« Rive », la dé­ra­di­ca­li­sa­tion hors de la pri­son

Res­té long­temps se­cret, ce pro­gramme lan­cé fin 2016 vient d’être dé­voi­lé par la mi­nistre de la Jus­tice, qui ré­flé­chit à l’étendre à l’en­semble du ter­ri­toire fran­çais. Il concerne ac­tuel­le­ment 14 ra­di­ca­li­sés.

Le Figaro - - SOCIÉTÉ - CA­RO­LINE PI­QUET @Ca­roPi­quet

IS­LA­MISME « Rive » pour « Re­cherche et in­ter­ven­tion sur les vio­lences ex­tré­mistes ». C’est le nom du nou­veau dis­po­si­tif de dé­ra­di­ca­li­sa­tion tes­té en toute dis­cré­tion par le mi­nis­tère de la Jus­tice de­puis une di­zaine de mois en Île-de­France. Ac­tuel­le­ment, 14 per­sonnes ra­di­ca­li­sées - 8 hommes et 6 femmes âgés de 26 ans en moyenne - sont sui­vies par une équipe plu­ri­dis­ci­pli­naire dont l’ob­jec­tif est de les « désen­ga­ger » de « la vio­lence ex­tré­miste » et de les ré­in­sé­rer dans la so­cié­té.

Si ce pro­gramme peut de prime abord res­sem­bler à d’autres pro­jets de dé­ra­di­ca­li­sa­tion, il pré­sente pour­tant plu­sieurs par­ti­cu­la­ri­tés et prend par­fois le contre­pied de pré­cé­dentes ex­pé­ri­men­ta­tions. D’abord parce que ses par­ti­ci­pants le suivent sous la contrainte d’un juge. Exit le vo­lon­ta­riat comme c’était le cas au centre de dé­ra­di­ca­li­sa­tion de Pon­tour­ny, au­jourd’hui fer­mé, faute de can­di­dats. En­suite, parce que le sui­vi se fait en mi­lieu ou­vert. C’est-à-dire qu’au­cun des par­ti­ci­pants de ce dis­po­si­tif ne se trouve en pri­son: ils sont sous contrôle ju­di­ciaire, as­si­gnés à ré­si­dence ou sous bra­ce­let élec­tro­nique, le plus sou­vent en at­tente d’un ju­ge­ment. Les autres ont été condam­nés pour une in­frac­tion en lien avec le ter­ro­risme ou pour des faits de droit com­mun avant d’être re­pé­rés pour leur ra­di­ca­li­sa­tion. Les faits qui leur sont re­pro­chés sont va­riés : cer­tains avaient des vel­léi­tés de dé­part en Sy­rie, ont fait un pas­sage en zone ira­ko-sy­rienne, d’autres étaient pour­sui­vis pour apo­lo­gie du ter­ro­risme ou consul­ta­tion de sites dji­ha­distes.

Ré­fé­rents so­ciaux, psy­cho­logue, au­mô­nier mu­sul­man, une di­zaine de pro­fes­sion­nels prennent en charge ces per­sonnes à rai­son de six heures par se­maine et via des prises de ren­dez-vous. « On se dé­place énor­mé­ment », ex­plique Fré­dé­ric Lauféron, le di­rec­teur gé­né­ral de l’as­so­cia­tion AP­CARS (As­so­cia­tion de po­li­tique cri­mi­nelle ap­pli­quée et de ré­in­ser­tion so­ciale) qui pi­lote ce pro­jet avec l’Ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire, plus pré­ci­sé­ment avec les SPIP (Ser­vices pé­ni­ten­tiaires in­ser­tion et pro­ba­tion). Les ren­contres peuvent se faire au res­tau­rant, dans un parc pu­blic ou près de leur do­mi­cile. Con­trai­re­ment aux ex­pé­ri­men­ta­tions, il n’y a pas de centre de dé­ra­di­ca­li­sa­tion à pro­pre­ment par­ler et ja­mais au­cun par­ti­ci­pant ne se croise. L’équipe est aus­si joi­gnable par té­lé­phone du lun­di au sa­me­di. « On les aide dans leurs dé­marches ad­mi­nis­tra­tives mais aus­si dans leurs ques­tion­ne­ments, qu’ils soient re­li­gieux ou iden­ti­taires », dé­taille le res­pon­sable as­so­cia­tif. Le sui­vi se veut « très in­di­vi­dua­li­sé » : « on va cher­cher à com­prendre leur par­cours, pour­quoi ils ont eu af­faire à la jus­tice » pour pou­voir in fine, « construire avec eux un pro­jet de vie com­pa­tible avec les prin­cipes de la Ré­pu­blique », pour­suit Fré­dé­ric Lauféron.

L’opé­ra­tion s’avère par­fois dé­li­cate puis­qu’il faut à terme tis­ser « un lien de confiance » avec le par­ti­ci­pant et le convaincre de l’uti­li­té de ce pro­gramme. Si au dé­part, cer­tains se sont mon­trés ré­ti­cents, tous ont fi­ni par co­opé­rer. « La plu­part d’entre eux nous ap­pellent spon­ta­né­ment. On est de­ve­nu une sorte de point d’an­crage », es­time en­core Fré­dé­ric Lauféron. Et si l’un d’eux ar­rê­tait de col­la­bo­rer, le juge pour­rait tout de suite prendre des sanc­tions et l’in­car­cé­rer.

L’idée de ce pro­gramme a émer­gé en août 2016, juste après l’at­ten­tat de Saint-Étienne-du-Rou­vray, dont l’un des au­teurs était sous bra­ce­let élec­tro­nique. « On a com­pris qu’il fal­lait aus­si prendre en charge les per­sonnes sui­vies en mi­lieu ou­vert car elles étaient tout aus­si dan­ge­reuses que celles qui sont en pri­son », ex­plique-t-on à l’Ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire. À l’époque, l’im­pul­sion est don­née par Jean-Jacques Ur­voas, alors garde des Sceaux, mais con­trai­re­ment aux autres ex­pé­ri­men­ta­tions qui ont sou­vent tour­né au fias­co, le pro­jet est, cette fois-ci, te­nu se­cret, loin des ca­mé­ras. Ce n’est que jeu­di, à un mois de la pré­sen­ta­tion d’un plan na­tio­nal de lutte contre la ra­di­ca­li­sa­tion, que la mi­nistre de la Jus­tice a dé­ci­dé de ré­vé­ler son exis­tence. « Nous avons au­tour de 500 dé­te­nus très ra­di­ca­li­sés et 1 500 per­sonnes en voie de ra­di­ca­li­sa­tion. Donc il faut agir », a dé­cla­ré Ni­cole Bel­lou­bet, qui dit ré­flé­chir à l’ex­ten­sion de ce pro­jet sur le ter­ri­toire na­tio­nal.

“On va cher­cher à com­prendre leur par­cours ” FRÉ­DÉ­RIC LAUFÉRON, DI­REC­TEUR GÉ­NÉ­RAL DE L’AS­SO­CIA­TION AP­CARS

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