Les tri­bunes de Charles Wy­plosz, d’Agnès Ver­dierMo­li­nié et de Jé­rôme Sainte-Ma­rie

Le Figaro - - LA UNE -

Ma­cron n’a pas tort quand il ex­plique que les riches sont, pour la plu­part d’entre eux, des créa­teurs de va­leur. Ils en bé­né­fi­cient per­son­nel­le­ment, bien sûr, mais ils ne sont pas les seuls. Les faire fuir avec la fis­ca­li­té, c’est se ti­rer une balle dans le pied. Il n’a pas tort non plus de dé­non­cer la ja­lou­sie, ce pen­chant bien fran­çais à plus se pré­oc­cu­per du par­tage du gâ­teau que de sa taille.

La dé­tes­ta­tion des riches tra­verse toutes les fa­milles po­li­tiques. Elle est, ce­pen­dant, at­ti­sée par la concen­tra­tion des re­ve­nus ob­ser­vée de­puis une ving­taine d’an­nées, les fa­meux 1 % qui pos­sèdent près du quart de la ri­chesse en France et plus du tiers aux États-Unis. Et il n’est pas né­ces­saire d’être un ja­loux mor­bide pour consi­dé­rer que cette évo­lu­tion pose un pro­blème so­cial, qui est de­ve­nu po­li­tique et qui nour­rit les pires fan­tasmes po­pu­listes. Il faut donc trai­ter ce pro­blème, en évi­tant de dé­truire au pas­sage le dy­na­misme éco­no­mique qui pro­fite, ou de­vrait pro­fi­ter, à tout le monde. Une des ap­proches sou­hai­tables est de faire en sorte que les riches, d’eux-mêmes, contri­buent à ré­duire les in­éga­li­tés. Beau­coup de riches, en ef­fet, sont conscients de la va­ni­té et de l’in­uti­li­té de cette quête du tou­jours plus. Un bel exemple est ce­lui de l’amé­ri­cain War­ren Buf­fett, nu­mé­ro deux au pal­ma­rès mon­dial. Ce fi­nan­cier par­ti de presque rien a dé­ci­dé de cé­der 85 % de sa for­tune à des fon­da­tions cha­ri­tables. La pre­mière fon­da­tion qui en a bé­né­fi­cié fut celle créée par le fon­da­teur de Mi­cro­soft, Bill Gates, la pre­mière for­tune mon­diale. Ces riches se dé­pouillent vo­lon­tai­re­ment – mais pas to­ta­le­ment, bien sûr – de leur for­tune. Ils le font parce qu’ils ont conscience de l’ina­ni­té de l’ac­cu­mu­la­tion per­son­nelle sans fin, mais aus­si parce qu’ils sont heu­reux de par­ta­ger et de faire du bien, loin de l’ima­ge­rie po­pu­laire des ac­ca­pa­reurs cu­pides.

Aux États-Unis, la pé­riode de concen­tra­tion des ri­chesses s’est ain­si ac­com­pa­gnée d’un étrange changement : les noms des uni­ver­si­tés, des hô­pi­taux, des centres de re­cherche dans tous les do­maines, et même les bâ­ti­ments pu­blics, ont chan­gé pour por­ter ceux d’un do­na­teur. Pour avoir votre nom ain­si adop­té, il faut y mettre une somme consi­dé­rable, mais les do­na­tions peuvent aus­si être plus mo­destes. Al­lez dans une uni­ver­si­té amé­ri­caine et re­gar­dez sous la chaise où vous vous as­seyez, vous ver­rez une pe­tite plaque qui re­mer­cie quel­qu’un. Vous avez un peu plus d’ar­gent, vous pou­vez don­ner votre nom à un am­phi­théâtre. Le mé­cé­nat re­pré­sente dé­sor­mais près de 3 % du PIB aux États-Unis. À titre de com­pa­rai­son, en 2016, l’ISF a rap­por­té 0,2 % et l’im­pôt sur le re­ve­nu 3,3 %. La gé­né­ro­si­té paie, lors­qu’elle est pos­sible et en­cou­ra­gée.

L’en­cou­ra­ge­ment peut prendre une forme fis­cale, au moyen de dé­duc­tions. La gé­né­ro­si­té peut aus­si être en­cou­ra­gée si elle est consi­dé­rée comme un acte ci­vique, c’est une ques­tion de mo­ra­li­té col­lec­tive. Mais, sur­tout, elle doit être pos­sible. Pour prendre un exemple, dans bien des pays, les uni­ver­si­tés ont des ser­vices en­tiè­re­ment consa­crés à la collecte de fonds. Ils sont non seule­ment spé­cia­li­sés dans la re­cherche des per­sonnes sus­cep­tibles de faire des dons – an­ciens étu­diants, in­di­vi­dus riches connus pour leur in­té­rêt dans tel ou tel do­maine –, mais ils savent aus­si com­ment éta­blir des mu­railles de Chine entre les do­na­teurs et l’uti­li­sa­tion de leurs dons. Nous en sommes loin en France. De fait, les uni­ver­si­tés (et les ly­cées, col­lèges et écoles) ne peuvent pas vrai­ment col­lec­ter des fonds pri­vés, pas plus d’ailleurs que les centres de re­cherche pu­blics. Quand ver­rons-nous en France les étu­diants chan­ter les louanges des do­na­teurs au lieu de dé­fi­ler dans la rue pour dé­non­cer la col­lu­sion (in­exis­tante) entre le ca­pi­tal et l’éducation ? La mi­sère des uni­ver­si­tés ou des hô­pi­taux a un nom : la bê­tise.

En pré­sen­tant les riches comme pre­miers de cor­dée pour la crois­sance éco­no­mique, Ma­cron au­rait pu leur lan­cer un ap­pel pour qu’ils soient aus­si pre­miers de cor­dée en ma­tière de gé­né­ro­si­té et de sens des res­pon­sa­bi­li­tés so­ciales. Pour ce­la, il faut adop­ter des lois et chan­ger les com­por­te­ments, c’est une ques­tion de pé­da­go­gie. Qui sait, il se pour­rait même que l’al­truisme soit aus­si com­pul­sif que la soif d’ac­cu­mu­ler de la ri­chesse. Quel ef­fet sur la co­hé­sion so­ciale ! As­so­cier sup­pres­sion de l’ISF et dé­ve­lop­pe­ment des dons pri­vés au­rait été la bonne dé­marche. Ce n’est pas trop tard. *Pro­fes­seur d’éco­no­mie in­ter­na­tio­nale à l’Ins­ti­tut de hautes études in­ter­na­tio­nales et du dé­ve­lop­pe­ment (IHEID) à Ge­nève, Charles Wy­plosz est di­rec­teur du Centre in­ter­na­tio­nal d’études mo­né­taires et ban­caires.

« Le mé­cé­nat re­pré­sente dé­sor­mais près de 3 % du PIB aux États-Unis. À titre de com­pa­rai­son, en 2016, l’ISF a rap­por­té 0,2 % et l’im­pôt sur 3,3%» le re­ve­nu

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