LIU XIAO­BO ET L’IN­DIF­FÉ­RENCE DE L’OC­CI­DENT

Le Monde - - LA UNE -

Lorsque, en 2008, le dis­si­dent chi­nois Liu Xiao­bo et ses amis choi­sirent de bap­ti­ser «Charte 08» le ma­ni­feste sur le­quel ils avaient tra­vaillé pour ap­pe­ler à des élec­tions libres et à une gou­ver­nance dé­mo­cra­tique en Chine, ils firent ce choix en ré­fé­rence di­recte à la cé­lèbre Charte 77, éla­bo­rée en 1977 par le dis­si­dent tché­cos- lo­vaque Va­clav Ha­vel et ses amis, en pleine stag­na­tion so­vié­tique.

Va­clav Ha­vel, homme de lettres comme Liu Xiao­bo, fit éga­le­ment plu­sieurs sé­jours en pri­son. Mais, un jour, il de­vint pré­sident de la Ré­pu­blique. Nel­son Man­de­la connut aus­si cette for­mi­dable re­vanche, après vingt-sept ans de dé­ten­tion. Liu Xiao­bo, lui, est mort, jeu­di 13 juillet, ache­vé par un can- cer, sans avoir pu re­trou­ver la li­ber­té. Il ve­nait d’ac­com­plir huit ans d’une peine de onze ans d’em­pri­son­ne­ment pro­non­cée pour «in­ci­ta­tion à la sub­ver­sion de l’Etat», en lien di­rect avec sa par­ti­ci­pa­tion à la Charte 08. Comme Nel­son Man­de­la, il était lau­réat du prix No­bel de la paix, mais lui n’avait pas pu al­ler le re­ce­voir. Sa­chant sa fin proche, le ré­gime chi­nois l’a « li­bé­ré » au der­nier mo­ment, ce qui lui a per­mis de mou­rir à l’hô­pi­tal en­tou­ré des siens, en par­ti­cu­lier de sa femme, Liu Xia. Mais il a re­fu­sé de lais­ser le couple par­tir à l’étran- ger, où Liu Xiao­bo au­rait pu être soi­gné et où Liu Xia, ac­tuel­le­ment as­si­gnée à ré­si- dence, au­rait pu vivre libre, en exil.

L’autre dif­fé­rence est que les gou­verne- ments dé­mo­cra­tiques se bat­taient pour Va­clav Ha­vel, Nel­son Man­de­la et An­dreï Sa­kha­rov. Les op­po­sants aux ré­gimes to­ta- li­taires étaient des causes cé­lèbres en Oc­ci- dent. Il ne se pas­sait pas un som­met ni une confé­rence in­ter­na­tio­nale sans que leurs noms soient évo­qués. Des né­go­cia- tions au plus haut ni­veau étaient ou­vertes pour ten­ter d’ob­te­nir leur li­bé­ra­tion, l’amé­lio­ra­tion de leurs condi­tions de dé- ten­tion, voire leur échange.

Cette ère-là est ré­vo­lue. Au G20 de Ham- bourg, les 7 et 8 juillet, le su­jet a été évi­té: le pré­sident Xi Jin­ping était là. Ven­dre­di, lors- que, au cours de leur confé­rence de presse conjointe à Pa­ris, les pré­si­dents Do­nald Trump et Em­ma­nuel Ma­cron ont été in­ter-

ro­gés par un jour­na­liste chi­nois sur leurs im­pres­sions de M. Xi, ils ont tous deux cé­lé­bré « un des grands lea­ders de notre monde » (M. Ma­cron), « un ami, un lea­der de ta­lent, un homme très bon » (M. Trump), mais n’ont pas eu un mot pour dé­non­cer la mort d’un Prix No­bel de la paix en dé­ten­tion. Le pré­sident fran­çais a en­suite, en 131 signes sur Twit­ter, ren­du «hom­mage à Liu Xiao­bo, Prix No­bel de la paix, grand com­bat­tant de la li­ber­té » et ex­pri­mé son « sou­tien à ses proches et à son épouse ». A Wa­shing­ton, le se­cré­taire d’Etat Rex Tiller­son a ap­pe­lé à la li­bé­ra­tion de Liu Xia et à son trans­fert en Oc­ci­dent. Dans toutes ces ré­ac­tions oc­ci­den­tales, la ré­fé­rence aux droits de l’homme brille par son ab­sence, de même que la condam­na­tion de l’in­hu­ma­ni­té du ré­gime chi­nois dans le trai­te­ment de ses op­po­sants.

C’est une in­di­gni­té mo­rale, et c’est une er­reur po­li­tique. Le pré­sident Xi a beau re­pré­sen­ter une puis­sance éco­no­mique as­cen­dante, il a beau être un al­lié des Eu­ro­péens sur le front du cli­mat, il a beau être un en­jeu consi­dé­rable dans les né­go­cia­tions com­mer­ciales, il peut faire tout ce­la en res­pec­tant la vie de ses conci­toyens qui osent mi­li­ter pour la li­ber­té. Ce de­vrait être le de­voir des Oc­ci­den­taux de le lui rap­pe­ler. La moindre des choses, au­jourd’hui, c’est qu’ils se battent pour ob­te­nir la li­bé­ra­tion de Liu Xia et son dé­part pour le pays de son choix.

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