Ch­ris­tine An­got

TÊTES BRÛ­LÉES 1|6 Ce sont des per­son­nages hauts en cou­leur, contro­ver­sés et vo­lon­tiers pro­vo­ca­teurs dans leurs do­maines res­pec­tifs. Ils font tel­le­ment par­ler que nous avons dé­ci­dé de leur don­ner la pa­role. Au­jourd’hui, la ro­man­cière em­blé­ma­tique de l’au­to

Le Monde - - LA UNE - Gé­rard da­vet et fa­brice lhomme

Contre son père, qui l’a vio­lée quand elle avait entre 13 et 16ans, la lit­té­ra­ture se­ra son exu­toire. Et son arme : « Mon père est mort deux mois après la sor­tie de “L’In­ceste” [en 1999], une réus­site », lâche-t-elle

Elle a d’em­blée de­man­dé à re­lire ses ci­ta­tions. Nor­ma­le­ment, avec nous, c’est rédhi­bi­toire. De­mande-t-on à mo­di­fier ses propos lors­qu’on est in­vi­té à la ra­dio ou à la té­lé­vi­sion ? Et puis, la re­quête était sur­pre­nante de la part d’une « scan­da­leuse » pa­ten­tée. An­got l’in­con­trô­lable qui contrôle tout? Ain­si donc, l’af­fran­chie, la cas­seuse de codes, ver­rouille­rait sa com comme la pre­mière ma­cro­niste ve­nue ?

Mais Ch­ris­tine An­got est ain­si. Une femme d’écrit. Et de forme. Elle tient à ses mots, à sa ponc­tua­tion, à son rythme.

Peut-être se dé­fiait-elle un peu de nous, aus­si. C’est vrai, son monde n’est pas le nôtre. D’ailleurs, ou­vrir l’un de ses dix-neuf livres ne nous avait ja­mais tra­ver­sé l’es­prit jus­qu’ici; on a par­fois ten­dance à pen­ser que l’his­toire de la lit­té­ra­ture française au­rait pu s’ar­rê­ter à Louis-Fer­di­nand Cé­line. A tort, évi­dem­ment.

Mais après tout, cette femme de 58 ans aux mille tour­ments, si ex­po­sée à la cri­tique, au cou­rage non dé­men­ti, se mé­rite. Alors, nous avons fait une ex­cep­tion, en l’ex­hor­tant à ne pas se re­nier. Elle l’a pro­mis. Et elle a te­nu pa­role, mo­di­fiant à la marge seule­ment quelques-uns de ses propos, cu­rieux mé­lange d’apho­rismes et de pé­ri­phrases.

De notre cô­té, on a re­vi­sion­né quel­que­suns de ses faits d’armes à la té­lé. An­got qui s’en prend, en 1999, à l’écri­vain Jean-Ma­rie La­cla­ve­tine à «Bouillon de culture». An­got qui quitte, en 2000, le pla­teau de «Tout le monde en parle», ul­cé­rée par les ques­tions trop lé­gères d’Ar­dis­son et de ses in­vi­tés. An­got qui tem­pête, s’em­porte, au fil des an­nées, contre Na­ta­cha Po­lo­ny, Eric Zem­mour et com­pa­gnie. Et en­fin An­got en li­ber­té non sur­veillée face au can­di­dat Fran­çois Fillon, en mars 2017, sur France 2.

Et puis, il a fal­lu dé­cou­vrir son uni­vers lit­té­raire, for­cé­ment. Lec­tures dif­fi­ciles, dé­ran­geantes même. Une se­maine de va­cances, L’In­ceste, La Petite Foule ou encore Un amour im­pos­sible, son der­nier suc­cès. Mots crus, écri­ture à fleur de peau, style ha­ché, ra­bâ­ché, tra­vaillé, dé­chi­re­ments in­times. Et tant de scènes dont la lec­ture pro­voque des hautle-coeur… On se sou­vient alors de cette phrase, lâ­chée à l’em­porte-pièce un soir de cri­tiques trop vio­lentes : « Il n’y a pas de de­mi-me­sure, ou alors il y a des de­mi-livres.» Voi­là, c’est An­got.

Et c’est ain­si que l’on se re­trouve, une pre­mière fois, mi-juin, at­ta­blés avec cet écri­vain au goût d’es­clandre – ne la qua­li­fiez sur­tout pas d’« écri­vaine », elle ne sup­porte pas. L’au­teure de Pour­quoi le Bré­sil ? a don­né ren­dez-vous au ca­fé La So­cié­té, à Saint-Ger­maindes-Prés, où elle a ses ha­bi­tudes. Pour­tant, elle ha­bite le Pa­ris po­pu­laire et bi­gar­ré, mais le monde des lettres a ses in­dé­crot­tables ata­vismes, c’est rive gauche ou rien. De toute fa­çon, elle n’aime plus son quar­tier. «Je m’y sens bous­cu­lée,vous êtes une on femme,ne vous parce voit que pas, vous dé­jà, êtes quand une femme,» On ou la alors re­ver­ra, pour au faire Cor­so, des ave­nue com­men­taires. Tru­daine. A chaque fois, agréable, sou­riante, à l’écoute. Sur ses gardes, éga­le­ment. « Je ne suis pas une tor­tu­rée, je sais me contrô­ler», ana­lyse-t-elle. Elle nous convainc… à moi­tié. En contrôle, on veut bien le croire. Pas tor­tu­rée? Elle connaît son pen­chant pour se pla­cer elle-même dans des si­tua­tions in­ex­tri­cables. « Je l’ai beau­coup fait, me ti­rer des balles dans le pied, mais j’ai quand même des livres qui doivent être dé­fen­dus», dit-elle, crai­gnant ma­ni­fes­te­ment ses propres dé­ra­pages.

Ain­si, lors­qu’elle évoque l’une de ses col­lègues d’écri­ture très bien en cour et à l’au­ra sul­fu­reuse. Elle ba­laie d’une petite moue dé­dai­gneuse celle qu’elle juge en fait « consen­suelle à mort», «à fond dans les ju­rys, le sys­tème », mais dont elle ne veut pas que l’on cite le nom. «Et moi, je ne suis dans rien», ajoute-t-elle. Un brin d’amer­tume, peut-être. De fait, elle n’a ja­mais ob­te­nu de prix d’en­ver­gure, type Gon­court ou Mé­di­cis, tout juste quelques jo­lis lots de conso­la­tion,

comme le prix Dé­cembre. « Si je pu­bliais chez Gal­li­mard ce se­rait pa­reil. La ja­lou­sie existe, oui, mais les blo­cages qu’il peut y avoir contre moi viennent de ce que j’écris, pas de mon com­por­te­ment, croit-elle sa­voir. J’ai pas­sé des an­nées à ne pas être pu­bliée et à ne pas être dans les listes de prix. »

« JE NE SUIS PAS LE BU­REAU DES PLEURS »

Elle ob­serve d’un oeil caus­tique ces au­teurs qui écoulent leurs oeuvres par car­gos en­tiers. Les Guillaume Musso, Marc Levy, An­na Ga­val­da… Elle les en­tend pes­ter contre les cri­tiques lit­té­raires, par­fois acerbes à leur

en­droit. « C’est mar­rant que les gens qui vendent beau­coup de livres osent dire que la presse les mé­prise. Ben oui, mon vieux, c’est vrai. Mais qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu ne peux pas être par­tout. »

Elle ne les lit pas. « J’ai un rap­port à l’écrit qui fait que je ne peux pas lire Musso ou Levy. Soi­di­sant, c’est fa­cile à lire, moi je trouve ça hy­per dif­fi­cile. Je ne com­prends pas ce qu’ils ra­content, c’est tel­le­ment faux. Vous pen­sez qu’ils cherchent la vé­ri­té, ces gens?» Quatre phrases-flèches, pour une exé­cu­tion en règle. Elle en veut aux mé­dias qui s’ar­rachent ces écri­vains à suc­cès, du coup, elle en re­met une couche : « Il n’y a pas que Jean-Fran­çois Co­pé qui soit dé­com­plexé, beau­coup de jour­na­listes sont dé­com­plexés quand ils in­vitent Musso ou, com­ment il s’ap­pelle, Levy. Mais bon, ces gens-là ne me dé­rangent pas, ils ont le droit d’être lus… » Elle pré­fère mille fois un Michel Houel­le­becq, qu’elle juge «très très bon dans ce qu’il fait», même si elle se sent op­po­sée « à la fa­çon dont il ra­conte la vie ». A-t-elle dé­jà écrit le livre ul­time? « L’idée de lais­ser une trace dans la lit­té­ra­ture, ça compte », ré­pond-elle d’abord, après un long si­lence. Un nouveau temps de ré­flexion – Ch­ris­tine An­got sou­pèse ses phrases comme on po­li­rait des dia­mants –, puis: « J’en ai fait deux qui sont pas mal. Un amour im­pos­sible, c’est pas mal, Une se­maine de va­cances, c’est pas mal.» «Il y a quelque chose qui est dit de­dans », conclut-elle, dans une de ces for­mu­la­tions faus­se­ment mal­adroites dont elle a le se­cret.

Pour Une se­maine de va­cances, qui ra­conte en quelques di­zaines de pages au scal­pel le viol d’une ado­les­cente, l’in­ceste, l’em­prise, au gré de scènes plus dures les unes que les autres, elle a en­ten­du cette ré­flexion d’une

ju­rée : « Vous ne vou­lez quand même pas don­ner un prix à un livre qui com­mence dans les

toi­lettes ? » C’est vrai, l’his­toire, sor­dide, dé­bute dans les WC. Et se ter­mine sur un quai de gare, avec une ado­les­cente qui parle à son sac, parce qu’elle n’a per­sonne à qui s’adres­ser. On peut je­ter cet ou­vrage à la cin­quième phrase ou le fi­nir d’une traite. Ques­tion de goût – ou de dé­goût.

Mais sait-on seule­ment que ce livre, elle l’a écrit, ou plu­tôt ex­pul­sé, en une se­maine ? Elle ré­pugne à l’avouer. De peur d’être ac­cu­sée de bâ­cler le travail. Mais de son point de vue, ce texte était une ur­gence, une évi­dence. Au dé­part, une com­mande d’un ma­ga­zine dé­si­reux de la voir écrire une nou­velle éro­tique. Elle s’in­ter­roge. « C’est à moi que vous de­man­dez ça ? Vous êtes sûr ? » Elle s’ins­talle le ma­tin de­vant son or­di­na­teur – elle ne sait pas écrire le soir. La scène de la fel­la­tion aux toi­lettes ar­rive, s’im­pose. Et le flot de l’écri­ture enfle. Jus­qu’à l’écoeu­re­ment. Si l’écri­ture est une douleur, alors An­got a dé­ci­dé qu’elle de­vait la par­ta­ger avec ses lec­teurs. «J’y suis al­lée à

fond, dit-elle. J’étais ab­sente. Juste une pré­sence aux phrases. Je l’ai fait sans au­cun af­fect, je n’ai ver­sé au­cune larme. »

Elle ap­pelle son édi­trice chez Flam­ma­rion, Te­re­sa Cre­mi­si. Il n’y au­ra pas de nou­velle éro­tique, mais un ro­man, ré­di­gé dans un ac­cès de fu­reur lit­té­raire. Per­son­nel, si per­son­nel. Ce texte, c’est son ma­ni­feste. Parce que son his­toire. Jusque dans les dé­tails les plus in­times, les plus sca­breux. Ré­pé­tée ou dis­si­mu­lée dans cha­cun de ses livres, mais tou­jours là, en fi­li­grane. Une ca­thar­sis à ré­pé­ti­tion.

On peut se gaus­ser : marre de cette his­toire d’in­ceste, après tout. Ou es­sayer de com­prendre. De com­pa­tir, sur­tout – l’idée ne lui plai­rait pas. De 13 à 16 ans, Ch­ris­tine An­got a été vio­lée par son père. « Ça m’a dé­truite. Il ne faut pas se re­cons­truire. On n’est pas un tout, donc je ne suis pas en mor­ceaux… J’ai pu vivre. Sur­vivre d’abord. On parle de sa­lis­sure, non, c’est un déshon­neur. » Les gestes, les actes, elle n’a rien ou­blié – com­ment pour­rait-il en être au­tre­ment ? « A 13 ans, au pre­mier geste qui est fait sur vous, vous com­pre­nez tout de suite. Vous êtes pié­gée. »

Le plus dur, c’est le se­cret, l’omis­sion, ce qu’ex­prime trop bien Une se­maine de va­cances. Elle trouve quand même le cou­rage d’en aver­tir un proche, qui en parle à sa mère. Le père-bour­reau est tra­duc­teur au Conseil de l’Eu­rope. A 28ans, elle se rend à la po­lice, en­vi­sage de dé­po­ser une plainte. L’en­quê­teur est com­pré­hen­sif, mais lui dit que le clas­se­ment sans suite va s’im­po­ser, faute de preuves, dix ans après. Elle laisse tom­ber. La lit­té­ra­ture se­ra son exu­toire.

En 1990, elle pu­blie Vu du ciel, son pre­mier cri. « Je n’ai ja­mais eu qu’un dé­sir, être pu­bliée », confie-t-elle. Son père est fier, il at­tend la pa­ru­tion, à la Fnac de Stras­bourg, lit l’ou­vrage. Une phrase, une seule phrase dans le livre, qu’il est le seul à com­prendre, et il sait : rien ne lui se­ra ja­mais par­don­né. « Mon père est mort deux mois après la sor­tie de L’In­ceste [sor­ti en 1999], une réus­site, lâche-telle froi­de­ment. Je me suis dit: “Eh ben, pas mal.” Je trouve que c’est pas mal, qu’il soit mort. » De­puis, elle ne sup­porte pas que ses lec­teurs la prennent pour un porte-éten­dard de la cause de l’en­fance mar­ty­ri­sée. Elle ne ré­pond d’ailleurs ja­mais aux lettres de ses ad­mi­ra­teurs. «Je ne suis pas le bu­reau des

pleurs », pré­vient-elle. Etre ren­voyée en per­ma­nence à son ado­les­cence bri­sée a quelque chose de déses­pé­rant. Triste tro­pisme.

Après de longues an­nées de psy­cha­na­lyse, elle a re­fait sur­face. A la force des mots. « Aller mieux, ça va très vite. Gué­rir, ce n’est pas la

« J’AI UN RAP­PORT À L’ÉCRIT QUI FAIT QUE JE NE PEUX PAS LIRE MUSSO OU LEVY. SOI-DI­SANT, C’EST FA­CILE À LIRE, MOI JE TROUVE ÇA HYPERDIFFICILE »

ques­tion. La psy­cha­na­lyse m’a ai­dée à de­ve­nir

une per­sonne, et plus un ob­jet.» De­puis, elle pro­mène son drôle de phy­sique, an­gu­leux, étran­ge­ment sé­dui­sant, sur les pla­teaux de té­lé­vi­sion, écrit des pièces de théâtre, s’es­saie aux scé­na­rios de ci­né­ma. On s’ha­bi­tue à elle, comme à une étran­gère fa­mi­lière. Dans l’at­tente d’un clash, quand sa voix monte dans des ai­gus trem­blo­tants. Tant qu’elle lit ses textes, ce­la reste pe­sé, fort et lu­cide. C’est quand elle quitte ses mots que tout s’em­balle, le dé­bit, le re­gard. « Je suis un écri­vain, se justifie-t-elle, pas une in­vec­ti­veuse pu­blique. »

LE PARFUM DU SCAN­DALE

Elle rêve un monde im­pro­bable, où les gens obéi­raient aux pré­ceptes de Jean-Luc Go­dard, qui ré­pon­dait, à ceux qui lui de­man­daient com­ment com­prendre ses films: « Re­gar­dez,

écou­tez. » Dans son écri­ture, elle veut « res­ti­tuer, qu’on en­tende les gens, en train de res­pi­rer ». Mais dans la vraie vie, ça ne marche pas ain­si. Alors, elle force le trait, par­fois.

A l’image de ce 23 mars 2017, face à Fran­çois Fillon, sur qui elle dé­verse tout son mé­pris. Lui, im­per­tur­bable mais bouillant à l’in­té­rieur. Elle, vi­sage sé­vère, qui lit son texte, ou plu­tôt son ré­qui­si­toire, clouant au pi­lo­ri té­lé­vi­suel le can­di­dat de la droite. Ma­laise. « Je l’ai écrit, pe­sé, mar­qué toutes les vir­gules. » Da­vid Pujadas tente d’ins­tau­rer une con­ver­sa­tion. Elle se cabre. « Je n’étais pas éner­vée », pré­tend-elle. Ah bon…

Le stu­dio de France 2 de­vient une arène. Elle a cette ca­pa­ci­té à créer un cli­mat ir­res­pi­rable, mettre en ten­sion. Cette femme est sur

un fil en per­ma­nence. «Il y avait des huées, c’était très dur, très violent. En sor­tant, je me suis dit: “Quelle ga­lère, ja­mais j’au­rais dû faire ça.” Les jour­na­listes ont dit: “Elle s’est éner­vée, tout ça.” Puis j’ai com­men­cé à re­ce­voir des mes­sages, les gens me di­saient que j’avais par­lé pour eux.» Mais les cri­tiques pleuvent : An­got l’hys­té­rique, bonne à en­fer­mer… Parce qu’elle est sor­tie du cadre, a trai­té Fillon de « mal­hon­nête », à court d’ar­gu­ments. Ce n’est pas son truc, le dia­logue, elle le sait. «Pujadas me dit: “On va dialoguer.” Moi je vais dialoguer avec Fillon ? Mais il va m’écraser, je ne peux pas par­ler sa langue. » Elle n’est pas à son avan­tage, même les an­ti­fillo­nistes se sentent en em­pa­thie avec l’an­cien pre­mier mi­nistre. Mais au moins est-elle hon­nête, elle-même. Quelques jours après, au res­tau­rant, elle se fait in­sul­ter : « Va te faire foutre, va dé­fendre Be­noît Ha­mon… »

Mais d’où lui vient ce be­soin de se col­le­ter avec le réel? D’au­tant, convient-elle, que ce­la lui «suf­fit de par­ler à [son] poste de té­lé­vi­sion ». Nul be­soin de mon­trer son vi­sage, pré­tend-elle, et pour­tant, elle vient d’ac­cep­ter le poste de chro­ni­queuse pour «On n’est pas cou­ché ». «Pour­quoi j’ac­cepte? Je ne sais pas exac­te­ment. Mais j’ac­cepte. De m’as­seoir sur le fau­teuil d’en face.» Elle vit cor­rec­te­ment de ses droits d’au­teur, et son édi­trice lui fiche

« PUJADAS ME DIT : “ON VA DIALOGUER.” MOI, JE VAIS DIALOGUER AVEC FILLON ? MAIS IL VA M’ÉCRASER, JE NE PEUX PAS PAR­LER SA LANGUE »

une paix royale. Mais elle ne sait pas prendre sur elle, ne sup­porte pas que cha­cun se taise. Peut-être parce qu’elle connaît mieux que per­sonne le prix du si­lence. En quit­tant le pla­teau de «L’Emis­sion po­li­tique», elle avait dit,

à propos de l’in­vi­ta­tion de Da­vid Pujadas : « Il m’a fait ve­nir parce que ce que je viens de dire, eux, ils ne peuvent pas le dire.» «Per­sonne ne trouve les mots, dé­ve­loppe-t-elle de­vant nous. Les jour­na­listes posent des ques­tions conve­nues, conve­nables, par sou­ci d’ob­jec­ti­vi­té. Je me suis dit: “Je peux es­sayer au moins.” Ce n’était pas Saint-Ger­main-des-Prés qui dé­bar­quait, non, quand quelque chose de vrai est ex­pri­mé, ce n’est pas ça. Ça li­bère. »

Le parfum du scan­dale semble de­voir l’es­cor­ter à vie. Dans son in­ti­mi­té, aus­si, quand elle s’éprend par exemple du rap­peur Doc Gy­ne­co, à la barbe du Tout-Pa­ris. Que n’a-telle en­ten­du ! «Il y a dix ans, il y avait encore l’idée que l’in­tel­li­gence s’ar­rê­tait à cer­taines bornes, ap­par­te­nait à cer­tains. Donc il ne pou­vait être avec moi que pour ac­qué­rir une lé­gi­ti­mi­té, et moi pour en faire un ro­man. Voi­là ce qui se di­sait. On mé­pri­sait sa per­sonne… »

Et ces autres hommes qui ont par­ta­gé un mo­ment de sa vie, et dont elle res­sent in­ten­sé­ment les an­goisses, les dé­sastres per­son­nels ? Elle les couche dans ses livres, ca­moufle tant bien que mal leur iden­ti­té. Per­sonne n’est dupe, c’est même de­ve­nu un jeu cruel dans le mi­cro­cosme. Après la pa­ru­tion du livre

Les Pe­tits, elle a connu l’af­front du tri­bu­nal cor­rec­tion­nel, pour avoir un peu trop dé­taillé les rapports vam­pi­riques entre son com­pa­gnon ac­tuel et l’ex de ce­lui-ci. L’ex a dé­po­sé plainte, ga­gné en pre­mière ins­tance. Le ju­ge­ment est sé­vère à l’en­contre de l’écri­vain.

An­got en est encore mor­ti­fiée. «Je n’ai ja­mais d’idées, ex­plique-t-elle, je ne suis pas tou­te­puis­sante, je n’ai pas d’au­to­ri­té sur la fa­çon dont ça vient. Ce que j’écris, ça s’ap­puie sur des choses que j’ai vues, en­ten­dues, que je sais. Mais qu’ils conti­nuent leurs tur­pi­tudes, du mo­ment que je peux les dé­crire, mes livres ne veulent rien chan­ger, rien. Je mo­di­fie les noms, les lieux, je connais le droit. Je veux ra­con­ter la vio­lence qu’il y a entre nous, le pou­voir des uns sur les autres. » Son plai­doyer n’a pas convain­cu le tri­bu­nal de Pa­ris, qui l’a condam­née, le 28 mai 2013, à ver­ser 40 000 eu­ros de dom­mages et in­té­rêts à celle qui, à la barre de la 17e chambre, avait pleu­ré ces quelques mots: «Tout est vrai dans son livre, c’est ma vie. Elle veut ma mort, elle veut dé­truire mes en­fants. »

Sou­pir d’An­got. « OK, j’ai été jugée, j’ai per­du. C’est une né­ga­tion de mon travail par des gens qui n’y connaissent rien, ça m’a écoeu­rée c’est une mons­truo­si­té. Ils sont sourds et aveugles », s’agace-t-elle. Elle a fait ap­pel. « Je ne m’épa­nouis pas dans la cruau­té, j’es­saie de dire com­ment c’est », plaide-t-elle encore. Ces temps-ci, An­got ga­lère. Elle écrit cinq heures par jour, puis biffe, ef­face. Re­com­mence. Rien de bon en un an et de­mi, des pages et des pages à la cor­beille. Elle re­plonge dans ses for­mules alam­bi­quées : « Il y a quelque chose qui n’est pas là. Il faut at­tendre le truc, qu’on n’ait plus l’im­pres­sion de voir des mots et des vir­gules, mais quelque chose qui soit vi­vant. Simple, tri­vial, peu im­porte. J’écris de fa­çon à ce que ça fasse tchac, que ça ar­rive dans la tête.» Un peu plus tard, elle di­ra les choses plus sim­ple­ment, en­fin: «Le pro­ces­sus d’écri­ture, c’est tel­le­ment dur… »

INDIGNATION SÉLECTIVE

Elle cherche, donc. «Entre deux livres, je n’y ar­rive pas. Je le vis très très mal.» Quand elle a eu sa fille, Léo­nore, il y a vingt-cinq ans, l’ins­pi­ra­tion s’est ta­rie, su­bi­te­ment. « Un ma­tin, je me suis le­vée, je me suis ren­du compte qu’une seule chose m’in­té­res­sait, Léo­nore. Alors, je vais écrire Léo­nore, un truc tout bête, pour dire qu’elle est belle, com­ment je l’aime, et j’ar­rête la lit­té­ra­ture. » Ce se­ra Léo­nore, tou­jours, pu­blié

en 1994. Un pur ro­man d’amour. « Au coeur de tout il y a des pul­sions né­ga­tives, dit-elle. J’écri­rai un livre en­tiè­re­ment pai­sible le jour où on se­ra dans un monde idéal. On ne vit pas dans un rêve. A la fin du livre, Léo­nore meurt, il fal­lait quand même se li­bé­rer de cette pos­ses­sion.» On ne se re­fait pas.

Elle tâte par­fois du jour­na­lisme, et ses por­traits d’hommes politiques sont un bon­heur d’ob­ser­va­tion, on y dé­cèle des dé­tails, des in­to­na­tions… Elle a été cho­quée quand ses confrères d’écri­ture, dans un nu­mé­ro du « Li­bé des écri­vains», avaient dé­si­gné Ni­co­las Sar­ko­zy sous le so­bri­quet « Ui », ce per­son­nage ri­di­cule, fas­ci­sant et ma­fieux, créé par Ber­tolt Brecht. «Ça m’avait ren­due folle. Ui? Hit­ler? Vous êtes sûrs que c’est ça ? Le mec, il a été élu au suf­frage uni­ver­sel. Tu es écri­vain, tu as quel­qu’un qui donne un mot d’ordre et tu le suis aveu­glé­ment ? Sur un mec qui est d’as­cen­dance juive, en plus? On m’a même dit à propos de Sar­ko­zy dans mon pa­pier: “Il est très sym­pa, qu’est-ce qu’on fait ?” Vous vous ren­dez compte ? »

Elle est comme ça, An­got, em­por­tée et rai­son­née. De fait, elle a l’indignation construite. Sélective. «Je ne veux pas qu’on me mette dans les an­ti­sys­tèmes, avec Mé­len­chon et les autres. » Elle a vo­té pour Em­ma­nuel Ma­cron à l’élec­tion pré­si­den­tielle. «Je ne suis pas béate de­vant Ma­cron, pré­cise-t-elle. Mais les gens se sont cal­més de­puis son élec­tion. Il n’a pas fait un sans-faute, ce n’est pas l’homme par­fait, il n’a hyp­no­ti­sé per­sonne, mais il a dû trou­ver quelque chose, un équi­libre. » Et puis, Ch­ris­tine An­got avait son chal­lenge à elle. « Je ne vou­lais pas que La France in­sou­mise passe. Je ne les aime pas. Mé­len­chon, soi-di­sant un tri­bun, qui ap­pelle son au­di­toire “les gens”, c’est in­sup­por­table. Et je n’aime pas ce qu’ils ont dans le crâne, quand ils sou­tiennent des ma­ni­fes­ta­tions pro­pa­les­ti­niennes comme celle de Bar­bès. »

Elle a bien un fa­vo­ri, qu’elle a d’ailleurs in­ter­viewé pour Li­bé fin juin, mais elle a des pu­deurs de jeune fille au mo­ment de le nom­mer. « Il y a un mec que j’aime bien, mais il ne faut pas le dire, car per­sonne ne l’aime : Valls. Je l’aime bien.» Trans­gres­sif, cli­vant, mal-ai­mé… Tout pour plaire, en somme. Pro­chain ar­ticle : Jé­rôme La­vrilleux.

RI­CHARD DU­MAS/AGENCE VU POUR « LE MONDE »

A Pa­ris, le 29 juin.

RI­CHARD DU­MAS/AGENCE VU POUR « LE MONDE »

Ch­ris­tine An­got à Pa­ris, le 29 juin.

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