Le sa­cri­fice de Liu Xiao­bo

La Chine cen­sure sur In­ter­net toute ré­fé­rence au dis­si­dent et re­jette les cri­tiques des pays oc­ci­den­taux

Le Monde - - LA UNE - pé­kin - en­voyé spé­cial ha­rold thi­bault

Il au­rait pu res­ter en­sei­gner aux Etats-Unis. Il a pré­fé­ré re­ve­nir dans son pays quand l’oc­cu­pa­tion de la place Tia­nan­men a com­men­cé. Il a sau­vé des cen­taines de vies à ce mo­ment-là. De­puis, il a cu­mu­lé les an­nées en pri­son et la ma­la­die. Le dé­cès du Prix No­bel de la paix laisse les dis­si­dents chi­nois abat­tus.

Le poète Bei Ling se sou­vient du prin­temps 1989 à New York. Après avoir étu­dié à Os­lo et Ha­waï, son ami Liu Xiao­bo avait ac­cep­té une in­vi­ta­tion à en­sei­gner à l’uni­ver­si­té de Co­lum­bia. Mais ra­pi­de­ment, le mou­ve­ment d’oc­cu­pa­tion de la place Tia­nan­men ga­gna en am­pleur et les deux amis pas­saient jour et nuit de­vant le té­lé­vi­seur. « Il vou­lait en être, moi j’ai eu peur. Lui aus­si, mais il di­sait qu’il de­vait y al­ler », se re­mé­more M. Bei. Liu Xiao­bo de­vien­drait un des lea­ders du mou­ve­ment et né­go­cie­rait la sor­tie de la place de cen­taines d’étu­diants, évi­tant ain­si un bain de sang en­core plus dra­ma­tique. « Au G20, est-ce qu’un seul pré­sident, un seul pre­mier mi­nistre ou of­fi­ciel a pris ne se­rait-ce qu’une mi­nute pour de­man­der à Xi Jin­ping la li­bé­ra­tion de Liu Xiao­bo ? Nous de­vons sa­voir », lance le fon­da­teur de l’In­de­pendent Chi­nese PEN Cen­ter, au len­de­main de la mort de Liu.

L’an­nonce de la dis­pa­ri­tion du Prix No­bel de la paix 2010, jeu­di 13 juillet dans la soi­rée, dans un hô­pi­tal du nord-est de la Chine, laisse le mi­lieu des droits de l’homme chi­nois abat­tu. Les dis­si­dents y voient la preuve de la dé­ter­mi­na­tion de Pé­kin à les écra­ser, et du poids bien trop im­por­tant pris par la Chine pour que ses par­te­naires di­plo­ma­tiques risquent tout pour leur cause.

Xi Jin­ping, un « homme très bien »

Le 26 juin, les au­to­ri­tés pé­ni­ten­tiaires et les an­ciens avo­cats de M. Liu avaient ren­du pu­blique son hos­pi­ta­li­sa­tion à She­nyang, dans le nord-est de la Chine. C’est dans cette ré­gion que Liu Xiao­bo pur­geait la peine de onze an­nées d’em­pri­son­ne­ment pour « sub­ver­sion » à la­quelle il avait été con­dam­né en 2009 pour avoir ré­di­gé, un an plus tôt, un ma­ni­feste en fa­veur de la dé­mo­cra­ti­sa­tion de la Chine. Il de­man­dait à être trans­fé­ré à l’étran­ger.

Pé­kin n’au­ra pas ju­gé né­ces­saire de cé­der. L’Al­le­magne s’était pla­cée en ligne de front pour de­man­der à Pé­kin de lais­ser le dis­si­dent quit­ter le ter­ri­toire. «La ques­tion se pose de sa­voir si la gra­vi­té de la ma­la­die de M. Liu n’au­rait pas pu être dé­ce­lée et soi­gnée beau­coup plus tôt », avait lan­cé, mer­cre­di, le porte-pa­role du gou­ver­ne­ment al­le­mand, Stef­fen Sei­bert. La plu­part des autres pays oc­ci­den­taux, par­mi les­quels la France, s’étaient conten­tés de pu­blier des com­mu­ni­qués de leur mi­nis­tère des af­faires étran­gères de­man­dant à Pé­kin de res­pec­ter sa der­nière vo­lon­té de quit­ter la Chine.

Pour l’écri­vain dis­si­dent Liao Yi­wu, qui vit en exil en Al­le­magne de­puis 2011, il ne fait nul doute ce­pen­dant que cer­tains, « par­ti­cu­liè­re­ment la France et l’An­gle­terre» n’ont pas suf­fi­sam­ment éle­vé la voix. « Ils ont dû pen­ser que le plus im­por­tant était l’éco­no­mie», re­grette M. Liao, ami de Liu Xiao­bo.

Certes, les dis­si­dents re­çoivent tou­jours l’as­su­rance du sou­tien oc­ci­den­tal par les di­plo­mates en poste dans leur pays. Mais ils se de­mandent si, au plus haut ni­veau, lors des ren­contres entre chefs d’Etat, les di­ri­geants de ces mêmes pays ont en­core le cou­rage de se confron­ter à Xi Jin­ping, le nu­mé­ro un chi­nois.

D’ailleurs, en confé­rence de presse à Pa­ris jeu­di, in­ter­ro­gé par un jour­na­liste de la chaîne de Hong­kong Phoe­nix TV, le pré­sident amé­ri­cain Do­nald Trump n’a pas ta­ri d’éloges sur ce der­nier, « un ami », «un grand di­ri­geant», un « homme très bien » et qui «veut faire ce qui est bon pour la Chine ». De son cô­té, Em­ma­nuel Ma­cron a sa­lué «un des grands lea­ders de notre monde qui est en train de conduire une ré­forme ex­trê­me­ment im­por­tante et am­bi­tieuse de la Chine, tant de la so­cié­té que de l’éco­no­mie chi­noise ».

Quand bien même les deux hommes n’au­raient pas été in­for­més de la mort, quelques heures plus tôt, de M. Liu, son état cri­tique était connu de­puis se­maines, de même que le re­fus op­po­sé pro­ba­ble­ment au plus haut ni­veau de l’Etat chi­nois de le lais­ser par­tir. Dans la soi­rée, le pré­sident fran­çais s’est rat­tra­pé par un Tweet ren­dant « hom­mage à Liu Xiao­bo, Prix No­bel de la paix, grand com­bat­tant de la li­ber­té » et di­sant son sou­tien à ses proches et son épouse Liu Xia. Ven­dre­di, Pé­kin, par la voix du porte-pa­role du mi­nis­tère des af­faires étran­gères, a ju­gé que le prix No­bel de la paix avait été « blas­phé­mé ».« At­tri­buer le prix à une telle per­sonne contre­di­sait l’ob­jec­tif même de cette ré­com­pense », a ju­gé Geng Shuang lors d’un point de presse. La Chine a éga­le­ment pro­tes­té au­près de Wa­shing­ton, Pa­ris, Ber­lin et l’ONU.

« Sa­cri­fice »

Pour les mi­li­tants chi­nois, l’in­tran­si­geance de Pé­kin dans les jours qui ont pré­cé­dé l’an­nonce du dé­cès est le pa­roxysme d’une guerre sans mer­ci me­née par Xi Jin­ping contre la so­cié­té ci­vile de­puis son ar­ri­vée à la tête du Par­ti com­mu­niste chi­nois en no­vembre 2012. Car Liu Xiao­bo était une fi­gure cen­trale. «C’est le pré­cur­seur du mou­ve­ment pour les droits de l’homme. Il a sa­cri­fié toute sa vie à l’hu­ma­nisme et à la Chine», dit l’avo­cat Mo Shao­ping, qui a ten­té d’as­su­rer sa dé­fense de­puis son ar­res­ta­tion en 2008. Il est le pre­mier Prix No­bel de la paix à mou­rir pri­vé de li­ber­té de­puis que le pa­ci­fiste Carl von Os­sietz­ky s’est éteint, en 1938, dans un hô­pi­tal de l’Al­le­magne na­zie.

Au­tant qu’il a ga­gné en confiance sur la scène in­ter­na­tio­nale, le pays s’est re­fer­mé en in­terne, sous l’im­pul­sion de Xi Jin­ping. « Sa co­opé­ra­tion était né­ces­saire, que ce soit sur l’éco­no­mie ou pour les ac­cords de Pa­ris sur le cli­mat, il fal­lait re­mer­cier la Chine », dit Hu Jia, dis­si­dent en ré­si­dence sur­veillée au­quel le Par­le­ment eu­ro­péen a dé­cer­né en 2008 le prix Sa­kha­rov, en­core se­coué par la nou­velle de la veille. « Nous vi­vons dans un monde pa­ral­lèle. La pla­nète en­tière com­mé­more Liu Xiao­bo, mais sur l’In­ter­net chi­nois, tout est fait pour l’ef­fa­cer », ajoute M. Hu.

« La ques­tion des droits de l’homme n’est plus men­tion­née comme un su­jet ma­jeur dans les fo­rums comme le G20», re­lève l’avo­cat Teng Biao, par­ti à Hong­kong puis aux Etats-Unis après avoir été détenu à l’iso­le­ment pen­dant soixante-dix jours en 2011. Il veut croire que les mi­li­tants sont plus nom­breux ces der­nières an­nées, mais sait aus­si qu’ils sont da­van­tage en dan­ger et se sentent cer­tai­ne­ment moins sou­te­nus à l’étran­ger où il n’y a « plus de vo­lon­té de faire pres­sion sur la Chine ». « C’est dé­ce­vant », ajoute M. Teng.

Ven­dre­di, Pé­kin a ju­gé que le prix No­bel de la paix avait été « blas­phé­mé » en étant dé­cer­né à Liu Xiao­bo en2010

DPA/ABACA

Le dis­si­dent chi­nois Liu Xiao­bo, à Pé­kin.

ISAAC LA­WRENCE/AFP

Hom­mage à Liu Xiao­bo, le 13 juillet, à Hong­kong, de­vant le Bu­reau de liai­son chi­nois, l’ad­mi­nis­tra­tion re­pré­sen­tant les in­té­rêts de Pé­kin dans la ré­gion ad­mi­nis­tra­tive spé­ciale.

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