Laurent Wau­quiez : Ma­cron fonde son ac­tion sur du « mar­ke­ting po­li­tique »

Pour Laurent Wau­quiez (LR), Em­ma­nuel Ma­cron « n’a pas d’idéo­lo­gie, pas de bous­sole, pas de va­leurs »

Le Monde - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR NI­CO­LAS CHAPUIS, OLI­VIER FAYE ET MAT­THIEU GOAR

Vice-pré­sident des Ré­pu­bli­cains, Laurent Wau­quiez de­vrait an­non­cer sa can­di­da­ture à la tête du par­ti après l’été. Fi­gure de la droite dure, il dé­voile les pistes de re­fon­da­tion de sa fa­mille po­li­tique.

Quel re­gard por­tez-vous sur les pre­mières dé­ci­sions bud­gé­taires du quin­quen­nat ?

Le pré­sident de la Ré­pu­blique et sa ma­jo­ri­té ont dé­jà va­rié de po­si­tion très vite et très souvent. Ce n’est pas de l’ama­teu­risme, c’est un symp­tôme. Ils changent ré­gu­liè­re­ment de pos­ture, car ils n’ont pas de co­lonne ver­té­brale. Ce nou­veau pou­voir fonde son ac­tion sur du mar­ke­ting po­li­tique et une ef­fi­ca­ci­té tech­no­cra­tique sup­po­sés rem­pla­cer les convic­tions.

Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas d’idéo­lo­gie, pas de bous­sole, pas de va­leurs. Re­gar­dez les ques­tions mi­li­taires… Pen­dant la cam­pagne, il a pro­mis d’aug­men­ter le bud­get de la dé­fense à 2 % du pro­duit in­té­rieur brut. De­puis son élec­tion, il a fait de belles images en des­cen­dant dans un sous-ma­rin nu­cléaire. Une se­maine après, il a réa­li­sé la coupe la plus claire dans le bud­get des ar­mées. Tout ce­la se fait sous l’ap­pa­rence d’un consen­sua­lisme tech­no­cra­tique. Le dé­bat d’idées a dis­pa­ru.

Ap­prou­vez-vous la ve­nue de Do­nald Trump pour le 14-Juillet ?

Ça ne me sem­blait pas être la prio­ri­té. La poi­gnée de main avec Trump, puis le slo­gan pro­vo­ca­teur sur le cli­mat, « Make our pla­net great again», ne peuvent pas faire ou­blier que M. Ma­cron n’a pas fait chan­ger d’avis le pré­sident amé­ri­cain.

Mais ce prag­ma­tisme et cette com­mu­ni­ca­tion, n’est-ce pas ce­la, la po­li­tique mo­derne ?

Non, c’est au contraire la mort de la po­li­tique. On a vu beau­coup de sou­rires, de poi­gnées de main très com­men­tées, des par­ties de ten­nis sur le pont Alexandre-III [à Pa­ris], des pho­tos scé­na­ri­sées… Ça ne rem­pla­ce­ra ja­mais une vi­sion po­li­tique pour la France.

Sur quels su­jets l’at­ten­dez-vous ?

Il y a un vide abys­sal dans son dis­cours sur le ré­ga­lien, sur l’in­té­gra­tion, sur le creu­set ré­pu­bli­cain. M. Ma­cron n’évoque ja­mais l’in­va­sion de la bar­ba­rie is­la­miste dans les cer­veaux. Il ne veut pas voir la réa­li­té de l’is­la­misme radical, il est dans le dé­ni. Comme dit [le phi­lo­sophe] Pierre Manent, le po­li­ti­que­ment cor­rect est la langue des gens qui tremblent à l’idée de ce qui pour­rait ar­ri­ver s’ils ar­rê­taient de se men­tir.

L’autre pro­blème de Ma­cron est le di­vorce des deux France face à la mon­dia­li­sa­tion. Il com­prend la France qui réus­sit, celle des mé­tro­poles, il est à l’aise dans un hô- tel de start-up à Pa­ris ou à Las Ve­gas. Mais il ne s’est ja­mais adres­sé à l’autre France, celle des ou­vriers et des classes moyennes. Son ex­pres­sion sur les Fran­çais « qui ne sont rien» est ré­vé­la­trice, car elle lui vient na­tu­rel­le­ment, elle sur­git du fond de son cor­tex. C’est l’équi­valent des « sans-dents » de Fran­çois Hol­lande.

Vous avez fait cam­pagne pour M. Fillon, qui n’a pas par­ti­cu­liè­re­ment at­ti­ré la France po­pu­laire…

C’est vrai. Vous re­con­naî­trez que j’ai ti­ré la son­nette d’alarme. Nous n’avons pas su suf­fi­sam­ment par­ler à la France pé­ri­phé­rique.

Em­ma­nuel Ma­cron tra­vaille avec des per­son­na­li­tés de droite. Pèsent-elles sur la ligne, se­lon vous ?

Ils sont dans une er­rance et n’ont réus­si à im­po­ser au­cun chan­ge­ment dans le pro­gramme. Nous avons as­sis­té à un dé­bau­chage de per­son­na­li­tés qui ont re­non­cé à leurs convic­tions, comme, par exemple, [le mi­nistre de l’éco­no­mie] Bru­no Le Maire, qui a pré­co­ni­sé la baisse de la CSG pen­dant sa cam­pagne des pri­maires et va main­te­nant l’aug­men­ter. Edouard Phi­lippe, lui, n’est au­jourd’hui pas quel­qu’un de droite.

Faut-il les ex­clure du par­ti ?

Ils ont tra­hi pour oc­cu­per des postes, ils nous ont quit­tés d’eux­mêmes. Il y a une pro­cé­dure d’ex­clu­sion en cours, mais ils pour­ront s’ex­pli­quer, il n’y au­ra pas de bru­ta­li­té. Il faut conti­nuer à tendre la main aux autres, no­tam­ment à ceux qui ont été otages d’aven­tures per­son­nelles.

La droite doit-elle se re­fon­der idéo­lo­gi­que­ment ?

Il y a deux che­mins. Le pre­mier est ce­lui du consen­sus mou, d’une adhé­sion pas­sive à l’ac­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron sans as­su­mer la lutte sur le ter­rain des va­leurs. C’est la voie la plus fa­cile, mais c’est la cer­ti­tude d’une mort douce.

La deuxième voie est plus exi­geante: elle consiste à se ré­in­ter­ro­ger sur les va­leurs de la droite. C’est celle qui s’ins­pire d’un cer­tain nombre d’in­tel­lec­tuels : Alain Fin­kiel­kraut, Mar­cel Gau­chet, Mi­chel Houel­le­becq, Mi­chèle Tri­ba­lat, Eli­sa­beth Ba­din­ter…

Pa­trick Buis­son ?

Je ne l’ai pas ci­té. A chaque fois, on m’in­ter­roge là-des­sus : j’ai dû voir dans ma vie en tout et pour tout six fois Pa­trick Buis­son, et ça doit faire quatre ans que je ne l’ai pas vu.

Quelles sont les va­leurs de la droite pour vous ?

L’as­cen­seur so­cial, l’idée du mé­rite à l’école, la vo­lon­té de dé­fendre un mo­dèle so­cial mi­né par les in­jus­tices, l’iden­ti­té et l’in­té­gra­tion, qui sont mises en dan­ger par le com­mu­nau­ta­risme, l’at­ta­che­ment au tra­vail… Nous ne pou­vons pas non plus être dans un dé­sert de dis­cours sur la ques­tion de l’en­vi­ron­ne­ment en sor­tant de la seule ap­proche mal­thu­sienne par les normes. Il faut re­pen­ser les ter­ri­toires de la droite et en in­ves­tir de nou­veaux. Nous ne de­vons pas nous ex­cu­ser d’être de droite.

Ar­rive-t-on au bout de l’his­toire de l’UMP et de LR, de l’union de la droite et du centre ?

Je ne crois pas. Nous sommes dans une pé­riode de trouble, avec l’onde de choc de cette pré­si­den­tielle que nous n’au­rions ja­mais dû perdre. Mais de la crise peut naître quelque chose de sa­lu­taire. La ques­tion de la di­ver­si­té des sen­si­bi­li­tés est ins­crite dans l’his­toire de la droite. Le pro­chain pré­sident de LR de­vra veiller à leur ex­pres­sion. Je le dis aux autres per­son­na­li­tés de ma fa­mille : lais­sons de cô­té les am­bi­tions et re­trou­vons le sens du col­lec­tif.

« Ma­cron ne s’est ja­mais adres­sé à la France des ou­vriers et des classes moyennes » « Le consen­sus mou est la voie la plus fa­cile, mais c’est la cer­ti­tude d’une mort douce »

Des élus de votre par­ti, comme Va­lé­rie Pé­cresse, vous ac­cusent de dé­rive iden­ti­taire, d’être ten­té par un rap­pro­che­ment avec le FN. Etes-vous vrai­ment ce­lui qui peut ras­sem­bler la fa­mille LR ?

Il faut que les ca­ri­ca­tures cessent. J’ai fait la preuve à tra­vers mon itinéraire, à la tête de ma ville ou de ma ré­gion, qu’on peut avoir des convic­tions claires et en même temps être ca­pable de ras­sem­bler. On se trompe en pen­sant qu’il faut se di­luer pour pou­voir fé­dé­rer. Etre de droite en France, ce n’est pas une ma­la­die hon­teuse.

Il y a deux lignes à droite. L’Eu­rope en est une illustration. Vos po­si­tions, par­fois eu­ros­cep­tiques, sont ir­ré­con­ci­liables avec la droite mo­dé­rée…

Je ne crois pas. Sur l’Eu­rope, ma po­si­tion est simple : on a be­soin de l’am­bi­tion eu­ro­péenne, mais nous nous en sommes écar­tés. Une Eu­rope avec trop de pays au­tour de la table, ça ne marche pas. L’Union eu­ro­péenne traite mal un cer­tain nombre de su­jets, comme la ques­tion mi­gra­toire ou la sé­cu­ri­té. Sur le fond, je ne dis pas qu’il n’y a pas de dif­fé­rences entre les sen­si­bi­li­tés de droite. Mais ce dé­bat ne nous oblige pas à di­vor­cer.

Pro­po­sez-vous une cla­ri­fi­ca­tion sur la ligne Wau­quiez ou un ras­sem­ble­ment plus large ?

Le su­jet, ce n’est pas la ligne Wau­quiez, Pé­cresse ou Ber­trand. Il va y avoir une élec­tion, qui per­met à toutes les sen­si­bi­li­tés qui sou­haitent s’ex­pri­mer de le faire. Il faut qu’on re­trouve une co­lonne ver­té­brale, qui n’ex­clut pas l’ex­pres­sion de sen­si­bi­li­tés. On a be­soin de la voix de Va­lé­rie Pé­cresse, elle a toute sa place à l’in­té­rieur, ou de Xa­vier Ber­trand. Qu’est-ce que c’est que cette concep­tion étrange de la vie po­li­tique qui consiste à dire « si ce n’est pas moi qui gagne, je quitte le par­ti » ?

C’est plu­tôt « si ja­mais Laurent Wau­quiez gagne, je pars »…

Ce que je leur pro­pose, c’est de dé­battre et confron­ter nos idées lors de l’élec­tion.

Si vous n’avez pas d’op­po­sant de pre­mier ordre, ce se­ra un ra­té pour la re­fon­da­tion idéo­lo­gique.

Ni­co­las Sar­ko­zy a pris les rênes de l’UMP sans avoir de per­sonne ca­pable de se mettre en tra­vers de lui, et pour­tant il a construit un très beau par­ti po­li­tique. Jacques Chi­rac a pris la res­pon­sa­bi­li­té du RPR, et per­sonne ne s’est mis en tra­vers de lui. A l’époque, l’un et l’autre ont fait l’ob­jet de ca­ri­ca­tures qui étaient tout aus­si sai­gnantes que celle que je su­bis.

La voix de la droite peut dis­pa­raître, c’est d’ailleurs la stra­té­gie de Ma­cron: plus rien entre lui et les ex­trêmes… Par rap­port à ça, les pos­tures per­son­nelles, les ai­greurs, n’ont pas de place. Je suis dé­ter­mi­né à deux choses : re­cons­truire une droite claire, et ras­sem­bler les sen­si­bi­li­tés.

JU­LIEN DA­NIEL/MYOP POUR « LE MONDE »

Au siège du par­ti Les Ré­pu­bli­cains, le 12 juillet.

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