Un nou­vel an­ti­bio­tique dé­cou­vert chez des bac­té­ries

Une ap­proche in­no­vante a per­mis d’iden­ti­fier des mo­lé­cules pro­duites par des mi­cro-or­ga­nismes pré­sents dans l’eau de mer.

Le Figaro - - SCIENCES - JEAN-LUC NOTHIAS

RE­CHERCHE Voi­ci une dé­cou­verte ras­su­rante : une équipe de cher­cheurs du col­lège de mé­de­cine de l’uni­ver­si­té du Wis­con­sin, à Ma­di­son, a dé­cou­vert un nou­vel an­ti­bio­tique au mode d’action in­édit. Une mo­lé­cule bap­ti­sée «keyi­cine ». C’est en culti­vant des pro­téo­bac­té­ries du genre Rho­do­coc­cus –qui vivent en sym­biose avec des in­ver­té­brés ma­rins– avec des bac­té­ries Mi­cro­mo­no­spo­ra qu’ils ont pu faire ap­pa­raître cette nou­velle mo­lé­cule.

Culti­vées dans des condi­tions «tra­di­tion­nelles », les Rho­do­coc­cus seules ne fa­briquent pas cette keyi­cine : les gènes qui com­mandent sa fa­bri­ca­tion sont si­len­cieux. Les cher­cheurs ont réus­si à ré­veiller ces gènes et es­timent que d’autres mo­lé­cules in­té­res­santes sont sans doute en­core à dé­cou­vrir (tra­vaux pu­bliés dans la re­vue ACS Che­mi­cal Bio­lo­gy).

Par­mi les dé­fis qui at­tendent la mé­de­cine et la phar­ma­cie, l’ap­pa­ri­tion de germes de­ve­nus in­sen­sibles aux mé­di­ca­ments est un obs­tacle ma­jeur. Les cher­cheurs de l’école de phar­ma­cie de l’uni­ver­si­té du Wis­con­sin ont fait le constat que, entre les an­nées 70 et le dé­but des an­nées 2000, la re­cherche, tant pu­blique que pri­vée, a dé­lais­sé les pro­duits « na­tu­rels » pro­ve­nant des bac­té­ries pour s’ap­puyer es­sen­tiel­le­ment sur la chi­mie de syn­thèse. En ef­fet, on a cru que l’homme avait fait le tour des pro­duits na­tu­rels, et que la chi­mie, via des bat­te­ries de tests de dé­pis­tage, se­rait beau­coup plus ef­fi­cace. « Grâce aux pro­grès tech­no­lo­giques, à ce­lui de la gé­né­tique, de la pro­téo­mique, de la mé­ta­bo­lo­mique, etc., nous pen­sons que les pro­duits na­tu­rels res­tent l’une des plus grandes sources de mo­lé­cules di­verses des­ti­nées à trai­ter les ma­la­dies hu­maines », écrivent Na­vid Ad­na­ni, pre­mier si­gna­taire des tra­vaux, et ses col­lègues.

« Une ur­gence de san­té pu­blique »

Pour réus­sir à re­le­ver ce défi, les scien­ti­fiques se sont dit que la mé­thode tra­di­tion­nelle de culture des bac­té­ries -dans une boîte avec un mi­lieu nu­tri­tif don­né et une ana­lyse de tous les pro­duits is­sus de cette culture - ne conve­nait pas. D’ailleurs, on sait que d’in­nom­brables bac­té­ries ne poussent pas dans ces condi­tions : on es­time d’ailleurs qu’on a réus­si à culti­ver en la­bo­ra­toire moins de 1% des bac­té­ries pré­sentes sur Terre! D’où leur idée à double dé­tente. Un, al­ler cher­cher dans des ré­ser­voirs peu connus, comme les bac­té­ries sous-ma­rines. Un litre d’eau de mer contien­drait 100 mil­lions à 1 mil­liard de bac­té­ries de 20000 es­pèces dif­fé­rentes. Deux, faire des co-cultures d’es­pèces bac­té­riennes dif­fé­rentes et re­gar­der ce que ce­la donne. Et bin­go, ce­la a fonc­tion­né.

« Ce­la a l’air d’un jo­li tra­vail. Et on ne dé­couvre pas tant que ce­la de nou­veaux an­ti­bio­tiques », re­con­naît Élo­die Psen­der, phar­ma­cienne au CHU de Li­moges, im­pli­quée dans le grand pro­gramme eu­ro­péen Com­bacte, un par­te­na­riat pu­blic-pri­vé qui a pour ob­jec­tif de gé­né­rer des es­sais in­no­vants pour fa­ci­li­ter l’en­re­gis­tre­ment des nou­veaux agents an­ti­bac­té­riens.

« Les re­cherches sur de nou­veaux an­ti­bio­tiques conti­nuent mais, au vu des an­ti­bio­ré­sis­tances, la re­cherche s’oriente vers de nou­velles thé­ra­pies in­no­vantes, avec par exemple des an­ti­corps. On tra­vaille aus­si à dé­ve­lop­per des tests pré­coces d’iden­ti­fi­ca­tion d’in­fec­tions, ce qui per­met­tra de mieux trai­ter et de faire de la pré­ven­tion. »

Se­lon l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té, « la ré­sis­tance aux an­ti­bio­tiques est en train de de­ve­nir une ur­gence de san­té pu­blique en des pro­por­tions en­core in­con­nues ». En Eu­rope, la ré­sis­tance aux an­ti­bio­tiques est res­pon­sable de plus de 25 000 dé­cès chaque an­née.

Les cher­cheurs phar­ma­ciens du Wis­con­sin ont éta­bli la struc­ture chi­mique de la keyi­cine. Elle ap­par­tient à une fa­mille d’an­ti­bio­tiques, éga­le­ment ef­fi­caces contre cer­tains can­cers, les an­thra­cy­clines. Mais son mode d’action est dif­fé­rent. Tan­dis que les autres an­thra­cy­clines tuent les cel­lules en s’at­ta­quant à leur ADN, la keyi­cine ne le fait pas. Ce qui pour­rait donc rendre l’ac­qui­si­tion d’une ré­sis­tance bac­té­rienne beau­coup moins fa­cile.

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