BI­BLIO­THÈQUE DES ES­SAIS

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES DÉBATS - SÉ­BAS­TIEN LAPAQUE

ES­SAI Au­teur d’un es­sai in­ci­sif in­ti­tu­lé Le So­cia­lisme des im­bé­ciles : quand l’an­ti­sé­mi­tisme re­de­vient de gauche (La Table Ronde, 2004), Alexis La­croix est trop avi­sé pour scru­ter les ma­ni­fes­ta­tions contem­po­raines de la haine des juifs chez les seuls re­pré­sen­tants de la droite co­car­dière. Au­jourd’hui, au­cun hé­ri­tier sup­po­sé du Mau­rice Bar­rès de 1898 n’oc­cupe d’ailleurs la place cen­trale qui était celle de l’au­teur du Culte du moi. C’est Alain Fin­kiel­kraut qui siège sous la Cou­pole, et non pas Re­naud Ca­mus, que les flèches an­ti­sé­mites de La Cam­pagne de France (Fayard, 2000) ont dis­cré­di­té. Pour éclai­rer les sin­gu­la­ri­tés de la fu­reur an­ti­juive en France, de l’époque d’Édouard Dru­mont, fon­da­teur de La Libre Pa­role, en 1892, à l’at­taque ter­ro­riste du ma­ga­sin Hy­per Ca­cher de la porte de Vincennes, en 2015, Alexis La­croix s’at­tarde ce­pen­dant lon­gue­ment sur l’af­faire Drey­fus afin de pro­po­ser une ty­po­lo­gie de la ju­déo­pho­bie de ce « pas­sé qui ne passe pas », ca­pable se­lon lui d’éclai­rer les fièvres ac­tuelles de l’is­la­mo-gau­chisme et la re­nais­sance d’un an­ti­sé­mi­tisme des deux rives. On ne l’ac­cu­se­ra pas de for­cer dans l’épou­vante. L’ana­lyse de l’ob­ses­sion dé­vas­ta­trice de Mau­rice Bar­rès, de Charles Maur­ras et de l’ex­trême droite na­tio­na­liste au coeur de l’af­faire Drey­fus qu’a pro­po­sée Laurent Jo­ly dans son livre Nais­sance de l’Ac­tion fran­çaise (Gras­set, 2015) est en­core plus ac­ca­blante. Mais Alexis La­croix pousse sans doute la dé­mons­tra­tion trop loin lors­qu’il tente d’ap­pli­quer aux «per­ma­nences de l’an­ti­sé­mi­tisme » la dia­lec­tique qui a pré­si­dé à la nais­sance du fas­cisme, soit la ren­contre du na­tio­na­lisme bel­li­ciste et de l’an­ti­ca­pi­ta­lisme so­cia­liste au­tour du mot d’ordre «Ni droite, ni gauche». Dans le nu­mé­ro de dé­cembre/jan­vier de la Re­vue des deux mondes, in­ti­tu­lé «Être juif en France», le ro­man­cier Marc Weitz­mann voit lui aus­si s’opé­rer cette jonc­tion de deux haines : «Il y a une conver­gence de pen­sée entre les is­la­mistes et les hé­ri­tiers de l’Ac­tion fran­çaise », jure-t-il. On suit Alexis La­croix lors­qu’il fait l’éloge de Charles Pé­guy et de­mande un sur­saut ré­pu­bli­cain. Mais on a du mal à croire, comme lui, à la pos­si­bi­li­té de la re­nais­sance de la thé­ma­tique du «pé­ril juif» dans les mi­lieux conser­va­teurs et ré­ac­tion­naires - voire ca­tho­liques -, chez les gens de Sens com­mun ou les « zé­la­teurs de Laurent Wau­quiez » (sic), alors qu’au contraire une nou­velle conscience com­mune face aux as­sauts an­ti­bi­bliques semble pou­voir exis­ter entre Is­raël et les ju­déo-chré­tiens fran­çais. Il est vain d’en­vi­sa­ger les nou­velles ju­déo­pho­bies dans la pers­pec­tive d’une sy­mé­trie droite/gauche, comme s’il s’agis­sait tou­jours de faire «bonne me­sure». Ré­duire la ques­tion an­ti­sé­mite au pe­tit pé­ri­mètre d’une « idéo­lo­gie fran­çaise » dont les mo­da­li­tés n’au­raient guère va­rié de­puis 1900 par­ti­cipe d’un confort in­tel­lec­tuel contes­table. Alexis La­croix passe trop vite sur les sources contem­po­raines des pé­rils : la haine que pro­voque le re­tour d’une sou­ve­rai­ne­té po­li­tique juive en terre d’Is­raël, les équi­voques de l’an­ti­sio­nisme «hu­ma­ni­taire», la pro­pa­ga­tion de l’an­ti­sé­mi­tisme au Proche-Orient, l’ima­gi­naire is­la­mique du com­plot juif mon­dial, sa pro­li­fé­ra­tion nu­mé­rique - sans ou­blier ce que Jean-Claude Mil­ner nomme «les pièges du tout», ce tout dans le­quel re­fuse de se dis­soudre le nom juif.

J’AC­CUSE ! 1898-2018

Par Alexis La­croix, Édi­tions de l’Ob­ser­va­toire, 160 p., 15 €.

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