Les sé­pa­ra­tistes de l’Ara­kan pris entre l’armée et la crise ro­hin­gya

Les in­dé­pen­dan­tistes de l’Ouest bir­man veulent res­ter à dis­tance des deux camps aux­quels ils s’op­posent.

Le Figaro - - LA UNE - ÉMI­LIE LOPES @Emi­lieLopes LAIZA

ASIE DU SUD-EST La voix est grave, pleine d’as­su­rance. Le men­ton re­le­vé, le sou­rire nar­quois. Le gé­né­ral Twan Mrat Naing n’ac­corde plus au­cune in­ter­view de­puis des mois. Pour ne pas brouiller les pistes et faire ga­gner des points à l’un des deux camps aux­quels il s’op­pose de­puis des an­nées : la Tat­ma­daw, l’armée bir­mane, d’un cô­té, et les Ro­hin­gyas, de l’autre.

À 39 ans, Twan Mrat Naing est la fi­gure de proue de la lutte in­dé­pen­dan­tiste dans l’ouest de la Bir­ma­nie. Adu­lé dans une par­tie du pays, in­con­nu dans l’autre. À la tête de l’Armée arakanaise (AA), qu’il a créée le 10 avril 2009, il in­cite son peuple à ve­nir gros­sir ses rangs dans de nom­breuses vi­déos pu­bliées sur In­ter­net. «Mes troupes comptent quelques mil­liers d’hommes et de femmes (moins de 2000 per­sonnes en réa­li­té). Notre ob­jec­tif est de re­trou­ver notre in­dé­pen­dance. Nous sommes au­jourd’hui sous la co­lo­ni­sa­tion des Bir­mans, après avoir su­bi la co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique. Tout est pillé par le gou­ver­ne­ment cen­tral. Nous nous bat­tons pour l’au­to­dé­ter­mi­na­tion de notre peuple, la sau­ve­garde de notre iden­ti­té et contre l’im­mi­gra­tion illé­gale », af­firme-t-il.

Re­tran­ché dans le nord du pays, à la fron­tière si­no-bir­mane, il s’est al­lié à une autre armée in­dé­pen­dan­tiste, bien plus connue et in­fluente, l’armée in­dé­pen­dan­tiste Ka­chin (KIA). Ce jour-là, des cen­taines de fan­tas­sins s’en­traînent dans les camps per­dus dans les col­lines ver­doyantes. «Nous avons le sou­tien de la KIA et nous les ai­dons aus­si à com­battre. En face, dans la jungle, c’est la Tat­ma­daw, elle peut ti­rer à tout mo­ment, il faut faire at­ten­tion, nous sommes sur le qui-vive », s’in­quiète-t-il.

Long­temps, l’AA a été stig­ma­ti­sée par l’armée bir­mane et ac­cu­sée d’être la prin­ci­pale res­pon­sable des troubles dans l’Ara­kan. Avant que les Ro­hin­gyas ne de­viennent les en­ne­mis pu­blics nu­mé­ro un. «La der­nière at­taque contre l’armée bir­mane re­monte au 31 août, après celle de l’Armée du sa­lut des Ro­hin­gyas de l’Ara­kan (Ar­sa) qui a dé­clen­ché la crise que l’on connaît, lance le gé­né­ral en re­gar­dant son se­cré­taire pour qu’il confirme la date. Ils nous ont en­suite ac­cu­sés d’être des ter­ro­ristes et d’ai­der les Ben­ga­lis. Mais il n’en est rien. Nous vou­lons res­ter en de­hors du conflit ac­tuel entre les mu­sul­mans et les Bir­mans.» Le gé­né­ral Twan Mrat Naing re­la­ti­vise aus­si le pou­voir de l’Ar­sa. « On les ac­cuse d’être des ter­ro­ristes en lien avec Daech ou al-Qai­da. Mais nous avons cap­tu­ré cer­taines de leurs mu­ni­tions cet été, il n’y avait que des ma­chettes et des pe­tites armes. Ce­la ne re­pré­sente rien. Ils ne sont pas un groupe im­por­tant. »

Dans ce pays aux 135 eth­nies, « le gou­ver­ne­ment uti­lise le terme de “ter­ro­risme” pour mar­gi­na­li­ser la ré­sis­tance eth­nique et jus­ti­fier une action mi­li­taire dis­pro­por­tion­née contre elle, il s’en sert pour l’AA, l’Ar­sa et d’autres groupes ar­més », es­time Edith Mi­rante, di­rec­trice du pro­jet Maje, pour les mi­no­ri­tés en Asie du Sud-Est, au­teure de nom­breux livres sur la Bir­ma­nie et consi­dé­rée comme l’une des meilleures spé­cia­listes de la ré­gion.

Pour Twan Mrat Naing, la crise ac­tuelle est faite pour « dé­tour­ner le peuple des vrais pro­blèmes». «Les Ara­ka­nais souffrent, ils ont faim, ils sont pauvres, l’ac­cès à l’éducation est dif­fi­cile. Il faut les ai­der, c’est ma seule pré­oc­cu­pa­tion. » S’il as­sure ne pas com­battre les Ro­hin­gyas, le gé­né­ral re­fuse de re­con­naître leurs liens avec l’État d’Ara­kan. «Nous ne pou­vons pas em­ployer le terme “Ro­hin­gyas”, c’est nier l’iden­ti­té de notre État et pré­tendre qu’ils font par­tie de notre his­toire, que nous avons eu une na­tion mu­sul­mane. Ce n’est pas vrai. Il se­ra im­pos­sible de vivre avec eux tant qu’ils vou­dront uti­li­ser ce terme, pré­vient-il. Au­jourd’hui, on parle de ra­pa­trie­ment. On ne peut pas les ra­pa­trier, ils n’ap­par­tiennent pas à notre pays ! »

Après cette longue dia­tribe, il s’au­to­rise quelques di­gres­sions, qui en disent long. « Les viols des femmes mu­sul­manes par l’armée bir­mane ? Com­ment un homme peut avoir du dé­sir pour ces femmes si laides. Les Ka­chins sont belles, les Shans sont ma­gni­fiques, mais re­gar­dez un peu les Ben­ga­lis, elles sont si moches. Mais oui, il y a des viols, ce n’est pas nou­veau. »

Twan Mrat Naing ne sait pas en­core quand il pour­ra re­ve­nir dans l’Ara­kan. Il doit res­ter dans l’État Ka­chin pour sa sé­cu­ri­té. Ce­la pour­rait ca­cher d’autres rai­sons. Avant de par­tir, il veut ab­so­lu­ment mon­trer son arme fa­vo­rite: un .338 La­pua Ma­gnum, un fu­sil de haute pré­ci­sion. Mu­ni­tions nom­breuses, Land Ro­ver ru­ti­lantes: l’ar­gent ne manque pas dans ce camp. Mais il se re­fuse à

“Nous vou­lons res­ter en de­hors du conflit ac­tuel entre les mu­sul­mans et les Bir­mans” LE GÉ­NÉ­RAL TWAN MRAT NAING, À LA TÊTE DE L’ARMÉE ARAKANAISE

tout commentaire. «Il doit y avoir un sou­tien fi­nan­cier, des dons d’armes et d’uni­formes de la part de la KIA quand ils com­battent dans l’État Ka­chin. Il y a éga­le­ment des dons de ci­vils et aus­si des pro­fits éven­tuels du com­merce fron­ta­lier. Il y a eu jus­qu’à pré­sent des ac­cu­sa­tions non prou­vées d’im­pli­ca­tion dans le com­merce de drogues à la fron­tière, no­tam­ment d’am­phé­ta­mines vers le Ban­gla­desh », note Edith Mi­rante.

Face aux ru­meurs et aux cri­tiques, Twan Mrat Naing pré­fère rec­ti­fier le tir. « Nous de­vons res­ter prag­ma­tiques et concen­trés sur notre but. Nous ne sommes pas seule­ment un État, nous étions un royaume, une na­tion. Nous avons per­du notre in­dé­pen­dance il y a deux cents ans. Notre rêve est de la re­trou­ver et nous y par­vien­drons. »

KAMILA STEPIEN/REA

Le gé­né­ral Twan Mrat Naing (39 ans) est le com­man­dant en chef de l’Armée arakanaise, qu’il a créée en avril 2009.

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