Zim­babwe : les mi­li­taires s’in­vitent dans le dé­bat

Des ru­meurs de coup d’État tra­ver­saient le pays après des dé­cla­ra­tions bru­tales du chef d’état-ma­jor.

Le Figaro - - INTERNATIONAL - TANGUY BERTHEMET @tan­guy­ber

AFRIQUE AUS­TRALE La guerre de suc­ces­sion qui se­coue le Zim­babwe s’ac­cé­lère. Mar­di, dans la jour­née, plu­sieurs sources et de mul­tiples témoignages sur les ré­seaux so­ciaux in­di­quaient avoir vu des chars ar­rê­tés au bord des routes à l’en­trée de la ca­pi­tale, Ha­rare. Quatre autres chars au­raient fait mou­ve­ment vers la ville en fin d’après-mi­di, tan­dis que des convois de vé­hi­cules mi­li­taires étaient si­gna­lés sur les ar­tères si­tuées en de­hors de la ci­té. Se­lon Reu­ters, les tanks se se­raient ce­pen­dant di­ri­gés vers la ca­serne de la garde pré­si­den­tielle, sise hors du centre. Un dé­ploie­ment qui a suf­fi à lan­cer la ru­meur d’un coup d’État im­mi­nent, de nou­velles purges ou d’une opé­ra­tion d’in­ti­mi­da­tion de l’armée. Le prin­ci­pal par­ti d’op­po­si­tion zim­babwéen, le Mou­ve­ment pour le changement dé­mo­cra­tique (MDC), s’est op­po­sé à une prise du pou­voir par les mi­li­taires. «Per­sonne ne veut voir de coup d’État - et je ne dis pas qu’il va y en avoir un. Ce­la don­ne­ra un coup d’ar­rêt à la dé­mo­cra­tie », a es­ti­mé, au­près de l’AFP, un haut res­pon­sable du par­ti, Gift Chi­ma­ni­kire. Dans Ha­rare, les rues, tout en res­tant calmes, se sont vi­dées en at­ten­dant que l’on connaisse l’is­sue de la lutte qui s’est en­ga­gée au som­met du pou­voir.

Lun­di, rien de moins que le chef d’état­ma­jor, Cons­tan­ti­no Chi­wen­ga, était des­cen­du dans l’arène pour pré­ve­nir le pré­sident Ro­bert Mu­gabe que l’armée pour­rait « in­ter­ve­nir » dans les affaires po­li­tiques. Cette mise en garde aus­si vio­lente qu’in­édite in­ter­vient une se­maine après le li­mo­geage du vice-pré­sident, Em­mer­son Mnan­gag­wa, 75 ans, grand per­dant d’une lutte in­terne qui l’op­pose à la pre­mière dame, Grace Mu­gabe. Mnan­gag­wa, vieux com­pa­gnon de lutte de Mu­gabe et un temps hé­ri­tier pu­ta­tif, se trou­ve­rait au­jourd’hui en Chine.

La sor­tie du gé­né­ral Chi­wen­ga n’était pas vrai­ment in­at­ten­due. L’of­fi­cier est très proche du vice-pré­sident dé­chu et, comme lui, il cha­peaute les «vet’s», les puis­sants groupes d’an­ciens com­bat­tants de la guerre d’in­dé­pen­dance. La vi­ru­lence des pro­pos a en re­vanche éton­né, mon­trant les dé­chi­rures au sein de la Za­nu-PF, le par­ti au pou­voir de­puis 1980. «Nous de­vons rap­pe­ler à ceux qui sont der­rière ces dan­ge­reuses ma­ni­gances que lors­qu’il s’agit de pro­té­ger notre ré­vo­lu­tion, l’armée n’hé­si­te­ra pas à in­ter­ve­nir», a ain­si mar­te­lé le gé­né­ral, de­vant 90 hauts res­pon­sables mi­li­taires. Les deux hommes in­carnent la vieille garde, les durs du ré­gime. Cons­tan­ti­no Chi­wen­ga est d’ailleurs sous sanc­tions in­ter­na­tio­nales, in­ter­dit de sé­jour aux États-Unis et dans l’Union eu­ro­péenne.

Les ob­ser­va­teurs s’at­tendent à ce que les ten­sions aug­mentent en­core. En dé­cembre, la Za­nu-PF doit te­nir un congrès cru­cial en vue de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2018. Certes, le par­ti a d’ores et dé­jà in­tro­ni­sé l’in­dé­bou­lon­nable Ro­bert Mu­gabe comme can­di­dat en dé­pit de sa san­té, phy­sique et men­tale, chan­ce­lante. Mais nul n’ignore qu’avec ses 93 ans le « Ca­ma­rade Bob » n’a que peu de chances de fi­nir ce man­dat. La lutte pour la vice-pré­si­dence va­cante est donc sans mer­ci. Em­mer­son Mnan­gag­wa l’a ap­pris à ses dé­pens. Dans un bref dis­cours, il a at­ta­qué vi­ve­ment Grace Mu­gabe, ac­cu­sée d’être à l’ori­gine d’un «coup d’État par contrat de ma­riage ».

Sur­nom­mée «Dis­grace», la pre­mière dame a, en quelques an­nées, ac­cu­mu­lé beau­coup d’en­ne­mis au sein de l’ap­pa­reil d’État comme du par­ti. Elle peut néan­moins comp­ter sur quelques al­liés, no­tam­ment les jeunes, re­grou­pés dans la Gé­né­ra­tion 40, ou G40. Mar­di ma­tin, ces jeunes ont vo­lé au secours du pré­sident: « Nous pro­té­ge­rons notre ré­vo­lu­tion, comme la po­pu­la­tion en Tur­quie l’an­née der­nière qui a em­pê­ché des forces de sé­cu­ri­té d’in­ter­fé­rer avec le gou­ver­ne­ment élu. »

Cet ap­pui ne suf­fi­ra pas ar­ran­ger l’image ca­la­mi­teuse de Grace par­mi les Zim­babwéens. Long­temps elle ne fut ap­pe­lée que Guc­ci-Grace, pour son amour du shop­ping de luxe, avant de se lan­cer en 2014 en po­li­tique. De­puis, cette quin­qua­gé­naire har­gneuse et vo­lon­taire a connu une car­rière mé­téo­ri­tique et se place en dau­phine.

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