Le chô­mage très bas masque les mu­ta­tions du mar­ché du tra­vail

Le Figaro - - ÉCONOMIE - R. A. (À TO­KYO)

« Au se­cours, mon chô­mage est en train de dis­pa­raître ! » Em­ma­nuel Ma­cron en rê­ve­rait. Non seule­ment le taux de chô­mage s’éta­blit à 2,8 % au­jourd’hui dans l’ar­chi­pel nip­pon, mais d’autres in­di­ca­teurs avan­cés montrent qu’il va conti­nuer à re­cu­ler pour cre­ver pro­chai­ne­ment le plan­cher des 2 %. Il y a au­jourd’hui au Ja­pon 1,59 offre d’em­ploi pour 1 de­mande, soit un ra­tio in­édit de­puis… 1974 !

Les cri­tiques du gou­ver­ne­ment in­voquent la baisse de la po­pu­la­tion, en par­ti­cu­lier des plus jeunes, pour ex­pli­quer cette si­tua­tion. Mais si cette pres­sion dé­mo­gra­phique est réelle, le nombre de per­sonnes qui tra­vaillent a pour­tant aug­men­té ces der­nières an­nées dans la troi­sième éco­no­mie du monde. Il s’est gon­flé des ar­ri­vées mas­sives des femmes et des plus de 65 ans sur le mar­ché du tra­vail, les pre­mières ef­frayées par la stag­na­tion du sa­laire du ma­ri, les se­conds ter­ro­ri­sés par la pers­pec­tive d’une longue re­traite non fi­nan­cée. À quoi il faut ajou­ter l’ar­ri­vée his­to­rique d’une im­mi­gra­tion de tra­vail si­gni­fi­ca­tive dans un pays qui ne l’a ja­mais connue, même si le gou­ver­ne­ment tente de la mas­quer à son opi­nion pu­blique xé­no­phobe. Pour Koi­chi Fu­ji­shi­ro, cher­cheur de l’ins­ti­tut Mit­sui, le Ja­pon est même de­ve­nu un « grand pays d’im­mi­gra­tion » si l’on ob­serve uni­que­ment le nombre d’en­trées. Se­lon lui, l’ar­chi­pel a ac­cueilli près de 400 000 nou­veaux mi­grants de longue du­rée en 2015, ce qui le place à la 4e po­si­tion au sein des pays de l’OCDE der­rière l’Al­le­magne, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Pro­duc­ti­vi­té en berne

Com­ment ex­pli­quer une telle ac­ti­vi­té ? Avec un sa­laire mi­ni­mum bas et adap­té sui­vant les ré­gions, des co­ti­sa­tions so­ciales chiches (en­vi­ron deux à trois fois moins chères qu’en France), de grandes fa­ci­li­tés de li­cen­cie­ment pour les sa­la­riés pré­caires (40 % de la main-d’oeuvre au Ja­pon et 90 % des em­plois créés ac­tuel­le­ment), le coût du tra­vail est as­sez faible pour un em­ployeur ja­po­nais. Il a peu d’hé­si­ta­tion à em­bau­cher des em­ployés avec un sta­tut pré­caire.

Les en­tre­prises sont par ailleurs gour­mandes en ef­fec­tifs dans des in­dus­tries peu pro­duc­tives, qui n’ont pas en­ta­mé leur mo­der­ni­sa­tion ni leur ra­tio­na­li­sa­tion (construc­tion, sé­cu­ri­té, net­toyage…).

Ce re­tard tech­no­lo­gique sou­tient l’em­ploi. Seul hic à cette si­tua­tion – mais il est de taille : le nombre to­tal d’heures tra­vaillées n’aug­mente pas au Ja­pon. Entre 2012 et 2016, il n’a pro­gres­sé que de 0,1 %. Et le nombre d’heures moyen par sa­la­rié a re­cu­lé de 0,6 %. La preuve que les em­plois créés de­puis cinq ans ont été des em­plois pré­caires, de sub­sti­tu­tion, sou­vent d’ap­point pour des mères au foyer et des re­trai­tés qui ne re­chignent pas à la tâche pour quelques heures par jour seule­ment, sans les vi­cis­si­tudes des em­ployés ré­gu­liers des en­tre­prises.

Ce­ci ex­plique aus­si que la pro­duc­ti­vi­té dé­cline dans l’Ar­chi­pel, où il faut da­van­tage de maind’oeuvre pour réa­li­ser au­tant de tra­vail qu’au­pa­ra­vant, où les nou­veaux ve­nus sur le mar­ché de l’em­ploi, d’un pe­tit bou­lot à l’autre, ne construisent pas une car­rière dans la du­rée. « Le nombre de tra­vailleurs ne fai­sant que 1 à 29 heures par se­maine a aug­men­té de 1,68 mil­lion. À l’in­verse, ceux qui tra­vaillaient plus de 49 heures ont di­mi­nué de 980 000 » en cinq ans, ob­serve Ryutaro Ko­no, éco­no­miste de BNP Pa­ri­bas, dans une étude sur le su­jet.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.