L’ana­lyse de Guillaume Per­rault

Le Figaro - - LA UNE - Guillaume Per­rault £@GuilPer­rault

L’ église ab­ba­tiale de Vé­ze­lay « est dans un état pi­toyable », écrit Pros­per Mé­ri­mée, ins­pec­teur gé­né­ral des mo­nu­ments his­to­riques, en 1834. L’ar­tiste est stu­pé­fait de voir com­bien ce chefd’oeuvre de l’ar­chi­tec­ture ro­mane me­nace ruine. « Il y pleut à verse et, entre les pierres, poussent des arbres gros comme le bras », s’alarme Mé­ri­mée. À l’époque, nos édi­fices re­li­gieux, na­tio­na­li­sés sans in­dem­ni­sa­tion en 1789, étaient comme un grand bles­sé lais­sé sans soins après le van­da­lisme et l’ico­no­clasme qui avaient ac­com­pa­gné la Ter­reur puis l’in­dif­fé­rence des pou­voirs pu­blics suc­ces­sifs jus­qu’à la mo­nar­chie de Juillet. Confron­té à une tâche her­cu­léenne, Mé­ri­mée fut donc, de sa no­mi­na­tion en 1834 jus­qu’à sa dé­mis­sion en 1860, l’in­fir­mier en chef des ca­thé­drales, églises et ab­bayes de France. Dès le len­de­main de sa vi­site de Vé­ze­lay, l’ins­pec­teur gé­né­ral des mo­nu­ments his­to­riques crie mi­sère au­près du grand mi­nistre qui a créé son ad­mi­nis­tra­tion, Gui­zot, et ob­tient des cré­dits pour res­tau­rer l’église ab­ba­tiale au coeur du Mor­van. La no­tion de pa­tri­moine est née, des­ti­née à conju­rer la fin de la conti­nui­té his­to­rique et le sen­ti­ment d’une perte ir­ré­pa­rable du pas­sé.

Or, hier comme au­jourd’hui, l’en­tre­tien de nos ca­thé­drales, églises et ab­bayes de­ve­nues pro­prié­tés pu­bliques ré­clame de l’ar­gent. Cha­cun sait qu’on en manque. Il est donc bien lé­gi­time que Stéphane Bern, man­da­té par le pré­sident de la Ré­pu­blique, re­com­mande de rendre payante l’en­trée des ca­thé­drales pour les tou­ristes ve­nus ad­mi­rer leur splen­deur, en les dis­tin­guant des fi­dèles et des per­sonnes sou­cieuses de se re­cueillir. Un mal­en­ten­du - beau­coup ont cru que Stéphane Bern re­com­man­dait de faire payer in­dis­tinc­te­ment tou­ristes et fi­dèles a pour­tant sus­ci­té un tol­lé. Si la réaction des chré­tiens est bien na­tu­relle, une ma­jo­ri­té de Fran­çais, pour­tant a prio­ri éloi­gnés de la re­li­gion ca­tho­lique et qui ne se rendent presque ja­mais dans une ca­thé­drale, semblent eux aus­si avoir été heur­tés par l’hy­po­thèse que l’État leur fasse payer l’en­trée. Com­ment ex­pli­quer ce pa­ra­doxe ?

L’at­ta­che­ment de l’homme de la rue au libre ac­cès aux ca­thé­drales, et plus lar­ge­ment à toutes les églises, sug­gère qu’il y voit un sanc­tuaire in­vio­lable où se ré­fu­gier. Même s’il n’y re­court ja­mais, il lui plaît de sa­voir que cet asile existe. Pour échap­per à la foule ain­si qu’au bruit et aux écrans, en­va­his­sants et op­pres­sants, d’une part. « La tech­nique n’a pas ap­pe­lé sur nous de pire ma­lé­dic­tion qu’en nous em­pê­chant, fût-ce pour une se­conde, d’échap­per au pré­sent », écri­vait dès la Se­conde Guerre mon­diale Ste­fan Zweig dans Le Monde d’hier. Sou­ve­nirs d’un Eu­ro­péen. L’écri­vain au­tri­chien fait ré­fé­rence à l’in­fluence de la ra­dio sur les in­di­vi­dus. Pen­dant les Trente Glo­rieuses, cette in­quié­tude sur l’ave­nir de la vie in­té­rieure gran­dit. « Le si­lence a été as­sas­si­né. Il n’y a plus de si­lence nulle part », ob­serve Mau­riac dans son Bloc­notes le 9 avril 1963. « Je vé­ri­fie chaque jour, et à chaque ins­tant du jour, qu’il n’existe plus de re­mises pour le gi­bier humain, et qu’il se trouve non moins at­teint que cer­taines es­pèces d’oi­seaux », pour­suit l’écri­vain la se­maine sui­vante.

« Notre conscience est de­ve­nue un nerf à vif », ajoute Ro­main Ga­ry dès 1969. Les re­doutes qui pro­té­geaient la spi­ri­tua­li­té, et même la simple ré­flexion, n’ont ces­sé d’être ré­duites une à une par les mé­dias de masse et la fré­né­sie ur­baine.

De vieux sou­ve­nirs his­to­riques, d’autre part, n’ont pas tout à fait dis­pa­ru des mé­moires. L’hé­ri­tage mé­dié­val de Notre-Dame de Pa­ris, dont la pre­mière pierre fut po­sée en 1163 et dont le par­vis re­pré­sente le point zé­ro pour me­su­rer les dis­tances de­puis la ca­pi­tale ; la pro­cla­ma­tion de Na­po­léon au re­tour de l’île d’Elbe, pro­met­tant: «L’aigle, avec les cou­leurs na­tio­nales, vo­le­ra de clo­cher en clo­cher jus­qu’aux tours

de Notre-Dame » ; le sacre de presque tous les rois ca­pé­tiens à la ca­thé­drale de Reims ; la ba­si­lique de Saint-De­nis, der­nière de­meure de nos sou­ve­rains ; la ca­thé­drale de Chartres ap­pa­rais­sant au loin aux pè­le­rins et chan­tée par Pé­guy. De­voir payer l’en­trée pour ac­cé­der à ces hauts lieux de la culture na­tio­nale dé­plaît ain­si à cer­tains Fran­çais qui, même étran­gers à toute pré­oc­cu­pa­tion spi­ri­tuelle, ne se sentent pas moins co­pro­prié­taires des lieux.

Ces ré­ac­tions ho­no­rables ren­seignent sur la sen­si­bi­li­té col­lec­tive. Le Fran­çais le plus in­dif­fé­rent au ca­tho­li­cisme es­time, en contre­par­tie de ses im­pôts, avoir droit à l’ac­cès libre et gra­tuit à la ca­thé­drale comme à l’école pu­blique. Que l’État se dé­brouille. Au risque d’ag­gra­ver dans les faits le dé­la­bre­ment du pa­tri­moine re­li­gieux dont les col­lec­ti­vi­tés pu­bliques se sont dé­cla­rées pro­prié­taires en 1905 (l’Église ne leur avait pas de­man­dé à l’époque, c’est le moins que l’on puisse dire) et qu’elles n’ont plus les moyens d’en­tre­te­nir au­jourd’hui.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.