Le mes­sage de Mgr Vingt-Trois avant sa re­traite : « Les chré­tiens doivent em­pê­cher le monde de dor­mir »

L’ar­che­vêque de Pa­ris, qui a re­mis cette se­maine sa dé­mis­sion au Pape, fait le bi­lan de son ac­tion.

Le Figaro - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JEAN-MA­RIE GUÉNOIS £

L’ar­che­vêque de Pa­ris, qui a re­mis cette se­maine sa lettre de dé­mis­sion au Pape, re­vient sur ses douze ans à la tête du dio­cèse et fait part de ses in­quié­tudes sur la perte de vi­ta­li­té des chré­tiens.

À 75 ANS, le car­di­nal An­dré Vingt­Trois, ar­che­vêque de Pa­ris de­puis 2005, vient de re­mettre, con­for­mé­ment au droit de l’Église, sa lettre de dé­mis­sion au Pape. Af­fai­bli de­puis qu’il a été frap­pé au prin­temps 2017 par un syn­drome de Guillain-Bar­ré, il at­tend dé­sor­mais la no­mi­na­tion de son suc­ces­seur. Une an­nonce dont la date n’est pas en­core connue. Pour Le Fi­ga­ro, le car­di­nal tire le bi­lan de son ac­tion.

LE FI­GA­RO. – Avez-vous évo­qué la ques­tion de votre suc­ces­sion avec le Pape ? Mgr An­dré VINGT-TROIS. – Je suis al­lé spé­cia­le­ment le ren­con­trer en sep­tembre der­nier pour qu’il voie de ses yeux - que je n’étais pas ca­pable de du­rer in­dé­fi­ni­ment comme ar­che­vêque de Pa­ris. Et pour qu’il réa­lise qu’il était urgent, pour le bien du dio­cèse, qu’il y ait un nou­vel ar­che­vêque. Mais le Pape dé­ci­de­ra de ce chan­ge­ment quand il vou­dra.

Ce­la ne doit pas être évident d’écrire sa lettre de dé­mis­sion au Pape, le jour de ses 75 ans, après un de­mi-siècle au ser­vice de l’Église, puisque vous êtes en­tré au sé­mi­naire en 1962 ? J’ai ré­di­gé cette lettre sans dif­fi­cul­té et sans re­gret. C’est un grand pro­grès du concile Va­ti­can II que de per­mettre aux évêques de se re­ti­rer et de ne pas mou­rir en poste avec les in­con­vé­nients d’une fin de vie dé­gra­dée.

Vous sen­tez-vous li­bé­ré d’un poids ? Pour sen­tir une li­bé­ra­tion, il au­rait fal­lu que je me sente pri­son­nier! L’en­ga­ge­ment de ma vie, ce n’est pas d’être ar­che­vêque de Pa­ris mais de me mettre à la suite du Ch­rist… Je vais juste être li­bé­ré de beau­coup de tâches liées à cette fonc­tion, mais je conti­nue­rai à être dis­ciple du Ch­rist. Cette res­pon­sa­bi­li­té d’ar­che­vêque de Pa­ris est évi­dem­ment im­por­tante. Mais que ce­la soit moi ou un quel­qu’un d’autre qui l’exerce, ce­la ne change pas grand­chose à la charge. Je n’ai ja­mais ima­gi­né que je don­nais par moi­même un sens à la res­pon­sa­bi­li­té, c’est la res­pon­sa­bi­li­té qui me don­nait un sens.

Pour­quoi in­sis­tez-vous tant sur votre fonc­tion et si peu sur vous-même ? Êtes-vous gê­né d’être au pre­mier plan ? Je suis ar­ri­vé au pre­mier plan sans avoir été fait pour être au pre­mier plan. Je me suis adap­té. J’ai dû vivre au pre­mier plan alors que je n’avais ja­mais ima­gi­né ce­la. Que si­gni­fie être ar­che­vêque de Pa­ris ? Le noyau de la fonc­tion est d’être convain­cu – et je le suis – que le chef du dio­cèse de Pa­ris, c’est Dieu ! Je ne suis donc qu’au ser­vice de la ma­nière dont Dieu veut gou­ver­ner le dio­cèse de Pa­ris. Je ne suis pas là pour mettre en oeuvre des idées per­son­nelles, éla­bo­rer des tac­tiques sub­tiles… Je suis là pour écou­ter, pour dis­cer­ner ce qui me pa­raît propre à dy­na­mi­ser la vie de l’Église, à sou­te­nir les chré­tiens dans leur ef­fort pour vivre l’Évan­gile. Pa­ris, c’est aus­si la ca­pi­tale : il y a donc un vo­lume consi­dé­rable de ques­tions, de si­tua­tions, de ren­contres qui dé­passe les forces hu­maines et per­son­nelles. Ce qui sup­pose une ca­pa­ci­té à ré­flé­chir pour ne pas se lais­ser em­por­ter par le flux des in­for­ma­tions suc­ces­sives. Ce­la im­plique de mettre de la dis­tance dans le re­gard que l’on porte sur la so­cié­té, de culti­ver le sens de la du­rée et de la conti­nui­té. D’avoir en­fin un re­gard bien­veillant et po­si­tif vis-à-vis des gens qui ac­ceptent de se dé­vouer pour le bien com­mun, les po­li­tiques. Je trouve mal­sain qu’on en­ferme les po­li­tiques dans l’image d’hommes et de femmes uni­que­ment pré­oc­cu­pés par leur in­té­rêt per­son­nel. J’ai trop d’es­time pour eux, et pour leur en­ga­ge­ment, pour croire que c’est le seul mo­teur de leur ac­ti­vi­té.

Vous dé­cri­vez ici la feuille de route de votre suc­ces­seur… Il faut être doué d’une cer­taine ca­pa­ci­té d’en­du­rance et ne pas se lais­ser com­plè­te­ment consu­mer par l’évé­ne­ment. Tou­jours te­nir une ré­serve qui per­mette de ré­flé­chir à l’évé­ne­ment, in­dé­pen­dam­ment des af­fects qu’il sus­cite en soi. Le res­pon­sable n’est pas là pour im­po­ser ses ré­ac­tions sub­jec­tives à tous mais pour ai­der les autres à sur­mon­ter leurs sen­ti­ments afin d’ac­cé­der à la com­pré­hen­sion des choses.

Vous par­liez de « tac­tiques sub­tiles ». Vous avez la ré­pu­ta­tion d’être un re­dou­table tac­ti­cien. Ce­la fait-il par­tie du poste ? J’ai peut-être la ca­pa­ci­té de pen­ser spon­ta­né­ment à toutes les consé­quences d’une dé­ci­sion ! Mais les bons tac­ti­ciens sont ceux dont on ne voit pas la tac­tique : si tout le monde dé­chiffre ce que vous vou­lez faire, il n’y a pas d’ef­fet de sur­prise…

Dans les mo­ments tel­le­ment dif­fi­ciles et dans le se­cret de votre prière, vous ne vous êtes ja­mais ré­vol­té, in­di­gné face à Dieu ? Ma re­la­tion à Dieu n’est pas dans ce genre… Par édu­ca­tion et par mon his­toire, je n’ai pas ten­dance à at­tri­buer les évé­ne­ments à Dieu et en­core moins les mau­vais évé­ne­ments ! La vo­lon­té de Dieu sur l’hu­ma­ni­té est une aven­ture dans la­quelle il re­met l’homme à sa sa­gesse. Dieu in­ter­vient par­fois mais de ma­nière qui reste mys­té­rieuse. La foi, c’est pré­ci­sé­ment de croire que Dieu ne nous aban­donne pas lors­qu’on ne sait pas comment il prend soin de nous.

De quoi se­riez-vous le plus fier si l’on par­lait de bi­lan ? Je suis as­sez fier du pro­jet pas­to­ral du dio­cèse de Pa­ris. Ce n’est pas une in­ten­tion vague et in­dé­fi­nie mais un pro­jet avec des ob­jec­tifs an­nuels. Il re­pose sur une convic­tion: en ce temps, l’Église doit être mis­sion­naire… Et la mis­sion, c’est que chaque bap­ti­sé soit le plus di­rec­te­ment pos­sible im­pli­qué. Lors­qu’il sort de l’église le di­manche, tout com­mence ! Au­tour de lui, là où il se trouve.

Avez-vous ra­té quelque chose ? Je n’ai pas suf­fi­sam­ment réus­si à mettre en oeuvre la com­mu­nion entre les com­mu­nau­tés chré­tiennes du dio­cèse, les pa­roisses. On a pro­gres­sé sur le plan éco­no­mique mais pas­ser de la so­li­da­ri­té éco­no­mique à une so­li­da­ri­té apostolique, c’est plus dif­fi­cile.

Et quel bi­lan ti­rez-vous sur le plan po­li­tique et so­cial ? Sur le plan po­li­tique, je n’ai ni réus­site ni échec, car je n’étais pas là pour ré­for­mer la so­cié­té fran­çaise. Je n’ai pas une stra­té­gie de ma­ni­pu­la­tion du monde po­li­tique. Je ne suis pas un homme po­li­tique, mais j’ai conscience que je re­pré­sente un cor­pus d’idées, de pra­tiques, de convic­tions qui ont un sens par rap­port à la vie po­li­tique de la so­cié­té. Je dois donc es­sayer de par­ta­ger ce cor­pus évan­gé­lique. Je peux le faire par des contacts per­son­nels avec des po­li­tiques – mais je n’ai pas alors à pu­blier des com­mu­ni­qués – ou par des consul­ta­tions ins­ti­tu­tion­nelles. Ce que j’ai fait.

L’Église donne tou­te­fois l’im­pres­sion d’avoir vrai­ment dé­cro­ché du dé­bat pu­blic… Ce n’est pas si simple… Li­sez Le Fi­ga­ro de la fin du XIXe siècle! On fai­sait les in­ven­taires des églises, on chas­sait les au­mô­niers des ins­ti­tuts pu­blics. Le pro­jet ex­pli­cite était d’éli­mi­ner l’Église ca­tho­lique de la vie pu­blique. Il a été me­né à bien ou presque. Ce qui fait la pré­sence pu­blique de l’Église, ce n’est pas une meilleure tac­tique po­li­tique mais que des chré­tiens soient réel­le­ment des chré­tiens et qu’ils em­pêchent le monde de dor­mir.

De­puis le ma­riage pour tous et l’échec de Fran­çois Fillon à la pré­si­den­tielle, les chré­tiens comme force de pro­po­si­tions po­li­tiques en France ont tout de même pris un sé­rieux coup sur la tête… L’ob­jec­tif des chré­tiens n’est pas de prendre le pou­voir! Il y a tou­jours des pé­ri­pé­ties, des ban­nières qu’il fau­drait suivre. Mais au bout du compte, les ban­nières tombent et les ca­tho­liques res­tent. Il faut donc faire avec les chré­tiens, à moins qu’ils ne veuillent plus se mon­trer. Car la ten­ta­tion, au­jourd’hui, est de se ré­si­gner à une dif­fé­rence qui se­rait in­sur­mon­table entre la culture com­mune de la so­cié­té et une vi­sion évan­gé­lique de l’exis­tence. On ne pour­rait plus être chré­tien en étant comme tout le monde. Or nous vi­vons une pé­riode où les chré­tiens doivent plu­tôt prendre conscience de leur ori­gi­na­li­té dans la so­cié­té.

Mais l’Église, sa hié­rar­chie doivent aus­si s’adap­ter… Il est vain d’ima­gi­ner que quel­qu’un se­rait ca­pable de mettre au point une tac­tique pour sur­mon­ter cette dif­fi­cul­té. Moi, je n’en ai pas été ca­pable. En ef­fet, l’Église du peuple n’est pas seule­ment com­po­sée de mi­li­tants et on ne peut pas, non plus, se sa­tis­faire d’une Église à deux vi­tesses ! L’Église doit donc ac­cueillir tous les de­grés et toutes les mo­da­li­tés d’ap­par­te­nance. La per­sonne qui est ca­chée der­rière un pi­lier par­ti­cipe tout au­tant à la messe que le chef de choeur es­tam­pillé ca­tho­lique pra­ti­quant. Ce mystère d’in­té­rio­ri­té, per­sonne n’est ca­pable de le ra­tio­na­li­ser. Mais il nous re­vient de per­mettre à cha­cun, quel qu’il soit, d’ac­cé­der à Dieu, quel que soit le de­gré de sa par­ti­ci­pa­tion. Mon es­pé­rance est donc que nous ayons une Église suf­fi­sam­ment vi­vante pour ac­cueillir des gens qui ne sont pas né­ces­sai­re­ment « conformes ».

Vous ne voyez pas une perte d’in­fluence de l’Église en France ? L’Église n’a ja­mais eu d’in­fluence! Vous croyez qu’un homme d’Église a in­flé­chi la lé­gis­la­tion ces der­nières dé­cen­nies en de­man­dant de suivre ce qu’il re­com­man­dait ? L’Église n’a pas em­pê­ché la loi sur le di­vorce ou d’autres lois en­core. Elle a tou­jours dit qu’elle n’était pas d’ac­cord, mais ce­la n’a pas em­pê­ché les choses d’ar­ri­ver! La réa­li­té de la so­cié­té ne fonc­tionne pas comme ce­la, elle est tra­ver­sée et tra­vaillée par les pous­sées idéo­lo­giques et de moeurs. L’Église peut ex­pri­mer un désac­cord, des ré­serves, elle peut ti­rer des si­gnaux d’alarme, mais si les chré­tiens ne sont pas in­ves­tis, ce n’est pas l’ar­che­vêque de Pa­ris qui va chan­ger le cours des choses… Le mieux que l’ar­che­vêque de Pa­ris puisse faire est d’énon­cer des ques­tions qui ai­de­ront ceux qui sont en res­pon­sa­bi­li­té à com­prendre qu’ils font une er­reur.

C’est le cas ac­tuel de la PMA pour toutes et de la GPA ? Oui. La ques­tion, ce n’est pas de sa­voir si la loi les au­to­ri­se­ra ou non… mais de sa­voir s’il y a des chré­tiens suf­fi­sam­ment mo­ti­vés pour ne pas y avoir re­cours !

Cer­tains s’in­quiètent du déclin du ca­tho­li­cisme en France et de la crois­sance de l’is­lam… On ne peut pas par­ler d’un déclin du chris­tia­nisme. Il y a en re­vanche un déclin d’une cer­taine image et d’une cer­taine réa­li­té de l’Église, c’est évident… Ce­la ne veut pas dire que tout dis­pa­raît, loin de là! Ce qui m’in­quiète, c’est qu’un vide suf­fi­sant se forme pour que les dis­cours en­flam­més trouvent ac­qué­reurs. Je ne suis pas in­quiet de voir des gens ve­nir d’autres ho­ri­zons en France. Ce qui m’in­quié­te­rait se­rait de voir ceux qui sont ici de­ve­nir tel­le­ment in­dif­fé­rents que tous les dis­cours pour­raient s’im­po­ser.

À ce titre, beau­coup ne com­prennent pas les pro­pos du pape Fran­çois sur l’im­mi­gra­tion. Le Pape ne dit qu’une chose: il faut ac­cueillir les gens qui sont en dif­fi­cul­té. Ce n’est pas la pre­mière fois qu’il y a des mou­ve­ments de po­pu­la­tion dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. La ques­tion est de sa­voir si nous avons une vi­ta­li­té suf­fi­sante pour les ac­cueillir et leur pro­po­ser un mode de vie dif­fé­rent ou si nous sommes à ce point anes­thé­siés que l’on n’ait plus qu’à se ca­cher et leur lais­ser oc­cu­per le ter­rain…

Avez-vous le sen­ti­ment d’avoir ac­com­pli ce que vous de­viez ? J’ai fait une par­tie de ce que le Sei­gneur at­ten­dait de moi… Dans le do­maine de la sain­te­té, il me reste en­core quelques tâches à ac­com­plir…

Si vous aviez à ré­su­mer d’un mot votre ac­tion ? La cons­tance…

Nous vi­vons une pé­riode où les chré­tiens doivent prendre conscience de leur ori­gi­na­li­té so­cié­té» dans la MGR VINGT-TROIS

THO­MAS MO­REL-FORT/ PHOTOPQR/LE PA­RI­SIEN

« Je ne suis pas in­quiet de voir des gens ve­nir d’autres ho­ri­zons en France. Ce qui m’in­quié­te­rait se­rait de voir ceux qui sont ici de­ve­nir tel­le­ment in­dif­fé­rents que tous les dis­cours pour­raient s’im­po­ser », ex­plique Mgr Vingt-Trois (ici, à Pa­ris, en 2013).

STE­PHANE DE SAKUTIN/AFP

Messe d’ins­tal­la­tion de Mgr Vingt-Trois, le 5 mars 2005, à Notre-Dame de Pa­ris.

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