Né­ta­nya­hou face à l’im­pa­tience des co­lons

Le pre­mier mi­nistre is­raé­lien tente de mé­na­ger la droite na­tio­nale re­li­gieuse et Wa­shing­ton

Le Monde - - INTERNATIONAL - SHILO (CISJORDANIE) - en­voyé spé­cial PIO­TR SMO­LAR

Les co­teaux de vignes prennent la pous­sière. Et en­core ce n’est qu’un dé­but. La faute aux en­gins de chan­tier, ga­rés à proxi­mi­té de la route qui tra­verse la vallée de Shilo, en Cisjordanie. On ne sent pas de forte mo­bi­li­sa­tion sous le so­leil ar­dent. Mais, pour les co­lons is­raé­liens, l’es­sen­tiel était d’en­ga­ger les tra­vaux. Ain­si, Ami­chaï dé­passe le stade de la pro­messe. Lorsque le ter­rain se­ra apla­ni, la route construite, l’élec­tri­ci­té rac­cor­dée et l’eau dis­po­nible, c’est ici que se dres­se­ront les mai­sons des 42 fa­milles ex­pul­sées en fé­vrier de l’avant-poste d’Amo­na.

Ami­chaï est la pre­mière co­lo­nie nou­velle au­to­ri­sée par le gou­ver­ne­ment is­raé­lien de­puis les ac­cords d’Os­lo, en 1993. Le 20 juin, le pre­mier mi­nistre, Be­nya­min Né­ta­nya­hou, a dif­fu­sé sur son compte Twit­ter une pho­to des ex­ca­va­teurs à l’oeuvre. Adres­sé en prio­ri­té aux 380000 co­lons en Cisjordanie, le mes­sage se vou­lait ras­su­rant. Il ne suf­fi­ra pas.

La droite na­tio­nale re­li­gieuse croyait que l’ar­ri­vée de Do­nald Trump ou­vri­rait pour eux une ère de dé­ve­lop­pe­ment sans frein. « On pen­sait que le ciel se­rait la seule li­mite, dit Oded Re­vi­vi, re­pré­sen­tant en chef pour l’étran­ger du conseil de Ye­sha, une or­ga­ni­sa­tion de co­lons. On voit bien que ce n’est pas la réa­li­té. Du coup, les gens sont dé­çus du nombre de plans va­li­dés et des construc­tions en cours. »

L’éva­cua­tion de l’avant-poste d’Amo­na – illé­gal même au re­gard du droit is­raé­lien – a été dif­fi­cile à ac­cep­ter. Sur­tout pour les fa­milles concer­nées. La plu­part vivent dans des condi­tions pré­caires à Ofra, la co­lo­nie voi­sine. Elles se serrent dans un foyer pour jeunes aux lits su­per­po­sés. Comme d’Elad Ziv, père de sept en­fants. «On se sent tra­hi, dit-il. Ce qu’a fait le gou­ver­ne­ment is­raé­lien est im­mo­ral. Les or­ga­ni­sa­tions gau­chistes fi­nan­cées par l’Union eu­ro­péenne veulent nous ex­pul­ser de notre terre. »

Im­pul­sions contra­dic­toires

Mal­gré quelques mois de re­tard dans le chan­tier d’Ami­chaï, les fa­milles ne sont pas né­gli­gées par le gou­ver­ne­ment. Elles re­ce­vront plu­sieurs cen­taines de mil­liers de she­kels de com­pen­sa­tion pour leurs lo­ge­ments per­dus. Mais elles craignent un pos­sible ar­rêt des tra­vaux à Ami­chaï, en rai­son d’un re­cours de­vant la Haute Cour de jus­tice. Dé­po­sé par l’ONG is­raé­lienne Yesh Din au nom de la mu­ni­ci­pa­li­té pa­les­ti­nienne voi­sine de Ja­lud, il dé­nonce le tra­cé de la nou­velle mu­ni­ci­pa­li­té. «Sa ju­ri­dic­tion en­toure des terres pri­vées

pa­les­ti­niennes, aux­quelles les pro­prié­taires au­ront de grandes dif­fi­cul­tés à ac­cé­der», sou­ligne Gi­lad Gross­man, son porte-pa­role.

Au-de­là du cas d’Ami­chaï, l’amer­tume monte chez les co­lons contre le gou­ver­ne­ment. La ligne Né­ta­nya­hou est faite d’im­pul­sions contra­dic­toires qui ne forment pas un grand des­sein. Le 8 juin, le pré­sident du Conseil ré­gio­nal de Sa­ma­rie, Yossi Dagan, a ex­pri­mé sa co­lère sur l’an­tenne de la ra­dio de l’ar­mée. « Lorsque le pre­mier mi­nistre em­pêche la construc­tion, il porte aus­si at­teinte au sio­nisme. il porte at­teinte à la sé­cu­ri­té de l’Etat d’Is­raël parce que la Ju­dée et la Sa­ma­rie [noms bi­bliques en ré­fé­rence à la Cisjordanie] sont af­fai­blies. (…) Nous nous sen­tons dé­çus et un peu trom­pés. »

Ces sen­ti­ments ont été exa­cer­bés par le feuille­ton de la ville pa­les­ti­nienne de Kal­ki­liya, 50 000 ha­bi­tants. Conçu par le mi­nis­tère de la dé­fense, un plan mas­sif de construc­tion (pou­vant al­ler jus­qu’à 14000 lo­ge­ments) au pro­fit des Pa­les­ti­niens avait été va­li­dé en sep­tembre 2016 lors d’un vote confi­den­tiel au ca­bi­net de sé­cu­ri­té. Mais, dé­but juin, sous la pres­sion des co­lons et de l’ex­trême droite, M. Né­ta­nya­hou s’est dé­so­li­da­ri­sé de cette ini­tia­tive. Le 12 juillet, il a sus­pen­du le plan.

Cer­né par les en­quêtes po­li­cières, le pre­mier mi­nistre veille à ce que sa coa­li­tion n’im­plose pas, re­dou­tant d’être dé­bor­dé par le camp na­tio­nal re­li­gieux conduit par Naf­ta­li Ben­nett. Ne par­lant plus d’Etat pa­les­ti­nien, il pro­met de gar­der le contrôle sur toute la terre à l’ouest du Jour­dain et de dé­fendre Jé­ru­sa­lem comme « ca­pi­tale in­di­vi­sible » d’Is­raël.

Le pre­mier mi­nistre as­sure que son gou­ver­ne­ment est le plus ac­quis à la cause des co­lo­nies dans l’his­toire du pays. «C’est vrai si on prend en compte la prio­ri­té ac­cor­dée à cette po­pu­la­tion et les chiffres, en termes de construc­tion, de pla­ni­fi­ca­tion et de bud­get», sou­ligne Anat Ben Nun, de l’ONG La Paix main­te­nant.

Se­lon les don­nées de l’or­ga­ni­sa­tion, les plans pour 4909 nou­veaux lo­ge­ments dans des co­lo­nies en Cisjordanie ont été adop­tés au cours des six pre­miers mois de l’an­née, soit 85 % de plus qu’au cours de tout 2016. Et puis, il y a le cas ex­plo­sif de Jé­ru­sa­lem.

Une ac­cé­lé­ra­tion sans pré­cé­dent

Sou­dain, de­puis dé­but juillet, une ac­cé­lé­ra­tion sans pré­cé­dent a été consta­tée par l’ONG Jé­ru­sa­lem Ter­restre dans les ap­pro­ba­tions de construc­tion. Le 4 juillet, 944 lo­ge­ments à Pis­gat Zeev. Les 17 et 18 juillet, ce sont 869 ha­bi­ta­tions dans plu­sieurs co­lo­nies comme Gi­lo ou Ra­mot qui de­vraient être va­li­dées. «Il s’agit d’un vé­ri­table bou­le­ver­se­ment, dit l’avo­cat Da­niel Sei­de­mann, de Jé­ru­sa­lem Ter­restre. Les vannes ne s’étaient pas ou­vertes après l’élec­tion de Trump, ni pen­dant sa vi­site. Mais ça com­mence main­te­nant. Né­ta­nya­hou a une stra­té­gie co­hé­rente : construire une fron­tière de fa­çon uni­la­té­rale entre Is­raël et les ter­ri­toires pa­les­ti­niens, qui se­rait in­com­pa­tible avec une in­ter­pré­ta­tion rai­son­nable de la so­lu­tion à deux Etats. »

Dans le même temps, M. Né­ta­nya­hou veille à ne pas of­fen­ser Wa­shing­ton. Il avance par à-coups, en­cou­ra­geant d’une main ce qu’il freine de l’autre. «Il ma­ni­pule les co­lons en leur di­sant que les EtatsU­nis ne lui per­mettent que de construire à l’in­té­rieur des co­lo­nies exis­tant dé­jà», dé­crypte un mi­nistre. Oded Re­vi­vi, du conseil de Ye­sha, a as­sis­té aux réunions à huis clos entre le chef du gou­ver­ne­ment et les re­pré­sen­tants des co­lons ces der­niers mois. «Il a ex­pli­qué qu’on pour­rait construire par­tout à l’in­té­rieur des co­lo­nies exis­tantes, voire étendre leur pé­ri­mètre en cas de manque de place », dit-il.

M. Né­ta­nya­hou a aus­si per­mis le vote à la Knes­set, en fé­vrier, d’une loi dite de ré­gu­la­tion, lé­ga­li­sant des mil­liers d’ha­bi­ta­tions bâ­ties sur des terres pri­vées pa­les­ti­niennes. Une fa­çon d’évi­ter d’autres Amo­na. Mais il a im­po­sé le re­port du pro­jet d’an­nexion de la ville-co­lo­nie de Maa­lé Adou­mim. L’ex­trême droite, elle, pousse pour que toutes les nou­velles lé­gis­la­tions vo­tées à la Knes­set s’ap­pliquent aux ré­si­dents des co­lo­nies. Cette stra­té­gie per­met de pro­mou­voir l’an­nexion de fac­to par Is­raël de la zone C pa­les­ti­nienne (60 % de la Cisjordanie), des­si­née lors des ac­cords d’Os­lo.

« Lorsque le pre­mier mi­nistre em­pêche la construc­tion [de co­lo­nies], il porte at­teinte au sio­nisme » YOSSI DAGAN pré­sident du Conseil ré­gio­nal de Sa­ma­rie

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.