Laurent Beau­vais : « Un axe d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire »

Dans notre édi­tion du jeu­di 19 oc­tobre, Her­vé Mo­rin a évo­qué, entre autres, la pos­si­bi­li­té pour le Pa­ris-Gran­ville, de pas­ser par Caen. Au­jourd’hui, l’an­cien pré­sident de Ré­gion Basse-Nor­man­die, Laurent Beau­vais, livre sa ré­flexion.

Le Journal de l'Orne - - Actualités - Pro­pos re­cueillis par Ch­ris­tophe RIVARD

Ar­ri­vée à Mont­par­nasse plu­tôt qu’à Vau­gi­rard. « L’ar­ri­vée à Vau­gi­rard, ce n’est pas moi qui l’ai dé­ci­dée, c’est Re­né Gar­rec. Il a dû su­bir la loi de la SNCF, et je le dé­fends là-des­sus.

À l’époque, j’étais à la Ré­gion, dans l’op­po­si­tion : on nous avait ex­pli­qué que les ha­bi­tants au­tour de la gare Mont­par­nasse ne vou­laient plus voir ar­ri­ver des trains qui ar­ri­vaient avec des com­bus­tions au fuel. On a donc ra­pa­trié notre Pa­ris-Gran­ville sur Vau­gi­rard, gare sur la­quelle des amé­na­ge­ments ont été réa­li­sés de­puis. C’est la rai­son es­sen­tielle qui a pré­va­lu.

Du temps de Gar­rec, comme du mien et même du mo­ment Du­ron, on a es­sayé de de­man­der à la SNCF de nous ra­pa­trier vers Mont­par­nasse, pe­tit à pe­tit. En vain.

Moi, j’avais com­pris que le jour où on au­rait des trains élec­triques, ce qui est le cas avec les Ré­gio­lis, puis­qu’ils sont bi­modes, on pour­rait re­ve­nir à Mont­par­nasse. Main­te­nant, ce n’est plus moi qui suis aux af­faires. »

Re­tards et pannes. « C’est une ligne que je com­mence à bien connaître, parce que je la prends 2 à 3 fois par se­maine. Et mal­gré ce qu’on dit de la ligne Pa­ris-Gran­ville, elle arrive plu­tôt à l’heure de fa­çon gé­né­rale ; et il y a beau­coup moins d’in­ci­dents qu’avant. Je mets à part les feuilles mortes… »

Coût des Ré­gio­lis pour la Ré­gion. « J’ai né­go­cié avec la SNCF l’achat de Ré­gio­lis, mais pas pour 150 mil­lions d’eu­ros : c’était 150 mil­lions d’eu­ros, moins 20 à 22 mil­lions d’eu­ros de construc­tion du bâ­ti­ment d’ex­ploi­ta­tion de Gran­ville.

Ce bâ­ti­ment a été pris en charge à 100 % par la Ré­gion et 5 ou 6 postes y ont été créés par la SNCF. Il avait pour vo­ca­tion à gé­rer ces ma­té­riels ther­miques : quand ils les fai­saient chauf­fer à Gran­ville, ça fai­sait un po­tin du diable et les ri­ve­rains s’en plai­gnaient.

Avec ce bâ­ti­ment, outre quelques tra­vaux d’en­tre­tien, la pré­pa­ra­tion des trains fait moins de bruit grâce à des tech­niques élec­triques. »

Quels trains pour rem­pla­cer les Ré­gio­lis. « Her­vé Mo­rin trouve que ces trains sont peu confortables. En 2009, on a pris la dé­ci­sion de construire ces Ré­gio­lis, conseillés par notre ex­ploi­tant qu’est la SNCF.

C’était à l’époque où il y avait de gros pro­blèmes sur cette ligne et où j’avais dé­ci­dé d’ar­rê­ter de payer la SNCF.

Moi, je ne suis pas un ex­pert, et je ne sais pas si Her­vé Mo­rin est plus ex­pert que moi. Au­jourd’hui, est-ce qu’il y a en ma­ga­sin des trains plus adap­tés à cette lon­gueur qu’est Pa­risG­ran­ville ? À ma connais­sance, je n’en con­nais pas d’autres, à part des rames de TGV ; mais je ne pense pas qu’il veuille faire pas­ser des rames de TGV là-des­sus, parce qu’il fau­dra re­voir les condi­tions d’in­fra­struc­tures.

Son in­ten­tion est louable, mais je ne vois pas dans un dé­lai ra­pide quels pour­raient être les ma­té­riels dis­po­nibles. Et il fau­dra re­vendre ces 15 rames de Ré­gio­lis qui ont été ac­quises en 2015.

Ce sont certes des rames qui ne sont pas tout confort, mais elles tombent moins en panne que celles qui exis­taient avant. Et ça, on a ten­dance à l’ou­blier. »

« Quand j’ai dé­ci­dé que la Ré­gion al­lait ache­ter des rames, j’ai né­go­cié avec la SNCF une contre­par­tie : évi­dem­ment, je n’al­lais pas si­gner un chèque en blanc à la SNCF.

La contre­par­tie était la prise en charge, par la SNCF, jus­qu’en 2030, du dé­fi­cit du coût de fonc­tion­ne­ment de la ligne. À l’époque, on me di­sait 10 M €. Je vois qu’Her­vé Mo­rin donne un chiffre au­jourd’hui de 14 M €. C’était une ga­ran­tie si­gnée par Guillaume Pé­py.

C’est un dé­fi­cit que l’on connaît : il s’agit d’une ligne d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire. Après Ar­gen­tan, ils perdent de l’ar­gent jus­qu’à Gran­ville. Avec 10 M € par an, sur 15 ans, ça re­pré­sen­tait 150 M €. Avec ça, la Ré­gion amor­tis­sait lar­ge­ment une par­tie du coût de ce ma­té­riel.

Il y avait un deal qui était, je pense, équi­li­bré. Ce que veut faire Her­vé Mo­rin au­jourd’hui est to­ta­le­ment dif­fé­rent. Il a pas­sé une né­go­cia­tion avec la SNCF en di­sant qu’il al­lait re­prendre la ges­tion de touts les In­ter­ci­tés. Outre Pa­ris-Rouen-Le Havre, Pa­ris-Caen-Cher­bourg, il y a Pa­risG­ran­ville et Caen-Tours.

Ce qui veut dire que la Ré­gion, très vite, va se re­trou­ver avec ce dé­fi­cit d’ex­ploi­ta­tion à prendre en charge.

Et, évi­dem­ment, Her­vé Mo­rin com­mence à s’aper­ce­voir que ça va coû­ter cher à la Ré­gion. Du coup, il est en train de trou­ver des so­lu­tions pour faire des éco­no­mies. Je lis qu’il pour­rait faire pas­ser l’ac­cès à Gran­ville par Caen. Je n’ha­bite pas Gran­ville, et heu­reu­se­ment. Si j’ha­bite Gran­ville et que je dois pas­ser par Caen, même si la ligne CaenG­ran­ville a été amé­na­gée par la Ré­gion à l’époque, je ne sais pas si c’est très at­trac­tif que de faire ce dé­tour.

Je pense que l’in­ten­tion d’Her­vé Mo­rin est d’in­vi­ter les Alen­çon­nais à pas­ser par Le Mans. Et donc de fer­mer Sur­don, dont la seule rai­son d’exis­ter et de per­mettre aux Alen­çon­nais d’al­ler à Pa­ris par le Pa­ris-Gran­ville. »

Une ligne d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire. « Je pense que la Ré­gion est en train de prendre conscience qu’elle a pris une très lourde res­pon­sa­bi­li­té en vou­lant gé­rer les In­ter­ci­tés par­tout. D’un point de vue in­tel­lec­tuel, ça peut être sa­tis­fai­sant en se di­sant qu’elle va être la pa­tronne de tous les trains. Ça marche tel­le­ment mal à cer­tains en­droits qu’elle se dit qu’en étant le pa­tron, ça va al­ler mieux.

Mais, je pense que de la coupe aux lèvres, il y a plus que ça : on ou­blie bien sou­vent que la Ré­gion dé­lègue l’ex­ploi­ta­tion, pour l’ins­tant à la SNCF, et on va quand même re­trou­ver tous les pro­blèmes liés à l’in­fra­struc­ture.

Au-de­là de ça, quand vous ar­ri­vez à Ver­sailles, il y a de l’en­com­bre­ment. Je ne vois pas en quoi la Ré­gion, qui re­prend l’ex­ploi­ta­tion en di­rect, va ré­soudre ces pro­blèmes d’in­fra­struc­tures à Ver­sailles ; com­ment elle va ré­gler les pro­blèmes de tra­fic entre les trains de ban­lieue et les trains ve­nant de Nor­man­die.

Évi­dem­ment, si la Ré­gion veut maî­tri­ser son bud­get de fonc­tion­ne­ment, il va fal­loir faire des éco­no­mies.

Elles vont être faites sur des ser­vices qui n’au­ront peut-être pas le même ni­veau de qua­li­té, ou tout du moins le même degré de prio­ri­té en termes d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire.

Cette ligne est dé­fi­ci­taire, parce que c’est une ligne d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire. Or, la rai­son de la Ré­gion, c’est d’être dans l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, c’est de me­ner une po­li­tique d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire et le fer­ro­viaire en est une. »

Trou­ver un par­te­naire pri­vé. « Je vais voir ce que la né­go­cia­tion qu’Her­vé Mo­rin va me­ner avec la SNCF don­ne­ra à la fois en coût d’ex­ploi­ta­tion pour la Ré­gion et de ser­vice ren­du à la po­pu­la­tion et aux ter­ri­toires. J’ap­pelle les élus de Briouze, Flers, de Vire, de Ville­dieu-les-Poêles… à re­gar­der les choses pré­ci­sé­ment. À la li­mite, je pour­rais mettre la tête sous l’oreiller et dire qu’Ar­gen­tan ou L’Aigle ne sont pas me­na­cées. Mais cette ligne des­sert quand même beau­coup d’autres ter­ri­toires vers l’ouest et le sud de l’Orne.

Sauf si la Ré­gion passe à la ges­tion pri­vée. À par­tir de 2023, mais à titre ex­pé­ri­men­tal dès 2019, les Ré­gions vont pou­voir pas­ser à la ges­tion confiée au pri­vé de ces lignes TER.

Her­vé Mo­rin sup­prime les In­ter­ci­tés et les met dans le pa­quet TER et ça don­ne­ra la pos­si­bi­li­té pour la Ré­gion de confier l’ex­ploi­ta­tion, par exemple Pa­ris- Gran­ville, à une société pri­vée. C’est un vrai dé­fi. On est sou­vent per­sua­dé qu’une en­tre­prise pri­vée fe­rait mieux que la SNCF. Mais, là aus­si, entre la coupe et les lèvres, il y a une cer­taine dis­tance.

Et un par­te­naire pri­vé au­ra cer­taines exi­gences en termes de ren­ta­bi­li­tés. Ces exi­gences se­ront-elles com­pa­tibles avec des pré­oc­cu­pa­tions d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, je n’en sais rien.

Il faut faire at­ten­tion aux dé­cla­ra­tions un peu to­ni­truantes comme celles-là. Je me suis aper­çu qu’en ma­tière fer­ro­viaire, il faut être humble. »

« J’ai né­go­cié une contre­par­tie »

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