Le men­songe de Ca­hu­zac, cette opé­ra­tion de blan­chi­ment psy­cho­lo­gique

C’est l’écar­tè­le­ment entre l’ho­no­ra­bi­li­té de sa fonc­tion et ses fraudes an­té­rieures qui l’au­rait « contraint » à la dis­si­mu­la­tion, se­lon une ana­lyse psy­chia­trique li­vrée à la cour.

Le Figaro - - SOCIÉTÉ - STÉ­PHANE DU­RAND-SOUFFLAND sdu­rand­souf­fland@le­fi­ga­ro.fr

PRO­CÈS Le scan­dale fut ca­ta­clys­mique, il reste énig­ma­tique : com­ment un homme a-t-il pu ac­cep­ter de de­ve­nir mi­nistre du Bud­get, res­pon­sable en chef de la per­cep­tion de l’im­pôt, tout en frau­dant lui-même le fisc de­puis vingt ans ? Cet homme, c’est Jé­rôme Ca­hu­zac, nom­mé à Ber­cy par Fran­çois Hol­lande en mai 2012, for­cé d’en par­tir en mars 2013, une fois son se­cret dé­voi­lé.

Pour éclai­rer la cour d’ap­pel, la dé­fense a fait exa­mi­ner le pré­ve­nu par un ex­pert psy­chiatre re­nom­mé, le Dr Da­niel Za­gu­ry. Ce­lui-ci a ac­cep­té, à condi­tion d’être par­fai­te­ment libre.

Il livre à la cour son ana­lyse. Alors que M. Ca­hu­zac a sou­vent don­né l’im­pres­sion qu’il s’ai­mait au-de­là du rai­son­nable, le pra­ti­cien es­time qu’il se dé­tes­tait beau­coup. Plus pré­ci­sé­ment, que le Ca­hu­zac de la pé­riode blanche - dé­pu­té, mi­nistre, ser­vi­teur dés­in­té­res­sé de l’État - mé­pri­sait ce­lui de la pé­riode noire - chi­rur­gien gras­se­ment payé, jeune « im­bé­cile » qui ca­chait sa cas­sette en Suisse.

« Un autre lui-même »

L’homme po­li­tique, ir­ré­pro­chable à ses propres yeux, avait ef­fa­cé de son his­toire le plan­teur de che­veux cu­pide. Comme si le dé­lin­quant était « un autre lui­même ». At­ten­tion : le pré­ve­nu n’est pas en proie à un cli­vage, il sait ce qu’il a fait, mais s’ef­force de l’oc­cul­ter, glis­sant sous le ta­pis de son ho­no­ra­bi­li­té pu­blique la pous­sière do­rée ac­cu­mu­lée par l’homme pri­vé.

En em­prun­tant la voie de la tri­che­rie, Jé­rôme Ca­hu­zac avait - la for­mule, jo­lie, est de lui - « tra­hi la pro­messe de l’aube », c’est-à-dire l’idéal in­cul­qué par ses pa­rents, ré­sis­tants de gauche ad­mi­ra­teurs de Men­dès France. En re­trou­vant le Par­le­ment en 2007 (il y avait sié­gé en 1997-2002), après une ul­time ponc­tion du compte suisse pour payer un sé­jour fa­mi­lial dans l’océan In­dien, il pen­sait pou­voir en­ta­mer une nou­velle vie, conforme aux exi­gences de son père et de sa mère - dont il avait uti­li­sé sans ver­gogne le compte en banque pour ses ar­ran­ge­ments avec le fisc.

Cette opé­ra­tion de blan­chi­ment psy­cho­lo­gique ex­pli­que­rait, en par­tie tout du moins, l’at­ti­tude et, sur­tout, le men­songe à la France en­tière d’un mi­nistre frau­deur que le Dr Za­gu­ry dé­crit comme « sin­gu­liè­re­ment dé­pour­vu de ca­pa­ci­té de tri­cher » - de dis­si­mu­ler as­tu­cieu­se­ment sa tri­che­rie ini­tiale, s’en­tend. « On peut lui re­pro­cher un manque de sou­plesse psy­cho­lo­gique, pré­cise le psy­chiatre. Il est pas­sé d’une tranche de vie à une autre sans au­cune tran­si­tion. » Il ne pou­vait pas faire au­tre­ment que de men­tir, sans quoi, il s’ef­fon­drait.

Cet éclai­rage in­tros­pec­tif ne peut pas faire de mal à la dé­fense. Certes, elle ne peut pas contrer la réa­li­té du dos­sier le pré­ve­nu re­con­naît sa res­pon­sa­bi­li­té. Mais la mise au jour du « pa­ra­doxe Ca­hu­zac » per­met de consi­dé­rer les faits sous un angle nou­veau. « Je n’étais pas du tout fa­vo­rable à cet exa­men psy­chia­trique sou­hai­té par mes avo­cats, confie l’an­cien mi­nistre. Mais en par­lant au Dr Za­gu­ry… À la fin (en en­trant au gou­ver­ne­ment, NDLR), je m’étais re­trou­vé. Les ha­sards de la vie n’ont pas per­mis que je puisse conti­nuer. »

Re­prise des dé­bats lun­di.

ÉRIC FEFERBERG/AFP

Jé­rôme Ca­hu­zac, lun­di, au pa­lais de jus­tice de Pa­ris.

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