Ma­cron jette les bases d’un dia­logue franc avec l’Ara­bie

Mo­ham­med Ben Sal­man a as­su­ré au chef de l’État que le res­pon­sable li­ba­nais Saad Ha­ri­ri n’était pas as­si­gné à ré­si­dence.

Le Figaro - - LA UNE - GEORGES MAL­BRU­NOT @Mal­bru­not

MOYEN-ORIENT La brusque mon­tée des ten­sions au Moyen-Orient - avec un tir de mis­sile sur Riyad à par­tir du Yé­men et la dé­mis­sion sur­prise du pre­mier mi­nistre li­ba­nais Saad Ha­ri­ri - a four­ni l’oc­ca­sion à Em­ma­nuel Ma­cron de se faire in­vi­ter à Riyad. Le pré­sident ré­for­ma­teur de 39 ans n’avait pas en­core ren­con­tré Mo­ham­med Ben Sal­man (MBS), ce jeune prince de 32 ans aux élans ré­vo­lu­tion­naires. C’est donc chose faite. À l’in­vi­ta­tion de l’hé­ri­tier du trône saou­dien, qui fait la une des mé­dias avec sa purge an­ti­cor­rup­tion, le chef de l’État fran­çais, qui ache­vait une vi­site de 24 heures aux Émi­rats arabes unis, a dî­né jeu­di soir à Riyad avec le nou­vel homme fort d’un royaume al­lié de longue date de Pa­ris.

L’Iran, que l’Ara­bie ac­cuse de dé­sta­bi­li­ser le Moyen-Orient, a été l’un des prin­ci­paux su­jets au me­nu du dî­ner entre les deux di­ri­geants. Ma­cron par­tage les craintes de Riyad, quand il dé­nonce « les ten­ta­tions hé­gé­mo­niques ira­niennes » en Irak, en Sy­rie, au Li­ban et au Yé­men. Mais il n’est pas loin de pen­ser que ces craintes confinent à une cer­taine ob­ses­sion de l’Iran chez les res­pon­sables saou­diens. « J’ai en­ten­du des po­si­tions très dures » ex­pri­mées par l’Ara­bie « vis-à-vis de l’Iran qui ne sont pas conformes à ce que je pense », avai­til dit à Du­baï, quelques heures avant son étape saou­dienne. « Le pré­sident de la Ré­pu­blique a ex­pli­qué le ra­tion­nel au prince Ben Sal­man », dé­crypte-t-on à l’Ély­sée. « Il s’agit de n’avoir au­cune po­li­tique jus­qu’au-bou­tiste qui vien­drait créer des dés­équi­libres, voire des conflits, dans la ré­gion », avait rap­pe­lé le chef de l’État à Du­baï. Il pen­sait au Li­ban, que la dé­mis­sion de Saad Ha­ri­ri, ap­pa­rem­ment ar­ra­chée par Riyad, plonge dans l’in­cer­ti­tude. Jeu­di, l’Ara­bie a ap­pe­lé ses res­sor­tis­sants à quit­ter le pays du Cèdre. « MBS a dit au pré­sident qu’il ne sou­hai­tait pas une guerre au Li­ban, il a rap­pe­lé qu’il était at­ta­ché à la sta­bi­li­té du pays », in­siste-t-on à l’Ély­sée. Sauf que la confu­sion au­tour du sort de Saad Ha­ri­ri a pous­sé Pa­ris à agir. D’abord en en­voyant, dès jeu­di après-mi­di, l’am­bas­sa­deur de France à Riyad, Fran­çois Gouyette, ren­con­trer le pre­mier mi­nistre dé­mis­sion­naire. « MBS a dit au pré­sident que Ha­ri­ri n’était pas as­si­gné à ré­si­dence », dit-on à l’Ély­sée. Se­lon une source fran­çaise à Beyrouth, où a été dé­pê­ché ven­dre­di Au­ré­lien Le Che­va­lier, conseiller Moyen-Orient de Ma­cron, lorsque Fran­çois Gouyette a par­lé à Saad Ha­ri­ri chez ce der­nier, des of­fi­ciels saou­diens n’étaient pas loin.

L’ave­nir de Ha­ri­ri est au centre des trac­ta­tions entre ses al­liés saou­diens et fran­çais. Riyad cher­che­rait à le rem­pla­cer par un de ses frères. « Une pro­po­si­tion saou­dienne a été faite à la fa­mille Ha­ri­ri de dé­si­gner Ba­ha, un frère de Saad, pour re­prendre le flam­beau po­li­tique », confie la source fran­çaise à Beyrouth. Na­zek, la veuve de Ra­fic Ha­ri­ri, l’an­cien pre­mier mi­nistre as­sas­si­né en 2005, Ba­hyia Ha­ri­ri, la soeur de ce der­nier, et Ah­mad, un fils de Ba­hyia qui di­rige le Par­ti li­ba­nais Al-Mous­ta­q­bal, au­raient été conviés à Riyad pour ava­li­ser cette re­dis­tri­bu­tion des cartes, mais le clan au­rait re­fu­sé.

À la sur­prise gé­né­rale dans un pays ha­bi­tuel­le­ment frag­men­té, la plu­part des hommes po­li­tiques li­ba­nais ont ré­cla­mé le re­tour de Saad Ha­ri­ri à Beyrouth. Ven­dre­di, le pré­sident Mi­chel Aoun, qui n’ac­cepte pas cette dé­mis­sion, a une nou­velle fois sou­hai­té que le pre­mier mi­nistre puisse ren­trer au Li­ban. « In­vo­lon­tai­re­ment, l’Ara­bie saou­dite ren­force sa po­pu­la­ri­té », sou­ligne un ob­ser­va­teur, joint au té­lé­phone à Beyrouth. D’autres re­doutent que Riyad, exas­pé­ré par la do­mi­na­tion du Hez­bol­lah sur les af­faires li- ba­naises, mène une guerre éco­no­mique, en as­sé­chant les fi­nances du Li­ban, lar­ge­ment dé­pen­dantes du Golfe, pour le contraindre à s’écar­ter du Par­ti de Dieu, pro-ira­nien. Un scé­na­rio qui per­turbe Pa­ris. « Le su­jet qui nous pré­oc­cupe, c’est la sta­bi­li­té du Li­ban et qu’il y ait une so­lu­tion po­li­tique qui se mette en place ra­pi­de­ment », a dé­cla­ré ven­dre­di Jean-Yves Le Drian, le mi­nistre des Af­faires étran­gères. En clair que l’af­faire Ha­ri­ri se dé­noue. Ce se­ra un des ob­jec­tifs de la vi­site, jeu­di pro­chain à Riyad, du chef de la di­plo­ma­tie fran­çaise.

Sur le Yé­men, si Em­ma­nuel Ma­cron condamne le tir de mis­sile sur Riyad, il a fait pas­ser « le mes­sage très fort » à MBS que la fer­me­ture des ports et aé­ro­ports yé­mé­nites, dé­ci­dée par l’Ara­bie en ré­tor­sion au tir de mis­sile, était « une vraie pré­oc­cu­pa­tion ». Bref, une dis­cus­sion franche à la­quelle les di­ri­geants saou­diens n’étaient plus ha­bi­tués. Ma­cron fait le pa­ri que dans le Golfe où l’on a le culte du « zaïm » (le chef), le lan­gage de vé­ri­té n’est pas for­cé­ment contre-pro­duc­tif.

“Une pro­po­si­tion saou­dienne a été faite à la fa­mille Ha­ri­ri de dé­si­gner Ba­ha, un frère de Saad, pour re­prendre le flam­beau po­li­tique ” UNE SOURCE FRAN­ÇAISE À BEYROUTH

BANDAR AL-JALOUD/AFP

Mo­ham­med Ben Sal­man et Em­ma­nuel Ma­cron, jeu­di à Riyad.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.