En Syrie, la guerre pour le pé­trole

Wa­shing­ton et Mos­cou ba­taillent pour contrô­ler l’or noir. Les Amé­ri­cains ont lais­sé fuir les dji­ha­distes de Ra­q­qa qui au­raient aban­don­né en contre­par­tie un site pé­tro­lier ma­jeur. De leur cô­té, les Russes dé­ploient des mer­ce­naires pour gar­der les ins­tal­lat

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES - Georges Mal­bru­not £@Mal­bru­no En­voyé spé­cial à Da­mas

Dans l’im­men­si­té du dé­sert, entre champs pé­tro­liers et sites mé­so­po­ta­miens do­mi­nant l’Eu­phrate, se joue une grande par­tie de l’ave­nir de la Syrie. Le pays, ra­va­gé par sept ans de guerre, res­te­ra-t-il uni en un seul bloc au fur et à me­sure que Da­mas re­gagne du ter­rain sur Daech ? Ou se­rat-il, lorsque les armes se se­ront tues, am­pu­té de ter­ri­toires te­nus au­jourd’hui par les forces kurdes proa­mé­ri­caines dans le nord-est du pays ?

Le long du fleuve qui s’écoule jus­qu’à l’Irak voi­sin, l’armée sy­rienne, al­liée à la Rus­sie et à l’Iran, est en concur­rence fron­tale avec des com­bat­tants kurdes et arabes (FDS), ap­puyés par les États-Unis, pour ré­cu­pé­rer le ter­rain cé­dé par Daech. La der­nière grande ba­taille se joue à Abu Ka­mal, ville fron­tière avec l’Irak, que des dji­ha­distes ca­chés dans des tun­nels ont re­prise à Da­mas, le 11 no­vembre, quelques jours après l’avoir per­due.

Mais ces ul­times com­bats dans le dé­sert cachent un autre en­jeu plus im­por­tant à terme. Un triple en­jeu en fait: quel se­ra l’ave­nir des Kurdes sy­riens qui as­pirent à une cer­taine au­to­no­mie ? Que de­vien­dront les bases amé­ri­caines qui les pro­tègent et qui contrô­le­ra le pé­trole, arme in­dis­pen­sable pour fi­nan­cer les am­bi­tions des uns et des autres ?

Dans le sa­lon de sa mai­son près du quar­tier re­belle de Jo­bar à Da­mas, Na­ji Hom­si dé­plie la carte des ins­tal­la­tions pé­tro­lières dans cette ré­gion au centre de toutes les convoi­tises. «Re­gar­dez les pi­pe­lines, l’un part vers Homs à l’ouest, l’autre vers Ba­niyas sur la Mé­di­ter­ra­née, un autre vient de l’Irak », com­mente ce spé­cia­liste du pé­trole, au chô­mage de­puis qu’il a quit­té Deir ez-Zor en 2013.

800 mil­lions de dol­lars par­tis en fu­mée

La plu­part de ces puits, pas­sés en­suite aux mains des dji­ha­distes de l’État is­la­mique, ont été re­pris ces der­niers mois, grâce à l’ap­pui amé­ri­cain, par les forces ara­bo-kurdes. « Mais au­jourd’hui que le ré­gime sy­rien re­gagne du ter­rain, la po­li­tique amé­ri­caine vise à em­pê­cher Ba­char el-As­sad de re­prendre ces puits », confie un am­bas­sa­deur arabe à Da­mas.

Dé­but oc­tobre, l’armée sy­rienne s’est ap­pro­chée de Co­noc­co, la plus im­por­tante ins­tal­la­tion de gaz de Syrie, te­nue par Daech, à une quin­zaine de ki­lo­mètres de Deir ez-Zor. Mais dans un bom­bar­de­ment, l’avia­tion amé­ri­caine avait dé­jà dé­truit la salle des opé­ra­tions pour que Daech ne l’ex­ploite pas. « 800 mil­lions de dol­lars in­ves­tis par le gou­ver­ne­ment sy­rien sont par­tis en fu­mée », constate, amer, un homme d’affaires à Da­mas. « Ce ne sont pas n’im­porte quelles pièces qui sont dé­truites, ren­ché­rit Na­ji Hom­si, mais des pièces dé­ta­chées que l’on ne trouve pas sur le mar­ché sy­rien, il fau­dra les ache­ter en Eu­rope ou aux États-Unis, or la Syrie est sous sanc­tion, donc ce se­ra théo­ri­que­ment im­pos­sible. »

Le der­nier épi­sode de cette guerre des sables eut lieu fin oc­tobre au­tour du champ d’al-Omar, le plus im­por­tant de Syrie (200 000 ba­rils/jour avant 2011), à une quin­zaine de ki­lo­mètres de la ville de Deir ezZor que Da­mas a re­prise à Daech, avant les FDS, dé­but no­vembre. L’armée sy­rienne était à 3 km seule­ment d’al-Omar, te­nu par les dji­ha­distes. Mais sou­dai­ne­ment, l’avia­tion amé­ri­caine a hé­li­por­té des forces ara­bo-kurdes po­si­tion­nées à 45 km plus à l’ouest.

« J’ac­cuse les Amé­ri­cains d’avoir en­té­ri­né un ac­cord entre les Kurdes et Daech, gronde Na­waf Ba­shir, un lea­der tri­bal de Deir ez-Zor. Les Kurdes ont au­to­ri­sé 400 dji­ha­distes à éva­cuer Ra­q­qa vers Abu Ka­mal et en contre­par­tie, Daech a lais­sé les FDS prendre alO­mar. En une heure, dit-il, les pro-Amé­ri­cains ont re­pris le champ sans que Daech com­batte. » D’où les cri­tiques acerbes de la Rus­sie qui ac­cu­sa Wa­shing­ton de « trou­bler » les opé­ra­tions an­ti­ter­ro­ristes dans cette ré­gion. D’au­tant que dans la fou­lée, les FDS ont re­pris éga­le­ment al-Ja­fra plus au nord, ex­ploi­té avant la guerre par To­tal.

Mi­lice pri­vée russe

Pour contrer Wa­shing­ton, Mos­cou dé­ploie des cen­taines d’hommes qui montent la garde au­tour des ins­tal­la­tions pé­tro­lières re­con­quises à Daech. Il s’agit en fait de mer­ce­naires pri­vés ap­par­te­nant à la so­cié­té Evro Po­lis, di­ri­gée par un oli­garque Ev­gue­ni Pri­goz­hin, proche de Vla­di­mir Pou­tine, et à ChVK Wa­gner, qui re­crute par­mi des an­ciens « vo­lon­taires » de la Cri­mée. Ces « gros bras » opèrent dé­jà près de Pal­myre au sud de Deir ez-Zor, où ils ont en­ta­mé la réparation des in­fra­struc­tures stra­té­giques. Car le temps presse. Les en­tre­prises pé­tro­lières russes sont dé­jà à pied d’oeuvre. En ver­tu d’un ac­cord ar­ra­ché à Ba­char el-As­sad, Mos­cou de­vrait ra­fler l’es­sen­tiel de la pro­duc­tion pé­tro­lière dans la Syrie de de­main, lais­sant aux Ira­niens les mi­ne­rais, l’agri­cul­ture et cer­taines ac­ti­vi­tés de raf­fi­nage.

Dans ces ré­gions du Nord-Est, peu­plées d’Arabes et de Kurdes, de plus en plus d’Arabes se sont, sous pres­sion amé­ri­caine, en­rô­lés de­puis un an avec les forces kurdes pour chas­ser Daech. « Six mille membres de ma tri­bu, les Ba­gha­ras, ont com­bat­tu Daech avec les Kurdes à Ra­q­qa », af­firme Na­waf Ba­shir. « Mais quand ils vont voir que les Kurdes ne peuvent ni gé­rer Ra­q­qa, et en­core moins Deir ez-Zor, où les Arabes les dé­testent, les membres de ma tri­bu re­vien­dront dans le gi­ron de l’État sy­rien. » Ce­lui-ci les cour­tise. Na­waf Ba­shir est une plus belle prise de guerre. En 2011, il a re­joint l’op­po­si­tion sy­rienne en exil à Is­tan­bul. « Mais j’ai ra­pi­de­ment dé­cou­vert que c’est l’étran­ger, le Qa­tar en par­ti­cu­lier avec ses al­liés Frères mu­sul­mans, qui dic­tait notre agenda », se sou­vient le chef de clan en cos­tume-cra­vate. En 2013, Na­waf Ba­shir a frap­pé de nou­veau à la porte du pou­voir. « Ce­la m’a pris trois ans avant de ren­trer, dit-il, des gens ici à Da­mas n’y étaient pas fa­vo­rables ». Me­na­cé, il ar­rive au ren­dez-vous avec son es­corte tri­bale. Pour prix de son ral­lie­ment, il a don­né 600 hommes de sa tri­bu qui ont com­bat­tu à Deir ez-Zor au cô­té de l’armée sy­rienne et de ses al­liés, le Hez­bol­lah li­ba­nais et les Ira­niens qui leur au­raient don­né des armes.

De quel cô­té vont pen­cher les tri­bus arabes de l’Est sy­rien ? « C’est l’ar­gent qui les in­té­resse, elles iront avec le plus fort », tranche Ta­req Ah­mad, un res­pon­sable de la pro­vince de Homs.

Da­mas pour­rait ap­pa­raître comme un re­cours, un moindre mal. « Re­gar­dez à Ra­q­qa, rien ne se passe », constate Na­waf Ba­shir. La ville a été anéan­tie à plus de 80% par quatre mois de bom­bar­de­ments de la coa­li­tion. «La si­tua­tion hu­ma­ni­taire n’a ja­mais été aus­si mau­vaise », re­grette le Co­mi­té in­ter­na­tio­nal de la Croix-Rouge (CICR). De 90 000, le nombre des ré­fu­giés en­tas­sés dans des camps de for­tune a grim­pé à 300 000. « Les gens vont com­men­cer à se plaindre », aver­tit le CICR. Or, en vi­si­tant la ville li­bé­rée, l’émis­saire amé­ri­cain pour la lutte an­ti-Daech, Brett H. McGurck a bien pré­ve­nu : « On ne fe­ra que de la sta­bi­li­sa­tion pas de re­cons­truc­tion. » Bref, pas d’ar­gent tant que Ba­char el-As­sad se­ra au pou­voir.

Des loya­listes af­firment que Na­waf Ba­shir se­ra l’homme que Da­mas ré­ins­tal­le­ra, le mo­ment ve­nu, à Ra­q­qa. « Une ville tou­jours oc­cu­pée tant qu’elle n’est pas re­con­quise », a aver­ti le mi­nistre des Affaires étran­gères, Wa­lid el-Moual­lem. « Le pa­ri du ré­gime de ré­ins­tal­ler Na­waf Ba­shir à Ra­q­qa ne mar­che­ra pas », as­sure Abou Ley­la, un op­po­sant du nord-est, joint au té­lé­phone. «Ba­shir s’est dis­cré­di­té en re­ve­nant avec le ré­gime.»

Amé­ri­cains et Égyp­tiens ont un autre homme dans leur cha­peau : Ah­med Jar­ba, chef tri­bal de l’Est sy­rien et an­cien lea­der de l’op­po­si­tion à As­sad. « Il a de l’ar­gent, qu’il avait amas­sé du temps de Ban­dar Ben Sul­tan, le prince saou­dien qui en avait fait son homme », confie un jour­na­liste à Da­mas.

Une au­to­no­mie kurde

Dans ce grand jeu, « com­bien de temps les États-Unis vont-ils sou­te­nir les Kurdes ? », s’est ré­cem­ment in­ter­ro­gé, Ro­bert Ford, l’an­cien am­bas­sa­deur de Wa­shing­ton à Da­mas. Dans la ré­gion, le Pen­ta­gone dis­pose de plu­sieurs points de pré­sence, en plus de deux bases entre Ra­q­qa et Qa­mi­chli, où des avions peuvent at­ter­rir. « Les Amé­ri­cains res­te­ront dans le Nord-Est quelque temps en­core », as­sure l’am­bas­sa­deur arabe à Da­mas. « Ils le doivent pour contrer l’avan­cée ira­nienne dans cette ré­gion li­mi­trophe de l’Irak ». Dans cette zone mul­tieth­nique, une autre me­nace af­fleure. « Si les Amé­ri­cains lâchent les Kurdes, dans cer­taines villes comme Has­sa­ké, les Arabes pour­raient les at­ta­quer », pré­vient le jour­na­liste sy­rien pré­ci­té, qui rap­pelle que l’avan­cée kurde de ces der­nières an­nées s’est faite par­fois aux prix d’exac­tions contre des ci­vils arabes.

En at­ten­dant, « les Kurdes prennent des gages ter­ri­to­riaux pour mieux né­go­cier », ana­lyse le cher­cheur Fa­brice Ba­lanche à Wa­shing­ton. Un haut res­pon­sable mi­li­taire kurde est al­lé ré­cem­ment à Mos­cou. Ha­bi­le­ment, les Kurdes jouent de leurs ami­tiés avec les Amé­ri­cains, qui leur ont li­vré des armes, et avec les Russes, qui sont prêts à leur ac­cor­der une cer­taine au­to­no­mie dans la Syrie de de­main. « On pour­ra leur concé­der que le gou­ver­neur de ces ré­gions ne soit plus dé­si­gné par Ba­char el-As­sad, mais élu par leurs ha­bi­tants », confie un proche du pré­sident.

Sous la pres­sion de Mos­cou, Da­mas a dû faire des conces­sions. « Pour la pre­mière fois, mi-oc­tobre, j’ai été au­to­ri­sé par le ré­gime sy­rien à pré­sen­ter un pro­jet kurde de­vant les prin­ci­paux res­pon­sables du par­ti Baas », avoue Omar Ous­si, an­cien proche du lea­der kurde Ab­dul­lah Öca­lan, res­té fa­vo­rable à Da­mas. Cer­taines sources ont même évo­qué une offre du ré­gime d’of­frir aux Kurdes une cer­taine au­to­no­mie en échange de quoi ceux-ci se re­ti­re­raient des ter­ri­toires arabes du nord-est de la Syrie. Bref, alors que Daech re­cule, d’autres grandes ma­noeuvres ont com­men­cé.

Si les Amé­ri­cains lâchent les Kurdes, dans cer­taines villes comme Has­sa­ké, at­ta­quer» les Arabes pour­raient les

UN JOUR­NA­LISTE À DA­MAS

Un homme ap­par­te­nant à la tri­bu arabe des Cham­mar tra­vaille dans une raf­fi­ne­rie de pé­trole dans le nord de la pro­vince de Has­sa­ké, dans le nord de la Syrie. Ce ter­ri­toire est au­jourd’hui te­nu par les forces kurdes pro-amé­ri­caines.

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