Le long che­min de croix de Ma­rine Le Pen

De­puis son échec à la pré­si­den­tielle, la pré­si­dente du Front na­tio­nal su­bit les foudres de la re­com­po­si­tion po­li­tique. Lan­cée dans la re­fon­da­tion de son mou­ve­ment, elle voit les eu­ro­péennes de 2019 et les mu­ni­ci­pales de 2020 comme les pro­chaines oc­ca­sions

Le Figaro - - LA UNE - Em­ma­nuel Ga­lie­ro ega­lie­ro@le­fi­ga­ro.fr

Ma­rine Le Pen, unique can­di­date dé­cla­rée à sa propre suc­ces­sion au poste de pré­si­dente du Front na­tio­nal, a pro­mis une re­fon­da­tion de son mou­ve­ment. Elle veut l’an­crer sur trois axes : im­plan­ter, s’al­lier et gou­ver­ner. De l’or­ga­ni­sa­tion in­terne à la ligne po­li­tique, jus­qu’au nom du par­ti, elle compte sur le con­grès de Lille, les 10 et 11 mars, pour dé­fi­nir les grandes lignes de cette trans­for­ma­tion qu’elle juge in­dis­pen­sable.

Per­sonne ne sait jus­qu’où iront les évo­lu­tions. En in­terne, cer­tains cadres émettent des doutes sur leur am­pleur. D’autres y voient la condi­tion d’une sur­vie d’une for­ma­tion po­li­tique tou­jours confron­tée au tsu­na­mi po­li­tique de la pré­si­den­tielle.

Dans le mag­ma de leurs interrogations, les fron­tistes veulent ti­rer les le­çons de leurs échecs et de leurs suc­cès. Ré­gu­liè­re­ment confron­tée aux cri­tiques sur son dé­bat d’entre-deux-tours et sur sa ma­nière d’avoir pi­lo­té le mou­ve­ment du­rant la pé­riode Phi­lip­pot, Ma­rine Le Pen ré­plique aux théo­ri­ciens de sa fra­gi­li­sa­tion en dé­viant les flèches vers les points forts de son par­ti. As­sise sur un socle de plus de 10 mil­lions d’élec­teurs du se­cond tour comme sur un tré­sor de guerre, elle in­siste ré­gu­liè­re­ment sur la so­li­di­té de sa for­ma­tion. Elle a re­con­nu ses fautes mais il ne fau­dra pas comp­ter sur elle pour un exer­cice du­rable d’au­to­fla­gel­la­tion. Les yeux ri­vés sur le pro­chain match des élec­tions eu­ro­péennes de 2019 et mu­ni­ci­pales de 2020, elle rêve d’ins­tal­ler l’ave­nir de son mou­ve­ment dans une dy­na­mique con­ti­nen­tale, qu’elle pressent comme la ré­volte des « na­tions » contre les er­re­ments « mon­dia­listes » de l’Union eu­ro­péenne.

Ré­sis­tance pa­ter­nelle

Ses pro­jets se heurtent néan­moins à une ava­lanche de dif­fi­cul­tés consta­tées de­puis juin 2017. Dé­fec­tions en sé­rie, fuites de don­nées in­for­ma­tiques, pro­blèmes ban­caires, ré­sul­tats élec­to­raux en berne, ef­fa­ce­ment mé­dia­tique, ré­sis­tance pa­ter­nelle, ri­vaux po­li­tiques en em­bus­cade sur les thèmes fron­tistes et dou­leurs dor­sales… Au len­de­main de la pré­si­den­tielle, les dé­con­ve­nues et les at­taques se sont mul­ti­pliées, y com­pris celles ve­nant de fron­tistes qui, ré­cem­ment en­core, mar­chaient der­rière leur lea­der, la fleur au fu­sil, en cla­mant l’avè­ne­ment du ma­ri­nisme.

Il y eut un temps où nombre de ses op­po­sants avaient consi­dé­ré Ma­rine Le Pen comme une ad­ver­saire re­dou­table. Fran­çois Hol­lande avait lui-même pré­ve­nu qu’un par­ti dé­pas­sant les 20 % de­vait être pris du­ra­ble­ment au sé­rieux. Mais com­ment la pré­si­dente du FN peut-elle re­trou­ver une place de conqué­rante sur l’échi­quier po­li­tique ? Cette am­bi­tion est-elle même pos­sible ?

S’avouant d’un « na­tu­rel op­ti­miste », l’in­té­res­sée ré­pond en com­men­çant par une mise en garde contre un ex­cès de naï­ve­té. « Seuls les en­fants et les ama­teurs pensent que la vie po­li­tique est un che­min droit ou en pente douce. Évi­dem­ment, ce­la est faux car tout dé­montre que la vie po­li­tique est au contraire une suc­ces­sion de dif­fi­cul­tés. » Ma­rine Le Pen peut se tar­guer, en ef­fet, d’en avoir tra­ver­sé un cer­tain nombre. Son der­nier échec face à Em­ma­nuel Ma­cron res­te­ra comme l’un des plus vio­lents de son par­cours. « Ce n’est pas simple, c’est vrai, mais tout dé­pend du mo­ment où vous faites dé­mar­rer ma car­rière. Moi, en po­li­tique, je n’ai connu qu’une suc­ces­sion de si­tua­tions très dif­fi­ciles, mais n’est-ce pas pré­ci­sé­ment ce qui per­met de ju­ger la so­li­di­té d’un di­ri­geant po­li­tique ? », ré­pond la dé­pu­tée du Pas-de-Ca­lais. Des sol­dats s’éclipsent comme Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen, des fi­dèles claquent la porte comme Florian Phi­lip­pot… Phi­lo­sophe, la pré­si­dente du FN re­place les dé­fec­tions dans la lo­gique des chaos d’après-dé­faite. Tous les par­tis, se­lon elle, connaissent ces temps de re­com­po­si­tion qu’elle ap­pelle « mer­ca­to ». Et quand elle com­pare son mou­ve­ment à d’autres for­ma­tions ri­vales, elle se ras­sure et juge que le FN « ne se porte pas si mal », no­tam­ment face aux Ré­pu­bli­cains ou aux so­cia­listes qu’elle juge « mieux im­plan­tés ».

Après l’ef­fa­ce­ment des deux fi­gures fron­tistes qui in­car­naient une dé­chi­rure idéo­lo­gique au sein du FN, cer­tains po­li­to­logues avaient an­ti­ci­pé un af­fais­se­ment de la ca­pa­ci­té d’at­trac­tion du par­ti fron­tiste, no­tam­ment dans l’élec­to­rat de gauche où il avait pro­gres­sé ré­gu­liè­re­ment de­puis les mu­ni­ci­pales de 2014. Les der­nières élec­tions connues ont d’ailleurs ré­vé­lé un flé­chis­se­ment as­sez net du vote fron­tiste. Ce fut le cas lors du scru­tin ter­ri­to­rial en Corse comme aux lé­gis­la­tives par­tielles à Bel­fort et dans le Val-d’Oise.

Mais pour Ma­rine Le Pen, ces élec­tions ne sont pas des in­di­ca­teurs fiables compte te­nu de leur ca­rac­tère lo­cal et de la forte abs­ten­tion en­re­gis­trée. Ba­layant les pré­vi­sions ca­tas­tro­phistes, elle veut croire au contraire à la ré­sis­tance de son offre po­li­tique. Le pre­mier son­dage Ifop sur les eu­ro­péennes, réa­li­sé en dé­cembre pour Le Fi­ga­ro, al­lait dans ce sens. Sor­ti des ra­dars mé­dia­tiques et oc­cul­té par La France in­sou­mise, le Front na­tio­nal à 17 % se si­tuait en deuxième po­si­tion der­rière En marche ! (26 %) et cinq points de­vant LR (12 %).

«La réa­li­té, c’est que notre ligne ne change pas. Nous mar­chons tou­jours sur deux jambes : im­mi­gra­tion, iden­ti­té et sé­cu­ri­té, d’un cô­té, so­cial, sou­ve­rai­nisme et pa­trio­tisme éco­no­mique, de l’autre. Je me suis ap­pli­quée à im­po­ser cette ligne de­puis quinze ans. Ce n’est pas main­te­nant que je vais en chan­ger », as­sure la par­le­men­taire. Quant à l’ef­fet « trou d’air » sup­po­sé après le dé­part de son bras droit char­gé de la stra­té­gie, là en­core, Ma­rine Le Pen re­la­ti­vise l’im­pact d’un dé­part « pré­vi­sible ». « Il y a des cycles en po­li­tique et nous avions at­teint la fin d’un cycle. Florian n’ap­por­tait plus rien au Front na­tio­nal. Il était de l’autre cô­té de la mon­tagne. »

Pour un par­ti « ar­ti­sa­nal » comme le FN, souf­frant d’un manque cruel de cadres, la dis­pa­ri­tion des com­pé­tences n’est-elle pas une source sup­plé­men­taire de fra­gi­li­té ? « Les par­tants sont im­mé­dia­te­ment rem­pla­cés et peut-être plus fa­ci­le­ment qu’ailleurs. No­tam­ment ceux qui avaient des ten­dances cla­niques mar­quées en trus­tant les postes pour leurs proches », ré­plique l’élue fron­tiste, en pro­met­tant l’émer­gence de « nou­veaux vi­sages » lors du pro­chain con­grès à Lille. Ma­rine Le Pen pense d’ailleurs que le Front na­tio­nal pour­rait même ré­sis­ter à la dis­pa­ri­tion de ses di­ri­geants. « S’il a sur­vé­cu à Jean-Ma­rie Le Pen, il peut sur­vivre à Ma­rine Le Pen. Il y au­ra tou­jours quel­qu’un pour oc­cu­per la place car la po­li­tique est un com­bat : dès que vous tom­bez, vous êtes im­mé­dia­te­ment rem­pla­cé. » Au pas­sage, elle confie ne plus avoir de contact avec son père. Elle le croit sou­mis à un en­tou­rage « to­ta­le­ment toxique qui se ser­vi­ra de lui jus­qu’au bout ». « Mais si Jean-Ma­rie Le Pen s’est choi­si cette fin de car­rière, tant pis pour lui », re­grette-t-elle, aga­cée, de­puis cinq ans, par une « plai­san­te­rie pa­thé­tique ».

Op­po­si­tion entre mon­dia­listes et na­tio­naux

Pour l’heure, celle qui re­met son ave­nir entre les mains de ses adhé­rents ne conseille­rait à per­sonne de pa­rier sur la mort du FN. Les idées de son mou­ve­ment lui semblent « plus que ja­mais né­ces­saires » dans les pro­chains dé­bats. Cer­tains pensent que le pré­sident des Ré­pu­bli­cains, Laurent Wau­quiez, bra­con­nant sur les terres idéo­lo­giques du Front, consti­tue une sé­rieuse me­nace pour elle. « Si les choses étaient aus­si simples, ri­poste Ma­rine Le Pen, Ni­co­las Sar­ko­zy au­rait été ré­élu en 2012. Non, Laurent Wau­quiez ex­prime sur­tout une in­sin­cé­ri­té et une faus­se­té per­çues dans l’opi­nion. » Cô­té ma­jo­ri­té, elle at­tend Em­ma­nuel Ma­cron et son pro­jet « asile et im­mi­gra­tion » en pa­riant sur la mise en lu­mière de cette loi comme une oc­ca­sion pour les fron­tistes de dé­non­cer « tout ce qui n’y se­ra pas ». « Exac­te­ment comme Ni­co­las Sar­ko­zy avec son dé­bat sur l’iden­ti­té », ajoute-t-elle.

La pré­si­dente du FN se ré­jouit de la re­com­po­si­tion des équi­libres po­li­tiques dans le pays. Le ma­cro­nisme acte la mort du cli­vage gauche-droite et l’émer­gence d’une nou­velle op­po­si­tion entre mon­dia­listes et na­tio­naux. Se­lon elle, les eu­ro­péennes mar­que­ront la fin de cette « ma­tu­ra­tion ». Elle es­time aus­si que les classes po­pu­laires et moyennes ont com­pris, de­puis jan­vier, qu’elles « ne fe­ront pas par­tie des ga­gnants » de la po­li­tique gou­ver­ne­men­tale. Après neuf mois de pré­si­dence Ma­cron, Ma­rine Le Pen compte éga­le­ment les fê­lures de la droite. « In­con­tes­ta­ble­ment, la stra­té­gie po­li­tique d’Em­ma­nuel Ma­cron est une réus­site puis­qu’il ré­cu­père des jup­péistes, oblige un cer­tain nombre de di­ri­geants LR à faire un pas de cô­té, voire en ar­rière. Tout ce­la contri­bue à une cla­ri­fi­ca­tion que nous ré­cla­mions de­puis long­temps », pointe la dé­pu­tée, pous­sée par cer­tains proches à re­le­ver le gant des eu­ro­péennes en po­si­tion de tête de liste, même si elle a dé­jà dit qu’elle ne l’en­vi­sa­geait pas.

Pa­ral­lè­le­ment, la vo­lon­té de ras­sem­ble­ment af­fir­mée par De­bout la France et le Par­ti chré­tien-dé­mo­crate, zé­la­teurs de la ré­dac­tion d’un « pro­gramme com­mun de la droite », lui ap­pa­raît comme un signe po­si­tif en vue d’éven­tuelles al­liances aux eu­ro­péennes. La pré­si­dente du FN veut croire à la « ré­vo­lu­tion cultu­relle » de son mou­ve­ment pour pré­pa­rer la confron­ta­tion des eu­ro­péennes dans les meilleures condi­tions. Elle pa­rie sur le re­nou­vel­le­ment de ses troupes, l’im­plan­ta­tion lo­cale et la dé­dia­bo­li­sa­tion pour y par­ve­nir. « Une grande par­tie des cadres LR ont chan­gé de com­por­te­ment à notre égard. Il y a une cour­toi­sie qui n’exis­tait pas dans les der­niers man­dats », af­firme la dé­pu­tée fron­tiste.

Tel un bâ­tis­seur ob­ser­vant les terres mou­vantes sur les­quelles il doit édi­fier une nou­velle mai­son, Ma­rine Le Pen af­fronte l’ou­vrage avec pa­tience. For­mée à la tra­ver­sée des tempêtes les plus dé­vas­ta­trices, par un père mi­li­taire et ma­rin, elle mise sur ses propres forces pour ré­sis­ter et avan­cer. Ses proches voient en elle un « ani­mal po­li­tique » do­té d’un tem­pé­ra­ment « hors du com­mun ». Son des­tin de « bat­tante », ani­mé par un im­po­sant de­voir de conti­nui­té, se­rait alors gra­vé dans le marbre. Mais avant de pou­voir rê­ver, une nou­velle fois, d’un ave­nir de chef d’État, elle sait qu’il lui fau­dra d’abord as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té de chef de par­ti. L’héritage est épui­sant. Exal­tant, par­fois. Et fi­na­le­ment, Ma­rine Le Pen n’a ja­mais eu d’autre choix que d’y for­ger sa vo­ca­tion de femme po­li­tique.

Si le Front na­tio­nal a sur­vé­cu à Jean-Ma­rie Le Pen, il peut sur­vivre à Ma­rine Le Pen. Il y au­ra tou­jours quel­qu’un pour oc­cu­per la place car la po­li­tique est un com­bat : dès que vous rem­pla­cé» tom­bez, vous êtes im­mé­dia­te­ment MA­RINE LE PEN

ALAIN GUILHOT

Ma­rine Le Pen, à Nan­terre, le 18 jan­vier.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.