Hol­ly­wood dans la tour­mente de l’af­faire Wein­stein

La chute du pro­duc­teur amé­ri­cain, qui a en­traî­né des ré­vé­la­tions d’abus sexuels en cas­cade, ter­nit main­te­nant l’image de la my­thique usine à rêves.

Le Figaro - - LA UNE - CONS­TANCE JA­MET (AVEC ÉTIENNE SORIN) cja­met@le­fi­ga­ro.fr

«Il­règne à Hol­ly­wood une at­mo­sphère de guerre. On ignore qui, de­main, se­ra le pro­chain à être re­con­nu comme pré­da­teur sexuel. Des noms cir­culent. Des pro­jets de films, de sé­ries en cours sus­citent l’in­quié­tude à la seule idée que l’une de leurs pièces maî­tresses puisse être concer­née », ré­sume Jor­dan Mintzer, correspondant du Hol­ly­wood Re­por­ter à Pa­ris. Ce­la fait un mois que le New York Times et le New Yor­ker ont ou­vert la boîte de Pan­dore en ré­vé­lant les abus aux­quels se li­vrait Har­vey Wein­stein en­vers ses col­la­bo­ra­trices, des ac­trices et même des jour­na­listes. La chute du na­bab a li­bé­ré la pa­role. D’autres har­ce­leurs ont été dé­non­cés : le pro­duc­teur Brett Rat­ner, le ci­néaste et scé­na­riste James To­back, les ac­teurs Ste­ven Sea­gal, Louis C. K. et Ke­vin Spa­cey ou en­core Roy Price, pa­tron d’Ama­zon Stu­dio, la branche de pro­duc­tion de films du géant du com­merce en ligne. Un séisme dont l’onde de choc ne montre au­cun signe d’af­fai­blis­se­ment.

Con­trai­re­ment aux scan­dales sexuels de l’âge d’or de Hol­ly­wood (lire ci-contre), les studios ne ferment plus les yeux. Crai­gnant pour leurs re­cettes et leur image, ils af­fichent une to­lé­rance zé­ro et prennent leur dis­tance avec les mis en cause, en­ter­rant ou sus­pen­dant des fran­chises em­blé­ma­tiques. « La ra­pi­di­té et la sé­vé­ri­té de leur ré­ponse sont d’une am­pleur in­édite », confirme Jor­dan Mintzer.

Vingt-quatre heures après les dé­cla­ra­tions d’An­tho­ny Rapp, l’ac­teur de Star Trek Dis­co­ve­ry, qui ac­cu­sait Ke­vin Spa­cey d’avoir ten­té de le vio­ler alors qu’il n’avait que 14 ans, Net­flix, le dif­fu­seur, et la so­cié­té de pro­duc­tion MRC in­ter­rompent le tour­nage de la sai­son 6 de House of Cards. Les témoignages des tech­ni­ciens et as­sis­tants s’ac­cu­mu­lant, la pla­te­forme SVOD an­nonce, trois jours plus tard, li­mo­ger sa star et ge­ler la pro­duc­tion afin de per­mettre aux scé­na­ristes de ré­écrire leurs in­trigues et trouver un moyen de tuer le per­son­nage in­car­né par Spa­cey, le pré­sident amé­ri­cain sans scru­pules Frank Un­der­wood. Une so­lu­tion d’au­tant plus com­plexe que deux épi­sodes étaient dé­jà en boîte.

Net­flix aban­donne aus­si le film co­pro­duit par et avec Spa­cey, Gore, sur la re­la­tion entre un jeune homme et le cé­lèbre écri­vain amé­ri­cain Gore Vi­dal, qui de­vait sor­tir l’an pro­chain. La post­pro­duc­tion était presque ter­mi­née. De son cô­té, So­ny main­tient la sor­tie en salle fin dé­cembre de Tout l’ar­gent du monde, pro­jet phare de Rid­ley Scott avec Spa­cey dans un se­cond rôle, par égard pour « les 800 co­mé­diens et tech­ni­ciens ayant contri­bué au long-mé­trage ». Mais, sans at­tendre l’aval de So­ny, le réa­li­sa­teur rem­place, à moins de cinq se­maines de la sor­tie, Ke­vin Spa­cey par Ch­ris­to­pher Plum­mer. Un geste ja­mais vu qui a si­dé­ré les ob­ser­va­teurs. Le film était ter­mi­né ; les bandes-an­nonces en ligne sur YouTube. Les huit à dix jours de tour­nage ad­di­tion­nels, l’in­ser­tion dans le mon­tage ter­mi­né de Plum­mer - qui né­ces­si­te­ra de nom­breux ef­fets spé­ciaux - se chif­fre­ront en mil­lions de dol­lars ! Mais cette au­dace pour­rait va­loir à Rid­ley Scott, qui s’était vu im­po­ser Spa­cey par le stu­dio, la no­mi­na­tion aux Os­cars qui lui manque tant.

Même ban­nis­se­ment pour l’hu­mo­riste Louis C. K.. Ayant bâ­ti sa car­rière sur son per­son­nage qua­si au­to­bio­gra­phique d’ar­tiste dé­pri­mé ayant le sexe triste, la ve­dette de stand-up a re­con­nu des com­por­te­ments ex­hi­bi­tion­nistes. Aus­si­tôt, Net­flix, la chaîne FX Net­works, fi­liale de la Fox, et ses agents ont ces­sé toute col­la­bo­ra­tion. Sa co­mé­die noire qui de­vait sor­tir le len­de­main a été re­por­tée sine die. ARP, le dis­tri­bu­teur fran­çais qui a ache­té I Love You Daddy ! au Fes­ti­val de To­ron­to en sep­tembre der­nier, pré­voyait une sor­tie le 27 dé­cembre. Louis C. K. a an­nu­lé sa ve­nue en France et ARP est tri­bu­taire de la dé­ci­sion des Amé­ri­cains. « C’est un film for­mi­dable, re­grette Mi­chèle Hal­bers­tadt, chez ARP. Mal­heu­reu­se­ment, il n’est plus mon­trable dans le contexte ac­tuel. Le film ne peut plus être vu pour ce qu’il est. »

Mat­thew Wei­ner, le sho­wrun­ner de la sé­rie Mad Men, est quant à lui ac­cu­sé de har­cè­le­ment sexuel par l’une des an­ciennes scé­na­ristes du show, Ka­ter Gor­don. En pleine pro­mo­tion de son pre­mier ro­man, Hea­ther, par­des­sus tout, il conteste les faits. Son édi­teur fran­çais, Gal­li­mard, confirme sa ve­nue à Pa­ris les 29 et 30 no­vembre pro­chain.

Mais gare aux studios qui se­raient trop lents à prendre la me­sure du pro­blème! Par­te­naire ma­jeur de War­ner Bros via sa so­cié­té RatPac, le pro­duc­teur Brett Rat­ner a mal­trai­té plu­sieurs femmes, dont les ac­trices Olivia Munn et El­len Page. War­ner Bros a an­non­cé rompre avec le réa­li­sa­teur de block bus­ters (Rush Hour, X-Men : L’Af­fron­te­ment fi­nal), chas­sé de ses bu­reaux. Le contrat de 450 mil­lions de dol­lars liant RatPac et War­ner court néan­moins jus­qu’en 2018. Une am­bi­guï­té in­sup­por­table pour Gal Ga­dot. La star de Wonder Wo­man, pro­duit par Rat­ner, au­rait exi­gé pour re­prendre son rôle que la War­ner ra­chète les parts du ci­néaste, le pri­vant ain­si de tout bé­né­fice.

Même les res­ca­pés de pré­cé­dents scan­dales ne sont plus intouchables. Woo­dy Al­len, qui a sur­vé­cu dans l’in­dus­trie en dé­pit d’ac­cu­sa­tions d’at­tou­che­ments sur ses en­fants adop­tifs vieilles de vingt ans, va­cille. Pro­duit par Ama­zon, son pro­chain long-mé­trage, Wonder Wheel, a vu sa pre­mière sup­pri­mée in ex­tre­mis mi-oc­tobre. Le ci­néaste, dont le fils Ro­nan Far­row est l’au­teur de l’en­quête dé­vas­ta­trice du New Yor­ker, s’in­quié­tait du mo­ral de Har­vey Wein­stein et d’une éven­tuelle chasse aux sor­cières (avant de faire ma­chine ar­rière). De quoi plom­ber son film et son in­ter­prète Kate Wins­let, qui pou­vait es­pé­rer briller dans cette sai­son des prix mise com­plè­te­ment sens des­sus des­sous.

Ja­dis si­len­cieuse, car dé­pen­dante de la manne pu­bli­ci­taire des studios, la presse spé­cia­li­sée a joint ses forces d’in­ves­ti­ga­tion au grand dé­bal­lage. Va­rie­ty et The Hol­ly­wood Re­por­ter ont, ce week-end, ré­vé­lé des témoignages à charge contre George Ta­kei, l’icône de Star Trek, et An­drew Kreis­berg, pro­duc­teur exé­cu­tif de Su­per­girl, Flash et Ar­row, les sé­ries de su­per-hé­ros de la CW, pro­prié­té de la War­ner.

« La men­ta­li­té ma­chiste de Hol­ly­wood qu’in­car­nait à mer­veille Wein­stein où une ac­trice, scé­na­riste ou réa­li­sa­trice de­vait sup­por­ter gestes et pa­roles sa­laces pour être ac­cep­tée est dé­sor­mais contes­tée », veut croire Jor­dan Mintzer. Ce­pen­dant, le jour­na­liste du Hol­ly­wood Re­por­ter re­con­naît que l’af­faire Wein­stein est à double tran­chant : « Les femmes de­vant et der­rière la ca­mé­ra se­ront sans doute mieux trai­tées. Mais, cô­té bu­si­ness, pour s’évi­ter des risques de pro­cès, les agences et les studios pour­raient frei­ner les em­bauches. »

“La ra­pi­di­té et la sé­vé­ri­té de la ré­ponse des studios sont d’une am­pleur in­édite ” JOR­DAN MINTZER, CORRESPONDANT DU « HOL­LY­WOOD RE­POR­TER » À PA­RIS

➔ AN­TOINE SIRE : « L’USINE À RÊVES A MAN­QUÉ LA RÉ­VO­LU­TION FÉ­MI­NISTE » ➔ LES OS­CARS CHANGENT DE SEXE

RONEN TIVONY/NURPHOTO/AFP

Des cen­taines de per­sonnes ont dé­fi­lé sur Hol­ly­wood Bou­le­vard pour dé­non­cer le har­cè­le­ment et les abus sexuels, à Los An­geles, le 12 no­vembre.

MA­RIO ANZUONI/REU­TERS RO­BYN BECK/AFP

L’ac­teur Ke­vin Spa­cey, hé­ros de la sé­rie House of Cards, en 2014, à Los An­geles.

Le pro­duc­teur Har­vey Wein­stein, en 2014, pen­dant la cé­ré­mo­nie des 86e Aca­de­my Awards à Hol­ly­wood.

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