes qui ont gou­ver­né la Ca­ta­logne de ma­nière qua­si in­in­ter­rom­pue de­puis 1980 re­jettent leur res­pon­sa­bi­li­té et lavent leur cor­rup­tion scan­da­leuse en bran­dis­sant op­pri­mé» le dra­peau du peuple

« Si­mone Weil di­sait qu’il est pos­sible de jouir si­mul­ta­né­ment de deux choses in­com­pa­tibles entre elles, dé­lire» mais seule­ment dans un

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