La dé­mo­cra­tie à l’ago­nie

Après le putsch ra­té il y a un an, la dé­mo­cra­tie turque est à l’ago­nie. Le pré­sident Er­do­gan a ver­rouillé le pays et ré­prime tous azi­muts

Le Monde - - LA UNE - chris­tophe ayad

Il y a un an, le coup d’Etat des mi­li­taires contre Er­do­gan échouait. Pen­dant les jours qui sui­virent, une forme d’union na­tio­nale ré­gna au­tour du pré­sident : il in­car­nait une Tur­quie sor­tie des urnes et non des ca­sernes. Une dé­mo­cra­tie im­par­faite mais vi­vante. Un an plus tard, les fac­tieux du 15juillet2016 sont sous les ver­rous ou en fuite, mais le putsch a réus­si: la dé­mo­cra­tie turque n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Il y a un an, au soir du 15 juillet2016, des mi­li­taires fac­tieux des­cen­daient dans la rue pour prendre le contrôle des ponts sur le Bos­phore. D’autres s’en­vo­laient à bord de leurs chas­seurs-bom­bar­diers pour at­ta­quer le Par­le­ment turc et in­ter­cep­ter le pré­sident Er­do­gan. Leur ten­ta­tive de putsch a échoué et la Tur­quie s’est ré­veillée, le len­de­main, meur­trie mais fière d’avoir mis en échec cet énième coup de force de l’ar­mée.

Les mi­li­taires avaient dic­té leur loi, d’une ma­nière ou d’une autre, en 1960, 1971, 1980 et 1997. Mais plus en 2016. La dé­mo­cra­tie était en­fin du­ra­ble­ment et so­li­de­ment ins­tal­lée dans la Ré­pu­blique turque. Pen­dant les jours qui ont sui­vi le putsch man­qué, une forme d’union na­tio­nale – dont le Par­ti dé­mo­cra­tique des peuples (HDP, pro­kurde) a été d’em­blée écar­té – a ré­gné au­tour de Re­cep Tayyip Er­do­gan, mal­gré les ré­serves et les contro­verses l’en­tou­rant. Il in­car­nait une Tur­quie ci­vile, sor­tie des urnes et non des ca­sernes. Une dé­mo­cra­tie certes im­par­faite mais réelle et vi­vace.

Coup d’Etat, ci­vil ce­lui-ci

Un an plus tard, le putsch a réus­si et la dé­mo­cra­tie turque n’est plus que l’ombre d’elle-même. Pour­tant, les fac­tieux du 15 juillet sont sous les ver­rous ou en fuite. C’est le pré­sident Er­do­gan, mi­ra­cu­lé du 15 juillet, qui a ra­mas­sé la mise en me­nant son propre coup d’Etat, ci­vil ce­lui-ci.

En deux temps, d’abord avec l’ins­tau­ra­tion, pen­dant l’été, de l’état d’ur­gence, qui a ou­vert la porte à des arrestations mas­sives (de 40000 à 50000 per­sonnes) et à des purges monstres (150 000 fonc­tion­naires), sans comp­ter les in­nom­brables me­sures at­ten­ta­toires aux li­ber­tés (pri­va­tions de pas­se­port, sai­sies de biens et de comptes, fer­me­tures d’en­tre­prises et d’éta­blis­se­ments d’en­sei­gne­ment, etc.) qui ont vi­sé les membres de la confré­rie de l’imam Fe­thul­lah Gü­len, ac­cu­sée par le pou­voir d’avoir our­di la ten­ta­tive de coup d’Etat, mais aus­si l’en­semble des op­po­sants au ré­gime, mi­li­tants de la cause kurde, gauche laïque, etc.

Les mi­lieux is­la­mistes et même toute dé­viance au sein de l’AKP, le par­ti is­la­mo­con­ser­va­teur au pou­voir, sont aus­si dans le col­li­ma­teur. La dé­la­tion et l’arbitraire sont de­ve­nus la règle. La jus­tice, en­gor­gée par les pro­cé­dures, juge en masse à par­tir de dos­siers bâ­clés et toute la lu­mière sur les sombres heures du 15 juillet est loin d’avoir été faite.

Le deuxième temps de l’ins­tau­ra­tion d’une au­to­cra­tie lé­gale en Tur­quie a été l’adop­tion, par ré­fé­ren­dum le 16 avril, d’une ré­forme de la Consti­tu­tion don­nant au pré­sident turc des pou­voirs en­core ren­for­cés. Le oui est pas­sé de jus­tesse avec 51,41 % des voix, ré­vé­lant une so­cié­té plus di­vi­sée que ja­mais, mais aus­si de forts soup­çons de fraude. Un ta­bou a été bri­sé avec la re­mise en cause de l’hon­nê­te­té du pro­ces­sus élec­to­ral.

« Pas be­soin de l’UE »

Jusque-là, la so­cié­té et les par­tis avaient su­bi, grog­gy, cette ava­lanche de coups et de mau­vaises nou­velles. Mais un fait ré­cent et ma­jeur re­donne un peu es­poir. Des cen­taines de mil­liers de Turcs ont sui­vi la «marche pour la jus­tice», entre An­ka­ra et Is­tan­bul, à l’ini­tia­tive du CHP, le par­ti d’op­po­si­tion de la gauche ké­ma­liste. C’est un ré­veil. Il ne suf­fi­ra pas à lui tout seul. Les Turcs ont be­soin d’aide et de sou­tien.

Les so­cié­tés eu­ro­péennes doivent sou­te­nir la Tur­quie face au dé­fi qui lui est lan­cé, parce qu’elle est proche, parce qu’elle a ma­ni­fes­té, de longue date, son dé­sir d’in­té­grer l’Union eu­ro­péenne. Dans une in­ter­view, mer­cre­di 12 juillet, à la BBC, le pré­sident Er­do­gan a ex­pli­qué que son pays n’avait « pas be­soin de l’UE » et que la Tur­quie se­rait « sou­la­gée » d’un re­jet de sa can­di­da­ture. Une nou­velle pro­vo­ca­tion qui montre com­bien ce der­nier cherche à se dé­bar­ras­ser de ce qu’il voit comme une en­trave à son dé­sir illi­mi­té d’arbitraire.

Parce que la presse est le meilleur ba­ro­mètre de la li­ber­té d’ex­pres­sion, Le Monde et Re­por­ters sans fron­tières ont donc dé­ci­dé de s’as­so­cier pour lan­cer un ap­pel à li­bé­rer les di­zaines de jour­na­listes em­pri­son­nés en Tur­quie – Re­cep Tayyip Er­do­gan n’en re­con­naît que… deux – et à rou­vrir les quelque 150 mé­dias fer­més en un an. La dé­fense de la dé­mo­cra­tie en Tur­quie est une ga­ran­tie de paix pour les Eu­ro­péens.

NI­COLE TUNG POUR « LE MONDE »

Cette fa­mille a par­ti­ci­pé à la « marche pour la jus­tice », par­tie d’An­ka­ra, le 15 juin, et ar­ri­vée à Is­tan­bul, le 9 juillet.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.