Le pa­ra­doxe de la tra­jec­toire Jup­pé

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES -

La pa­role d’Alain Jup­pé porte. L’es­sen­tiel n’est pas qu’il consti­tue, mal­gré son échec à la pri­maire en 2016, et se­lon les don­nées de l’ins­ti­tut BVA, la deuxième per­son­na­li­té la plus po­pu­laire par­mi l’en­semble des Fran­çais. Il y a en ef­fet des fi­gures dans les ba­ro­mètres d’opi­nion qui conti­nuent à fi­gu­rer dans les pre­miers rangs long­temps après que leur heure po­li­tique est pas­sée, et sans que qui­conque se sou­cie vrai­ment de leur mes­sage. Ce qui pèse dans les pro­pos du maire de Bor­deaux est d’abord leur ré­so­nance avec un mou­ve­ment de dé­sta­bi­li­sa­tion de l’en­semble de la droite.

Le pre­mier phé­no­mène à consi­dé­rer est l’at­trac­ti­vi­té réelle de l’offre ma­cro­nienne au­près de ses élec­teurs. Au pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle, cette dynamique était en­core li­mi­tée. D’après l’ins­ti­tut Ip­sos, seuls 9 % des sym­pa­thi­sants des Républicains ont vo­té pour Em­ma­nuel Ma­cron, qui sé­dui­sait ce­pen­dant 36 % de ceux de l’UDI, ain­si que 46 % du MoDem et 42 % du Par­ti so­cia­liste. Le 23 avril, il n’était en­core ques­tion que de la conver­gence des centres, avec un large ren­fort de la dé­funte deuxième gauche, tra­çant à peu près le pé­ri­mètre de l’in­fluence pas­sée de Jacques De­lors. Au cours des six pre­miers mois, sans dé­ce­voir beau­coup de ses élec­teurs de pre­mier tour, Em­ma­nuel Ma­cron a lar­ge­ment ac­cru son as­sise vers la droite. Ain­si, dans le der­nier ob­ser­va­toire de l’ins­ti­tut BVA, 47 % des sym­pa­thi­sants des Républicains ex­priment une bonne opi­nion sur le pré­sident de la Ré­pu­blique, soit, à trois points près, la même pro­por­tion que par­mi les sym­pa­thi­sants so­cia­listes. Au fil des ré­formes, c’est donc en­vi­ron la moi­tié des élec­teurs de Fran­çois Fillon qui sont ve­nus se joindre aux ma­cro­nistes du 23 avril, aug­men­tant la base de l’ac­tuel exé­cu­tif. Qu’un gros tiers des Fran­çais se disent sa­tis­faits des six pre­miers mois du quin­quen­nat est certes un chiffre très mi­no­ri­taire, mais en forte ex­pan­sion par rap­port au quart des suf­frages ex­pri­més lors du pre­mier tour, le seul où Em­ma­nuel Ma­cron fut vé­ri­ta­ble­ment choi­si. Toute l’ori­gi­na­li­té de la pé­riode est là : le pou­voir en place ne convainc qu’un tiers des Fran­çais, mais face à une op­po­si­tion di­vi­sée en quatre parts in­égales, il se trouve en po­si­tion de force, voire de ma­jo­ri­té re­la­tive.

Dès lors, la voix d’Alain Jup­pé re­ten­tit dans le vide stra­té­gique où se trouvent Les Républicains. Avec la moi­tié de leurs élec­teurs sé­duits par la pro­messe li­bé­rale du pré­sident de la Ré­pu­blique, les pers­pec­tives élec­to­rales de la droite ap­pa­raissent bien sombres. Si Les Républicains main­tiennent la pré­émi­nence des ques­tions éco­no­miques dans leur dis­cours et leur fi­dé­li­té aux en­ga­ge­ments eu­ro­péens de la France, il leur se­ra très dif­fi­cile d’ap­pa­raître comme une al­ter­na­tive à La Ré­pu­blique en marche. Leur prin­ci­pale es­pé­rance se­rait alors de consti­tuer une équipe de rem­pla­ce­ment, en at­ten­dant que l’in­suf­fi­sance des ré­sul­tats ou l’hy­po­thé­tique usure du pou­voir leur per­mette de re­trou­ver le che­min du suc­cès.

Une telle pers­pec­tive n’est pas très sé­dui­sante pour les plus pres­sés. Elle pa­raît éga­le­ment dan­ge­reuse aux plus at­ta­chés à la trans­for­ma­tion ra­di­cale, dans un sens li­bé­ral, du sys­tème so­cial fran­çais. Le pro­jet d’Em­ma­nuel Ma­cron de ras­sem­bler la gauche et la droite en un seul par­ti de gou­ver­ne­ment n’a pas don­né l’en­semble des ef­fets es­comp­tés, au-de­là de la conquête du pou­voir. La base so­ciale et po­li­tique du camp ré­for­ma­teur de­meure re­la­ti­ve­ment étroite, à peine plus d’un Fran­çais sur trois. Il peut donc être un jour concur­ren­cé si s’amor­çait un mou­ve­ment d’uni­fi­ca­tion de l’op­po­si­tion. L’en­droit où une telle dynamique au­rait le plus de chances d’ap­pa­raître se si­tue entre le Front na­tio­nal et Les Républicains. En ef­fet, sur­tout avec la mi­gra­tion du centre droit vers Em­ma­nuel Ma­cron, les sym­pa­thi­sants de droite res­tants par­tagent bien des choses, sur les thèmes dits ré­ga­liens, en clair la sé­cu­ri­té, l’im­mi­gra­tion et l’iden­ti­té na­tio­nale, avec ceux de Ma­rine Le Pen. Un tel rap­pro­che­ment n’est pas au­jourd’hui amor­cé. Il n’est pas ce­pen­dant im­pos­sible, au fil de l’ac­tua­li­té du quin­quen­nat, et au mo­ment où des se­conds tours dif­fi­ciles s’an­non­ce­ront lors des pro­chaines élec­tions ter­ri­to­riales, qu’il fi­nisse par ad­ve­nir.

Alain Jup­pé in­carne à son tour le cercle de la rai­son li­bé­rale. Sa si­tua­tion lui donne la li­ber­té né­ces­saire à une dé­fense sans conces­sion de ses convic­tions. Il ex­prime dans ses ju­ge­ments de va­leur sur l’action pré­si­den­tielle une vraie co­hé­rence idéo­lo­gique, certes très éloi­gnée des in­quié­tudes iden­ti­taires qui tra­versent le pays, et une bonne par­tie des élec­teurs de droite. La pour­suite sur cette tra­jec­toire l’amè­ne­rait, de ma­nière sy­mé­trique à la dé­marche de nom­breux res­pon­sables an­cien­ne­ment so­cia­listes, à ac­ter la fin du cli­vage gauche-droite. Elle pour­rait ce­pen­dant pré­ci­pi­ter la for­ma­tion d’un pôle iden­ti­taire abhor­ré par l’an­cien pre­mier mi­nistre de Jacques Chi­rac. *Di­rec­teur de Pol­lingVox, une so­cié­té d’études, de conseil et de for­ma­tion.

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