Le pou­voir de l’ima­gi­na­tion

Le Journal du Dimanche - - CULTURE LIRE - LAË­TI­TIA FA­VRO

L’au­teure du best- sel­ler « Lire Lo­li­ta à Té­hé­ran » ( 2003) s’ins­pire de son ex­pé­rience d’exi­lée ira­nienne de­ve­nue ci­toyenne amé­ri­caine pour dé­non­cer le dé­clin de la fic­tion et ré­af­fir­mer la né­ces­si­té fon­da­men­tale de l’ima­gi­naire « Ces gens sont dif­fé­rents de nous. Ils se fichent des livres et de ce genre de choses. » Ces mots, pro­non­cés à l’égard du peuple amé­ri­cain par un jeune dis­si­dent ira­nien im­mi­gré aux États- Unis, sont à l’ori­gine de cet es­sai et font écho à l’une des in­ter­ro­ga­tions ré­cur­rentes dans l’oeuvre d’Azar Na­fi­si : qu’est- ce que naître libre et ne pas exer­cer ce droit ? Éprise de littérature amé­ri­caine de­puis sa dé­cou­verte en­fant du Ma­gi­cien d’Oz, Azar Na­fi­si ob­tient son doc­to­rat aux États- Unis puis re­trouve l’Iran peu de temps après la ré­vo­lu­tion de 1979, où elle en­seigne, avec toutes les dif­fi­cul­tés que sup­pose ce nou­veau contexte, la littérature oc­ci­den­tale. Si son best­sel­ler, Lire Lo­li­ta à Té­hé­ran ( 2003), s’ins­pire de cette ex­pé­rience pour ques­tion­ner le pou­voir de la fic­tion face à la ty­ran­nie, La Ré­pu­blique de l’ima­gi­na­tion met en garde la so­cié­té amé­ri­caine – et les États dé­mo­cra­tiques – contre l’iner­tie in­tel­lec­tuelle et la dé­va­lo­ri­sa­tion de l’ima­gi­naire.

Émi­grée aux États- Unis de­puis 1997, ci­toyenne amé­ri­caine de­puis 2008, Azar Na­fi­si dé­plore la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive des li­brai­ries et des lieux de culture, qu’elle re­lie à la politique édu­ca­tive en oeuvre, vi­sant da­van­tage à for­mer de fu­turs chefs d’en­tre­prise que des es­prits libres : « La crise qui frappe l’Amé­rique n’est pas seule­ment éco­no­mique ou politique ; quelque chose de plus pro­fond ra­vage le pays, une at­ti­tude mer­ce­naire et uti­li­ta­riste fai­sant preuve de peu d’in­té­rêt pour le vé­ri­table bie­nêtre des gens congé­die l’ima­gi­na­tion et la pen­sée, qua­li­fie d’in­si­gni­fiante la pas­sion du sa­voir. » Le pou­voir sub­ver­sif de la fic­tion

En s’ap­puyant sur trois ro­mans em­blé­ma­tiques de la littérature amé­ri­caine ( Hu­ck­le­ber­ry Finn, Bab­bitt et Le coeur est un chasseur so­li­taire) qui l’ont ac­com­pa­gnée dans son par­cours d’exi­lée, Azar Na­fi­si af­firme le pou­voir sub­ver­sif de la fic­tion et sa ca­pa­ci­té à ra­dio­gra­phier une so­cié­té pour en dé­non­cer tra­vers et man­que­ments. En dé­cri­vant son ex­pé­rience, et celle de ses proches, de la ré­vo­lu­tion ira­nienne, elle sou­ligne le be­soin fon­da­men­tal de l’ima­gi­naire, der­nier rem­part quand l’in­di­vi­du est dé­pos­sé­dé de son iden­ti­té par un ré­gime au­to­ri­taire.

Dé­dié à ses lec­teurs, ses « in­con­nus in­times » , comme elle aime à les nom­mer, ce ré­cit poi­gnant, d’une grande hon­nê­te­té, conjugue avec force et dé­li­ca­tesse l’au­to­bio­gra­phie et le plai­doyer. À l’ins­tar des ro­mans qui l’ont nour­rie, l’au­teure en­cou­rage à la cu­rio­si­té et rap­pelle un de­voir fon­da­men­tal, ce­lui d’exer­cer sans re­lâche et avec avi­di­té sa propre ca­pa­ci­té à agir et pen­ser en ci­toyen libre.

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