Le tête à tête de Charles Jai­gu

L’éco­no­miste Pierre-Noël Gi­raud pu­blie en poche une nou­velle ver­sion de « L’Homme inu­tile ». Il étu­die une ques­tion cen­trale, l’ex­clu­sion du mar­ché du tra­vail, qui contri­bue à la mon­tée des po­pu­lismes.

Le Figaro - - LA UNE - Charles Jai­gu cjai­gu@le­fi­ga­ro.fr

Entre le bou­le­vard SaintMi­chel et le jar­din du Luxem­bourg, on glisse le long d’un im­meuble que le pié­ton pour­rait prendre pour une ca­serne. Il s’agit de l’École des mines, qui abrite la fine fleur des ma­theux. Et il ar­rive de plus en plus sou­vent que les ma­theux étu­dient aus­si l’éco­no­mie. Pierre-Noël Gi­raud, 68 ans, y a créé le pre­mier la­bo­ra­toire, en 1978. Dans son bu­reau au der­nier étage avec vue sur les arbres, on com­prend qu’il n’ait ja­mais vou­lu chan­ger d’adresse. Gi­raud bouillonne de pa­ra­doxes et d’idées sur­pre­nantes. La prin­ci­pale est son in­tui­tion très pré­coce du lien entre mon­dia­li­sa­tion et une nou­velle forme d’in­éga­li­té dans le monde qu’il a bap­ti­sée «in­uti­li­té». C’est pour ce­la qu’il a re­mis sur le mé­tier L’Homme inu­tile, livre qu’il pu­blie au­jourd’hui en col­lec­tion de poche, deux ans après sa sor­tie.

Pierre-Noël Gi­raud ne porte pas sur ces su­jets un re­gard mo­ra­li­sa­teur, et c’est sans doute ce qui a plu à Em­ma­nuel Ma­cron, qui l’avait ci­té par­mi ses lec­tures de l’été 2016. Ce livre fai­sait dé­jà suite à ce­lui dans le­quel il pré­voyait, dès les an­nées 1990, que la mon­dia­li­sa­tion au­rait un ef­fet dé­mul­ti­pli­ca­teur sur les in­éga­li­tés, non pas entre les pays, mais à l’in­té­rieur des pays.

Au­jourd’hui, nous y sommes – beau­coup moins en France, si on ex­cepte le der­nier cen­tile, que dans les pays à fiscalité plus lé­gère, comme les États-Unis. Sur ce point, il est confor­té par les tra­vaux d’un autre Fran­çais à la mode, Tho­mas Pi­ket­ty, dont il ap­pré­cie d’ailleurs la col­lecte d’in­for­ma­tions, mais dont il n’épouse pas le com­bat – per­du d’avance – en fa­veur d’un im­pôt mon­dial sur le ca­pi­tal. Gi­raud s’est d’abord in­té­res­sé à l’éco­no­mie des res­sources na­tu­relles, avant d’ob­ser­ver les ef­fets de la mon­dia­li­sa­tion à la fois sur la na­ture et sur la ré­par­ti­tion du tra­vail entre ce qu’il ap­pelle les no­mades (dont les ta­lents peuvent s’em­ployer par­tout), les sé­den­taires (dont les ta­lents n’ont une va­leur que lo­cale) et les in­utiles – qui ne servent plus à rien et coûtent à la so­cié­té.

Sur le pre­mier su­jet, il garde un oeil at­ten­tif, et il nous ap­prend par exemple, dans ce livre rem­pli de pré­dic­tions sur­pre­nantes, que nous «dis­po­sons de quatre fois plus de ré­serves de pé­trole que ce dont nous pour­rons nous ser­vir». C’est tout le contraire de ce que nous pen­sions, mais ce n’est pas un en­cou­ra­ge­ment à y re­cou­rir. Tel est son pre­mier pa­ra­doxe : « Nous ne ris­quons pas de man­quer de res­sources épui­sables (hy­dro­car­bures, mé­taux pré­cieux), mais nous ris­quons d’épui­ser nos res­sources re­nou­ve­lables – mers, sols, fo­rêts, par l’ef­fet des­truc­teur des ac­ti­vi­tés hu­maines sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et la bio- di­ver­si­té. » Le pro­blème est moins l’ex­trac­tion et la consom­ma­tion d’éner­gie que la pol­lu­tion et la « dé­ché­ti­sa­tion » du monde. Ce­la crée des trappes de pau­vre­té lo­ca­li­sées, «par manque de ca­pi­tal na­tu­rel re­nou­ve­lable ». Les pre­miers « in­utiles » sont ceux qui doivent quit­ter leurs ha­bi­tats et leurs sites de pro­duc­tions, car ils sont de­ve­nus in­uti­li­sables.

Qui sont les « in­utiles » pour l’au­teur ? Les chô­meurs de longue du­rée, bien sûr, mais aus­si les pré­caires qui stag­nent de pe­tit bou­lot en pe­tit bou­lot. Leur in­uti­li­té est double : à l’égard d’au­trui, à l’égard d’eux-mêmes. Ce sont des hommes «sans», sans tra­vail, sans ave­nir, sans pas­sé et par­fois sans fa­mille. Ce sont aus­si des hommes avec très peu, con­dam­nés au « sou­tien fa­mi­lial ». Dans tous les cas de fi­gure, ils sont im­puis­sants à amé­lio­rer leur sort. Ces «in­utiles» sont une charge pour la so­cié­té. Mais sur­tout, pré­vient Gi­raud, ils créent les condi­tions d’une dé­rive de la so­cié­té, non pas vers la lutte des classes – elle n’est plus pos­sible, car les plus riches sont no­mades et in­sai­sis­sables -, mais vers la guerre ci­vile.

Le ré­cit de Gi­raud est dif­fé­rent de ce­lui, très à la mode, qui pro­phé­tise que les nou­veaux « in­utiles » ne ser­vi­ront plus à rien car les ma­chines ac­com­pli­ront les tâches qui étaient les leurs – du chauf­feur au mé­de­cin, du mi­li­taire au com­po­si­teur de mu­sique. Ils se­ront voués à ne rien faire, si­non consom­mer des drogues et jouer aux jeux de réa­li­té vir­tuelle. Leur oi­si­ve­té se­ra for­cée et alié­née au dieu al­go­rithme qui ad­mi­nis­tre­ra leur vie dans les moindres dé­tails. Gi­raud ne croit pas en un tel ré­cit. Les ma­chines « res­te­ront au ser­vice des hommes ».

Il pense en re­vanche que l’in­uti­li­té est un ef­fet col­la­té­ral de la mon­dia­li­sa­tion, qui a opé­ré un gi­gan­tesque rat­tra­page de ni­veau de vie pour les classes moyennes des pays émer­gents mais qui a la­mi­né les classes moyennes des pays dé­ve­lop­pés. L’in­uti­li­té se loge dé­sor­mais au coeur des so­cié­tés li­bé­rales, au­tant que dans les pays émer­gents. Ces nou­veaux «in­utiles» peuvent se mettre en mou­ve­ment par des mi­gra­tions mas­sives qui dé­sta­bi­li­se­ront des so­cié­tés fra­gi­li­sées parce qu’elles pro­duisent aus­si leurs «in­utiles». Pour évi­ter ces «bombes po­pu­listes» à re­tar­de­ment, Gi­raud ne pro­pose pas de re­tour au pro­tec­tion­nisme, dont Do­nald Trump a fait son offre po­li­tique de fa­çade. Ce se­rait une pa­rade dé­ri­soire à ce stade d’avan­ce­ment de la mon­dia­li- sa­tion des échanges, où tout ob­jet ayant une va­leur mar­chande a été fa­bri­qué et trai­té par plu­sieurs pays. Il pro­pose en re­vanche de re­ve­nir aux bonnes vieilles re­cettes du mer­can­ti­lisme, où les échanges éco­no­miques obéissent non pas seule­ment aux lois pures et par­faites du mar­ché, mais aux in­té­rêts na­tio­naux des pays pro­duc­teurs. Pour ce­la, il rai­sonne à l’échelle eu­ro­péenne. «Il faut que l’Eu­rope se com­porte comme la Chine, elle en a les moyens avec 500 mil­lions de consom­ma­teurs. » Gi­raud vou­drait qu’on puisse im­po­ser les firmes no­mades en fonc­tion du chiffre d’af­faires qu’elles réa­lisent dans chaque zone éco­no­mique. Un im­pôt qui ser­vi­rait en­suite à sor­tir les « in­utiles » de leurs trappes et leurs nasses.

Il faut s’ac­cro­cher, dans ce livre qui nous bom­barde d’an­ti­ci­pa­tions chif­frées, de re­mèdes lis­tés, de rac­cour­cis brillants. Trois pro­blèmes lourds se com­binent fi­na­le­ment: l’es­sor des mi­gra­tions, les dé­pré­da­tions de la na­ture et la mul­ti­pli­ca­tion des «in­utiles». Gi­raud es­time que « la crois­sance de l’in­uti­li­té est une ten­dance lourde de ces trente der­nières an­nées, mais elle n’est pas ir­ré­ver­sible ». Ce n’est pas le cas d’une autre ten­dance lourde, la dé­mo­gra­phie, qui est peu sus­cep­tible d’in­flexion dans le siècle qui vient et qui dic­te­ra les mou­ve­ments mi­gra­toires. «Dans quatre gé­né­ra­tions, il est à peu près sûr, avec un taux de fé­con­di­té de 1,4, que l’Al­le­magne comp­te­ra 20 mil­lions d’ha­bi­tants quand l’Afrique en comp­te­ra 4,5 mil­liards», écrit Gi­raud. Mais c’est l’in­uti­li­té qu’il faut trai­ter d’ur­gence, car elle est ex­plo­sive à court terme. «Au­jourd’hui, la co­exis­tence de l’in­uti­li­té et des mi­gra­tions crée une si­tua­tion po­li­tique nou­velle et dan­ge­reuse. » Pour évi­ter le pire, Gi­raud en ap­pelle aux Ma­cron de ce monde pour désa­mor­cer à temps la bombe à re­tar­de­ment du po­pu­lisme des « in­utiles ».

« Il faut que l’Eu­rope se com­porte comme la Chine, elle en a les moyens avec 500 mil­lions consom­ma­teurs» de PIERRE-NOËL GI­RAUD

L’HOMME INU­TILE. UNE ÉCO­NO­MIE PO­LI­TIQUE DU PO­PU­LISME, Pierre-Noël Gi­raud, Édi­tions Odile Ja­cob, 282 p., 9,99 €.

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