Comment Pa­trick Dra­hi tente d’en­rayer la crise du groupe Al­tice

Face à la tem­pête bour­sière, l’homme d’af­faires re­prend la di­rec­tion du groupe pour re­nouer avec la crois­sance.

Le Figaro - - LA UNE - EL­SA BEMBARON @El­saBem­ba­ron

Vic­time d’une perte de confiance des mar­chés fi­nan­ciers, le groupe de té­lé­coms et de mé­dias (SFR, NextRa­dio, Li­bé­ra­tion...), en­det­té à hau­teur de 51 mil­liards d’eu­ros, s’est ef­fon­dré en Bourse ces der­niers jours. Son pa­tron et prin­ci­pal ac­tion­naire s’est ré­so­lu à en re­prendre lui-même les rênes.

TÉ­LÉ­COMS C’est la dé­cep­tion de trop pour Al­tice. De­puis le 3 no­vembre, len­de­main de la pu­bli­ca­tion d’un ré­sul­tat tri­mes­triel une nou­velle fois dé­ce­vant, le groupe se trouve con­fron­té à une vio­lente ré­ac­tion des mar­chés fi­nan­ciers. Ceux-là même qui ont jus­qu’à pré­sent sui­vi aveu­glé­ment Pa­trick Dra­hi dans sa conquête de la pla­nète té­lé­coms com­mencent à perdre confiance.

En l’es­pace de seule­ment trois ans, l’homme d’af­faires a réus­si à bâ­tir un em­pire de té­lé­coms et de mé­dias en ra­che­tant SFR, Por­tu­gal Te­le­com, deux câ­blo-opé­ra­teurs amé­ri­cains - Sud­den­link et Ca­ble­vi­son -, Li­bé­ra­tion, L’Ex­press, NextRa­dioTV, puis les droits du foot an­glais, ceux de la Cham­pions League, puis Teads… En­thou­siastes, les in­ves­tis­seurs lui ont avan­cé sans bar­gui­gner 51 mil­liards d’eu­ros, per­sua­dés que, de cet en­semble hé­té­ro­clite, al­lait naître l’un des géants de de­main. En­core fal­lait-il prou­ver que le groupe était ca­pable de se so­li­di­fier pour ab­sor­ber une telle dette. Or, tri­mestre après tri­mestre, les ré­sul­tats se font at­tendre et les in­ves­tis­seurs ont per­du pa­tience.

Face à la tem­pête bour­sière qui a dé­truit un tiers de la va­leur d’Al­tice en une se­maine, Pa­trick Dra­hi s’est ré­so­lu à re­mon­ter en pre­mière ligne. Lui qui a tou­jours pré­fé­ré res­ter dans l’ombre re­vient dans la lu­mière en pre­nant la pré­si­dence du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion. Dans la fou­lée, il a en­tiè­re­ment ré­or­ga­ni­sé son ma­na­ge­ment. Son ami Mi­chel Combes, à qui il avait confié la ges­tion opé­ra­tion­nelle du groupe, est sa­cri­fié. Alain Weill, qui a dé­ve­lop­pé BFMTV, prend la tête des opé­ra­tions fran­çaises (lire ci-des­sous), SFR y com­pris. Ar­man­do Pe­rei­ra, vieux com­plice de Pa­trick Dra­hi, prend en main les opé­ra­tions té­lé­coms à tra­vers le monde. Ces chan­ge­ments bru­taux n’ont pas em­pê­ché la chute du titre ven­dre­di. De­puis le mois de juin, la ca­pi­ta­li­sa­tion bour­sière d’Al­tice a été di­vi­sée par deux, pour re­tom­ber à 16,5 mil­liards. La fi­liale amé­ri­caine Al­tice US, co­tée de­puis fin juin, connaît un sort si­mi­laire. La dette du groupe, elle, pèse tou­jours aus­si lourd, à 51 mil­liards d’eu­ros.

Avec ce coup de ton­nerre, c’est la mé­thode Pa­trick Dra­hi qui est dé­sor­mais re­mise en ques­tion. Elle consiste en pre­mier lieu à dé­tec­ter les bonnes opé­ra­tions dans son sec­teur, un exer­cice pour le­quel l’homme d’af­faires n’a pas son pa­reil. Il a ain­si réus­si à conso­li­der le câble en France avec Nu­me­ri­cable, avant de ra­che­ter SFR en 2014, Por­tu­gal Te­le­com, deux ca­blô-opé­ra­teurs amé­ri­cains, tout en dé­ve­lop­pant ses ac­ti­vi­tés en Is­raël. L’homme d’af­faires est aus­si ré­pu­té pour me­ner à bien la deuxième phase de son mo­dèle : celle de la ré­duc­tion dras­tique des coûts, quitte par­fois à « ou­blier » de ré­gler les fac­tures de ses four­nis­seurs. Chez SFR, il a fait par­tir les top ma­na­gers les mieux payés et a ré­duit les ef­fec­tifs de 15 000 à 10 000 sa­la­riés.

C’est au­jourd’hui la troi­sième phase du scé­na­rio qui est pro­blé­ma­tique. Et c’est sans doute ce qui ex­plique le mou­ve­ment de dé­fiance des in­ves­tis­seurs. Pa­trick Dra­hi avait pro­mis qu’il aug­men­te­rait le chiffre d’af­faires et les marges des so­cié­tés ra­che­tées, no­tam­ment chez SFR. Un point cru­cial pour as­su­rer le rem­bour­se­ment de ses gi­gan­tesques em­prunts, sa­chant que l’opé­ra­teur de té­lé­coms porte 15 des 51 mil­liards de dette du groupe. Cet été, SFR a donc com­men­cé à dé­rou­ler une stra­té­gie de hausse de prix en re­le­vant de 1 à 3 eu­ros la plu­part des for­faits, soit pour des conte­nus sup­plé­men­taires (SFR Presse), soit pour une en­ve­loppe de don­nées en 4G beau­coup plus gé­né­reuse. Mais les clients ne l’ont pas en­ten­du de cette oreille et ont conti­nué à dé­ser­ter le groupe, certes un peu moins mas­si­ve­ment qu’au dé­but.

Dans le fixe, le ta­bleau n’est guère plus rose. Or ce point est ab­so­lu­ment fon­da­men­tal dans la ga­laxie Dra­hi. Lors­qu’il a ra­che­té SFR, il ex­pli­quait que les clients ADSL al­laient mi­grer sur le ré­seau câble ou fibre dé­te­nu en propre par l’opé­ra­teur. Ce qui, se­lon Mi­chel Combes, lui fe­rait éco­no­mi­ser les 800 mil­lions d’eu­ros an­nuels re­ver­sés à Orange pour l’uti­li­sa­tion de son ré­seau. « Un mon­tant clai­re­ment sur­éva­lué », af­firme Sté­phane Ri­chard, le PDG d’Orange. Or, Mi­chel Combes s’est ba­sé sur ce mon­tant pour ex­pli­quer comment SFR al­lait fi­nan­cer son plan fibre, après l’an­nonce par Pa­trick Dra­hi de son in­ten­tion de fi­brer seul 100 % de la France cet été. Peut-être est-ce la goutte qui a fait dé­bor­der le vase. En ef­fet, SFR a beau af­fir­mer qu’il dé­tient 10,4 mil­lions de prises très haut dé­bit (ce qui in­clut le câble), il lui fau­drait en­core re­lier au bas mot 15 mil­lions de foyers… soit un in­ves­tis­se­ment d’une quin­zaine de mil­liards d’eu­ros au mi­ni­mum, en re­te­nant les stan­dards de l’in­dus­trie. Pour sa dé­fense, Al­tice ex­plique que son coût de dé­ploie­ment d’une prise est bien in­fé­rieur à la moyenne de ses concur­rents, sans ja­mais le chif­frer. « Ce type d’in­cer­ti­tude sur le mon­tant d’un plan fibre rend ner­veux les mar­chés », notre Vincent Maulay, ana­lyste chez Oddo Securities.

Une grande in­cer­ti­tude ap­pa­raît sur la ca­pa­ci­té d’Al­tice et de SFR à aug­men­ter le chiffre d’af­faires et, par ri­co­chet, à faire face aux in­té­rêts de la dette. Celle-ci est « li­bel­lée à 85 % à taux fixe et sans échéance ma­jeure avant 2023 », fait va­loir le groupe. Si dans l’im­mé­diat, les mon­tages fi­nan­ciers de Pa­trick Dra­hi tiennent, ses am­bi- tions de nou­velles ac­qui­si­tions vont de­voir être mises en veilleuse. À ce­la s’ajoutent les in­ter­ro­ga­tions sur les réels be­soins en in­ves­tis­se­ments du groupe et sa ca­pa­ci­té à les as­su­mer.

En­fin, Al­tice est con­fron­té à un réel pro­blème en termes de ma­na­ge­ment. Les pa­trons ne se bous­culent pas pour ve­nir y tra­vailler. À la fin de l’été, Mi­chel Paulin, le pa­tron de SFR, a je­té l’éponge, « pour des rai­sons per­son­nelles », mais des désac­cords avec les orien­ta­tions stra­té­giques ont été sou­vent évo­qués. Cette fois, Mi­chel Combes, pour­tant ami de quinze ans de Dra­hi, quitte le na­vire. La vieille garde monte au cré­neau. Dex­ter Goei, Jé­ré­mie Bon­nin, Den­nis Okhui­j­sen et dans une moindre me­sure Alain Weill sont tous des an­ciens dans le groupe. Sans comp­ter Ar­man­do Pe­rei­ra qui de­vient di­rec­teur des opé­ra­tions té­lé­coms du groupe Al­tice (lire ci-des­sous), en cu­mu­lant la même fonc­tion chez SFR. Pa­trick Dra­hi a abat­tu ses der­nières cartes. La nou­velle di­rec­tion doit im­pé­ra­ti­ve­ment re­dres­ser la barre.

“L’in­cer­ti­tude sur le plan fibre rend les mar­chés ner­veux ” VINCENT MAULAY, ANA­LYSTE CHEZ ODDO SECURITIES

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