Af­faire Ha­ri­ri : le chef de la di­plo­ma­tie li­ba­naise en ap­pelle à la France

Dans un en­tre­tien au « Fi­ga­ro », le chef de la di­plo­ma­tie li­ba­naise dé­nonce l’in­gé­rence de Riyad, où est re­te­nu le pre­mier mi­nistre, Saad Ha­ri­ri.

Le Figaro - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PA­TRICK SAINT-PAUL @psaint­paul

Le mi­nistre li­ba­nais des Affaires étran­gères a ren­con­tré, mar­di à Pa­ris, le pré­sident Ma­cron afin qu’il mo­bi­lise la communauté in­ter­na­tio­nale pour ob­te­nir le re­tour au Li­ban de Saad Ha­ri­ri. Dans un en­tre­tien au Fi­ga­ro, Ge­bran Bas­sil dé­nonce l’in­gé­rence de l’Ara­bie saou­dite, où est re­te­nu le pre­mier mi­nistre li­ba­nais de­puis le 4 no­vembre.

LE MI­NISTRE li­ba­nais des Affaires étran­gères a en­ta­mé à Pa­ris une tour­née eu­ro­péenne, pour mo­bi­li­ser la communauté in­ter­na­tio­nale afin d’ob­te­nir le re­tour au Li­ban de Saad Ha­ri­ri.

LE FI­GA­RO.- Saad Ha­ri­ri est-il, comme il l’a af­fir­mé, libre de ses mou­ve­ments ou est-il re­te­nu contre son gré à Riyad ? Ge­bran BAS­SIL. - Seul son re­tour au Li­ban peut confir­mer s’il est vrai­ment libre ou non. Di­manche, il a an­non­cé qu’il y re­tour­ne­rait dans deux à trois jours. Nous l’at­ten­dons tou­jours. Le pre­mier mi­nistre a ad­mis que sa dé­mis­sion n’est pas ac­tée tant qu’il ne rentre pas au Li­ban pour la re­mettre au pré­sident Aoun. Il doit ex­pli­quer les rai­sons de cette dé­ci­sion, qui res­tent am­bi­guës à ce jour.

Le pré­sident li­ba­nais ou des membres du gou­ver­ne­ment ont-ils été en contact avec le pre­mier mi­nistre de­puis le 4 no­vembre ? Étiez-vous in­for­més de son voyage ? Plus qu’une sur­prise, cette si­tua­tion a été un choc. Nous tra­vaillons en­semble de fa­çon ré­gu­lière, dans une en­tente po­li­tique ex­cep­tion­nelle au sein d’un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale. Nous étions en train de réa­li­ser des pro­jets sans pré­cé­dent au Li­ban. Ce gou­ver­ne­ment jouit d’une très grande re­pré­sen­ta­ti­vi­té. Nous avons adop­té une loi élec­to­rale fon­dée, pour la pre­mière fois, sur la pro­por­tion­nelle. Nous avons vo­té le bud­get, ce qui n’avait pas été fait de­puis douze ans. Nous avons lan­cé de nom­breux pro­jets éco­no­miques. Quelques jours avant le dé­part de Saad Ha­ri­ri, nous avons ac­cor­dé des contrats pour l’ex­ploi­ta­tion du gaz et du pé­trole dans les eaux ter­ri­to­riales li­ba­naises pour des en­tre­prises étran­gères, no­tam­ment fran­çaises. Alors oui, c’était une sur­prise, y com­pris pour lui-même. Il nous a quit­tés pen­dant une réunion mi­nis­té­rielle, au cours de la­quelle il avait ex­po­sé ses contacts très po­si­tifs avec des res­pon­sables saou­diens. Il a été convo­qué par le roi d’Ara­bie saou­dite et nous a dit qu’il re­vien­drait deux jours plus tard, pour pour­suivre les nom­breux pro­jets en cours. De­puis, nous avons per­du le contact. Ce n’est pas nor­mal alors que nous en­tre­te­nons des re­la­tions po­li­tiques et per­son­nelles très étroites. Il a dit qu’il pour­rait re­ve­nir sur sa dé­mis­sion et a ex­pri­mé son be­soin de par­ler au pré­sident pour conso­li­der l’ac­cord de gou­ver­ne­ment, qui a ame­né le gé­né­ral Aoun à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique et lui-même au poste de pre­mier mi­nistre. Les am­bi­guï­tés se­ront le­vées à son re­tour.

Quelle est la marge de ma­noeuvre des sun­nites au Li­ban et du pays en gé­né­ral vis-à-vis de Riyad ? Tous les Li­ba­nais veulent avoir des re­la­tions fra­ter­nelles et pri­vi­lé­giées avec l’Ara­bie saou­dite. Nous sommes tous at­ta­chés à pré­ser­ver et à conso­li­der ces re­la­tions. À l’oc­ca­sion de cette crise, se ma­ni­feste une una­ni­mi­té ex­cep­tion­nelle au­tour de l’in­dé­pen­dance du Li­ban, de sa sou­ve­rai­ne­té et de sa di­gni­té. Ce sont des prin­cipes im­muables. Les sun­nites, comme les chiites, les chré­tiens ou les Druzes veulent pré­ser­ver cette di­gni­té et avoir un pre­mier mi­nistre qui re­pré­sente toutes les con­fes­sions.

Se­lon cer­taines ru­meurs, Riyad tente de ral­lier les sun­nites au­tour de Ba­haa Ha­ri­ri, le frère aî­né du pre­mier mi­nistre, ce­la vous semble-t-il ac­cep­table ? Au Li­ban, le ral­lie­ment au­tour d’une per­son­na­li­té po­li­tique s’ex­prime lors des élec­tions. C’est la vo­lon­té dé­mo­cra­tique du peuple qui amène les gens au pou­voir. Nous n’avons pas l’in­ten­tion de chan­ger de ré­gime. Saad Ha­ri­ri jouit d’un élan po­pu­laire en fa­veur de son re­tour. Des élec­tions au­ront lieu en mai 2018. Nous ver­rons alors s’il en tire pro­fit. La vie de Saad Ha­ri­ri est-elle me­na­cée au Li­ban ? Les ser­vices de ren­sei­gne­ment ont dé­cla­ré lors de sa dé­mis­sion, après une en­quête, que le ni­veau de sé­cu­ri­té est très éle­vé et qu’il n’existe pas de me­naces sur sa per­sonne. Lui-même se dit prêt à ren­trer. Il existe des moyens d’as­su­rer sa sé­cu­ri­té. Sa plus grande pro­tec­tion est le sou­tien du peuple dont il bé­né­fi­cie. Le Li­ban a conso­li­dé sa sta­bi­li­té en dé­pit des conflits qui agitent ses voi­sins. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir d’as­sas­si­nat po­li­tique au Li­ban dans le cli­mat ac­tuel, en rai­son de la grande en­tente na­tio­nale et des pro­jets éco­no­miques qui donnent es­poir en l’ave­nir. Ap­pa­rem­ment cer­tains étaient gê­nés de cette si­tua­tion.

Le pre­mier mi­nistre a dé­non­cé l’in­gé­rence du Hez­bol­lah dans un cer­tain nombre de conflits au Moyen-Orient. Re­dou­tez­vous que cette im­pli­ca­tion fi­nisse par dé­sta­bi­li­ser à nou­veau le Li­ban ? La po­si­tion du gou­ver­ne­ment Ha­ri­ri est très claire. Il n’a ja­mais ac­cep­té d’in­gé­rences dans les pays arabes voi­sins et amis. De la même fa­çon, nous sommes op­po­sés aux in­gé­rences dans notre pays. Pour ap­pli­quer ce­la, il faut construire un État fort. C’est ce que nous étions en train de faire : une armée forte, des ins­ti­tu­tions fortes qui ga­ran­tissent l’équi­libre et l’in­dé­pen­dance du Li­ban.

Le pré­sident Aoun est ac­cu­sé de faire le jeu de l’axe entre l’Iran et le Hez­bol­lah… Le pré­sident est connu pour son in­dé­pen­dance. Le cou­rant qu’il a for­mé a tou­jours bran­di seul la sou­ve­rai­ne­té du Li­ban contre les oc­cu­pants du pays, quels qu’ils soient. Il a été évin­cé pour ce­la et a pas­sé quinze ans en exil en France. Il n’a ja­mais été af­fi­lié à une force ex­té­rieure. Nous cher­chons une seule chose : pré­ser­ver l’union na­tio­nale et la sta­bi­li­té de notre pays.

Le Li­ban est-il le théâtre d’un conflit in­di­rect entre l’Ara­bie saou­dite et l’Iran ? Ap­pa­rem­ment, on cherche à mettre le Li­ban au mi­lieu du conflit entre ces deux pays. Nous le re­fu­sons. Nous vou­lons être libres. Nous vou­lons de bonnes re­la­tions avec l’Ara­bie saou­dite et l’Iran. C’est pos­sible tant que per­sonne ne cherche à nous im­po­ser une po­li­tique ex­té­rieure, qui n’est pas in­dé­pen­dante. Il est inac­cep­table de faire pri­mer les in­té­rêts d’une puis­sance étran­gère sur ceux du Li­ban. Lors­qu’un pro­blème pou­vant être fa­tal à notre uni­té na­tio­nale et à notre sta­bi­li­té sur­git avec l’un de ces pays, nous nous met­tons en re­trait. Des di­ver­gences po­li­tiques, que nous sommes en train de ré­gler par le dia­logue, existent au Li­ban. Nous avons des pro­blèmes avec plu­sieurs pays avec les­quels des par­tis po­li­tiques li­ba­nais sont en ac­cord ou en désac­cord. La po­li­tique du Li­ban est de se dis­tan­cier de ces pro­blèmes lors­qu’ils sur­gissent, pour mettre le pays du Cèdre à l’abri du feu qui le me­nace.

Vous êtes ve­nu ren­con­trer le pré­sident Ma­cron. Qu’at­ten­dez-vous de la France ? La France est la plus grande amie du Li­ban. Elle a tou­jours oeu­vré pour pré­ser­ver la sta­bi­li­té du pays. Nous sa­luons les ef­forts du pré­sident Ma­cron, qui a pris l’ini­tia­tive lors de son dé­pla­ce­ment à Riyad. Nous es­pé­rons qu’il nous ai­de­ra à dé­fendre l’in­dé­pen­dance du Li­ban. Le grand flam­beau de la li­ber­té est ici en France. Et je pense que le pré­sident Ma­cron est en train de le te­nir. Nous sommes des voi­sins de l’Eu­rope. Un mil­lion et de­mi de Sy­riens et 500 000 Pa­les­ti­niens sont ré­fu­giés au Li­ban. C’est beau­coup pour un pe­tit pays comme le nôtre. Ces gens peuvent de­ve­nir les vec­teurs d’un chaos à tra­vers des flux mi­gra­toires in­con­trô­lés ou en re­joi­gnant des groupes ter­ro­ristes. Les pos­sibles consé­quences de ce chaos peuvent tou­cher l’Eu­rope à tout mo­ment. Em­ma­nuel Ma­cron est très conscient de ce­la et cherche à nous ai­der à faire pré­va­loir le dia­logue sur la confron­ta­tion.

« À l’oc­ca­sion de cette crise, se ma­ni­feste une una­ni­mi­té ex­cep­tion­nelle au­tour de l’in­dé­pen­dance du Li­ban, de sa sou­ve­rai­ne­té et de sa di­gni­té, ex­plique Ge­bran Bas­sil, mi­nistre li­ba­nais des Affaires étran­gères (ici, lun­di, à Pa­ris).

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